Rome, la rhétorique et la fabrique du classique
Cours complet · lettres et philosophie (ECG/ECT 1re année), chapitre 2 · prépas ECG et ECT, 1re année
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Il y a un jugement dont on ne se débarrasse pas : Rome n'aurait rien inventé. Elle aurait copié l'art grec, traduit la philosophie grecque, imité la poésie grecque, et n'aurait ajouté à tout cela que des routes et un droit. Le plus gênant est que les Romains l'ont dit eux-mêmes. Horace écrit, dans une épître adressée à Auguste : « La Grèce conquise conquit son farouche vainqueur, et porta les arts dans le Latium agreste » (Épîtres, II, 1, livre publié dans les dernières années du Ie siècle av. J.-C.). Un peuple qui se décrit ainsi ne se prend pas pour un créateur.
Et pourtant, tout ce que nous savons de la Grèce nous vient par Rome. Les mots avec lesquels nous pensons — qualité, essence, morale, raison, nature, culture — sont latins. L'exercice scolaire que vous pratiquerez toute l'année, la dissertation, descend en droite ligne d'un exercice de rhétorique romaine. Et le mot même de « classique », par lequel nous désignons ce qui mérite d'être imité, a été forgé à Rome.
La question de ce chapitre est donc celle-ci : qu'est-ce qu'une pensée gagne, et qu'est-ce qu'elle perd, à changer de langue et de public ? Car c'est cela que Rome fait subir à la Grèce : elle la fait passer du grec au latin, et de l'école au forum. Ces deux déplacements ne sont pas des accidents de transport. Ils transforment ce qu'ils transportent.
2.1 Changer de langue : Cicéron fabrique le latin philosophique
L'art de trouver, sur un sujet donné, ce qui est propre à persuader, et de le disposer pour être entendu. La tradition latine la découpe en cinq parties : l'invention (trouver les arguments), la disposition (les ordonner), l'élocution (les mettre en mots), la mémoire et l'action (la voix et le geste). Ce découpage vient de la Rhétorique à Herennius, le plus ancien traité latin conservé (v. ).
La Rhétorique à Herennius a été attribuée à Cicéron pendant tout le Moyen Âge, et copiée sous son nom. Elle est en réalité anonyme. Notez l'exemple : une attribution répétée pendant mille ans n'est pas une preuve. On écrira donc « la Rhétorique à Herennius, anonyme, longtemps attribuée à Cicéron », et jamais « Cicéron écrit que… » à propos de ce texte. Cette prudence vous coûte cinq mots et vous évite la faute la plus chère de la matière.
Quand Cicéron entreprend, dans les dernières années de sa vie, d'exposer en latin la philosophie grecque, il se heurte à un obstacle matériel : la langue n'a pas les mots. Le latin est une langue de juristes, de paysans et de soldats ; le grec a derrière lui quatre siècles de vocabulaire technique. Il faut donc fabriquer.
Pour rendre le grec poiotès, « le fait d'être tel », Cicéron forge qualitas — notre qualité — et s'en explique dans les Académiques () : il revendique le droit de créer un mot quand la chose existe et que le nom manque. Pour rendre èthikos, ce qui concerne les mœurs, il forme moralis sur mores : c'est l'acte de naissance de notre adjectif moral (Du destin, ). Deux mots que vous emploierez dans chacune de vos dissertations ont donc une date de fabrication, un auteur, et une raison d'être.
Auteur : Cicéron (–) — faire passer une pensée dans une autre langue
Avocat, consul en , exilé, revenu, assassiné en sur ordre d'Antoine. La thèse. La philosophie n'est complète que si elle peut être dite dans la langue de la cité et devant elle : un savoir qui ne se communique pas est un savoir inutile. Le concept le plus utile. L'humanitas — non pas l'espèce humaine, mais l'ensemble des savoirs et des égards qui font un homme accompli. Le mot deviendra les humanités, puis l'humanisme ; c'est le programme de toute l'école européenne jusqu'au XXe siècle. La filiation. Cicéron n'est l'inventeur d'aucune doctrine et le revendique : il se dit académicien, c'est-à-dire héritier du scepticisme modéré de l'Académie, et expose les thèses adverses avant de pencher. Ce qui lui est propre est ailleurs : il a décidé de la langue dans laquelle l'Occident allait philosopher pendant dix-sept siècles. On peut être décisif sans être original.
Ce que Cicéron perd en traduisant est réel, et il faut le dire. Le grec logos porte ensemble la parole, la raison et le rapport (chapitre 1) ; le latin doit choisir entre verbum, ratio et oratio. La langue d'arrivée découpe autrement, et ce qui tenait en un mot se disperse en trois. Traduire n'est jamais neutre : c'est déjà interpréter. Vous retrouverez ce problème au chapitre 4, quand Aristote passera du grec au syriaque, puis à l'arabe, puis au latin.
2.2 Changer de public : persuader n'est pas convaincre
À Athènes comme à Rome, la parole décide. Un procès, une loi, une guerre se gagnent devant une assemblée, en un temps limité, contre un adversaire. Cela suffit à expliquer que la rhétorique y soit une discipline majeure — et que la philosophie s'en méfie.
Figure 1. Persuader et convaincre : ce n'est pas une différence de qualité, c'est une différence de destinataire. Une démonstration d'Euclide vaut pour tout esprit et ne perd rien à être lue mille ans plus tard ; un plaidoyer vaut pour ces juges-là, ce jour-là. Le Pour Milon en donne la preuve la plus nette : le discours que nous lisons n'est pas celui qui fut prononcé. Cicéron, troublé par la troupe qui cernait le tribunal, plaida mal ; Milon fut condamné ; et c'est le texte réécrit après coup, magnifique et inutile, qui nous est parvenu. Ce que la figure interdit : confondre les deux mots dans une copie. « Cet argument convainc » et « cet argument persuade » ne disent pas la même chose.
Retenez le couple, il sert partout. Convaincre s'adresse à l'entendement ; persuader s'adresse à quelqu'un. On peut convaincre sans persuader — l'auditoire admet l'argument et n'agit pas — et persuader sans convaincre — il agit sans avoir compris. Un sujet sur la parole, la publicité, la propagande ou le témoignage se traite avec cette seule distinction posée dès l'introduction.
Figure 2. L'orateur et le sophiste emploient les mêmes procédés ; ils ne les subordonnent pas à la même chose. Le critère n'est ni le talent ni la technique — ils sont identiques — mais ce à quoi la parole est soumise : une cause qu'on tient pour juste, ou sa seule puissance. C'est la raison pour laquelle Quintilien reprend de Caton l'Ancien une définition qui paraît morale et non technique : vir bonus dicendi peritus, l'homme de bien habile à parler. L'aveu que contient cette définition : la rhétorique seule ne peut pas se garantir. Il lui faut, au-dessus d'elle, autre chose qu'elle-même.
Un mot de prudence sur les sophistes. Presque tout ce que nous savons d'eux nous vient de Platon, c'est-à-dire de leur adversaire, et de dialogues où ils sont mis en scène pour perdre. Protagoras et Gorgias ont enseigné qu'un même fait supporte deux discours contraires — ce qui est vrai, et ce qui est le principe de tout débat contradictoire, y compris judiciaire. On écrira donc « le sophiste, tel que Platon le peint », plutôt que « les sophistes pensaient ». C'est le même réflexe que pour Socrate au chapitre 1.
Auteur : Quintilien (v. –v. ) — faire d'un art un programme scolaire
Né en Espagne romaine, premier professeur de rhétorique payé sur le trésor public, sous Vespasien. La thèse. On ne peut pas être un grand orateur sans être un homme de bien, parce que l'éloquence complète suppose de tout connaître, y compris le juste, et qu'un menteur ne tient pas la distance. Le concept le plus utile. L'idée d'un cursus : l'Institution oratoire (v. ) prend l'enfant à la nourrice et le mène à la maturité de l'orateur, en douze livres. C'est le premier grand traité d'éducation de l'Occident, et c'est à lui qu'on doit l'idée qu'une formation générale précède une spécialité. La filiation. Son livre X dresse la liste des auteurs à lire et de ce qu'il faut prendre à chacun. Cette liste est l'ancêtre direct de tous les programmes scolaires : c'est là que naît, matériellement, l'idée de canon.
Figure 3. De l'école d'Athènes à votre copie. Chaque flèche porte le mot de ce qui passe. Isocrate lègue à Cicéron l'idée que l'éloquence forme un homme et non un technicien ; Aristote lui lègue l'analyse des moyens de persuader ; Cicéron devient chez Quintilien un cursus complet, et le livre X de l'Institution oratoire fixe la liste des auteurs à lire, que les humanistes reprendront (Érasme, De copia, ). Le point à ne pas manquer : l'exercice scolaire que vous pratiquez n'est pas tombé du ciel au XIXe siècle. C'est un héritage romain passé par la Renaissance, et il porte encore la marque de son origine — on vous demande d'argumenter contre une objection, pas d'exposer.
2.3 Deux sagesses pour vivre : le Portique et le Jardin
Les Romains n'ont pas importé toute la philosophie grecque : ils ont choisi. Ce qu'ils retiennent, ce sont les écoles qui promettent une conduite, non celles qui promettent un système. Le stoïcisme et l'épicurisme, nés à Athènes vers , deviennent à Rome des doctrines de vie, et c'est sous cette forme qu'elles nous sont parvenues.
Principe de partage stoïcien : certaines choses sont en notre pouvoir — nos jugements, nos désirs, nos actions — et d'autres non — le corps, la réputation, les charges, les événements. Le trouble naît de ce qu'on veut maîtriser ce qui ne dépend pas de nous. La formule ouvre le Manuel d'Épictète, recueilli par son disciple Arrien au IIe siècle.
Auteur : Sénèque (v. –) — la philosophie comme exercice, non comme doctrine
Précepteur puis conseiller de Néron, richissime, contraint au suicide en par l'élève qu'il avait formé. La thèse. La philosophie ne s'apprend pas, elle se pratique : on ne devient pas sage en sachant ce qu'est la sagesse, mais en s'exerçant chaque jour — examen du soir, méditation de la mort, préparation aux revers. Le concept le plus utile. Le temps comme seul bien vraiment nôtre : dans De la brièveté de la vie (v. ), il soutient que nous ne recevons pas une vie courte, nous la rendons courte en la dépensant sans y prendre garde. La filiation. Les Lettres à Lucilius (v. –) inventent une forme : la lettre philosophique adressée à un ami, qui traverse Montaigne, Descartes et Voltaire. Et une difficulté qu'il ne faut pas cacher : il a écrit l'éloge de la pauvreté en étant l'un des hommes les plus riches de Rome, et servi un tyran. Un sujet sur l'écart entre les principes et la conduite trouve ici son cas le plus net.
Figure 4. Deux doctrines, et surtout deux physiques. On résume trop souvent l'opposition par « le devoir contre le plaisir » : c'est faux des deux côtés. Le désaccord est d'abord sur la structure du monde — ordonné par une raison, ou produit par la rencontre des atomes — et la morale en découle. Si le monde est providentiel, y consentir est raisonnable ; s'il n'est qu'un assemblage sans dessein, il n'y a rien à quoi consentir, et il reste à ne pas se troubler. La leçon de méthode : dans une comparaison de doctrines, remontez toujours de la règle de vie à la thèse sur le monde qui la porte.
Auteur : Lucrèce (v. –v. ) — démontrer en vers
Poète romain, épicurien, auteur d'un unique poème en six chants, De la nature (v. ). La thèse. Rien ne naît de rien, tout est composition et décomposition d'atomes ; il n'y a donc ni providence, ni survie, ni raison de craindre les dieux — et c'est cette crainte, non la mort, qui empoisonne les vies. Le concept le plus utile. Le clinamen, l'écart minime par lequel un atome dévie de sa chute verticale : sans lui rien ne se rencontrerait, et rien ne serait libre. C'est la première tentative connue pour loger la liberté dans une physique déterministe — le problème est encore le nôtre. La filiation. Le poème disparaît, puis est retrouvé en par l'humaniste Poggio Bracciolini ; il nourrit Montaigne, Gassendi, et l'atomisme moderne. Prudence : la vie de Lucrèce ne repose que sur une notice tardive de saint Jérôme, qui le dit rendu fou par un philtre. On écrira « la tradition rapporte que », et rien de plus.
2.4 La fabrique du classique
Pratique romaine et humaniste consistant à composer d'après un modèle reconnu, non pour le copier mais pour rivaliser avec lui (aemulatio). L'imitation suppose donc un jugement : choisir le modèle, décider ce qu'on lui prend et ce qu'on lui refuse. Elle n'est le contraire de l'originalité que depuis le romantisme (chapitre 15).
Ce qui vaut d'être imité, et sert de mesure. Le mot vient du latin classicus, qui désigne le citoyen de la première classe censitaire : Aulu-Gelle, dans les Nuits attiques (v. ), appelle scriptor classicus l'écrivain de première classe, par opposition au proletarius. Un classique est donc, à l'origine, un auteur qu'on peut recommander sans risque — une notion scolaire et sociale avant d'être esthétique.
Auteur : Virgile (–) — imiter et fonder
Poète latin, auteur des Bucoliques (v. ), des Géorgiques (v. ) et de l'Énéide (composée de à , publiée après sa mort). La thèse. On peut prendre à Homère sa forme, ses épisodes et jusqu'à ses vers, et écrire pourtant un tout autre poème : l'Énéide raconte une fondation, non un retour, et son héros n'est pas rusé mais pieux — c'est-à-dire fidèle à ce qui l'a précédé et à ce qui le suit. Le concept le plus utile. L'imitation créatrice : le modèle est un point de départ public, ce qui permet au lecteur de mesurer l'écart. Sans modèle partagé, il n'y a pas d'écart perceptible, donc pas d'invention visible. La filiation. Virgile devient immédiatement le classique des écoles romaines, guide de Dante en enfer et au purgatoire (Divine Comédie, v. –), puis modèle de l'épopée européenne. Prudence : la tradition rapporte qu'il voulut brûler l'Énéide inachevée et qu'Auguste s'y opposa ; l'anecdote vient de biographes tardifs.
Figure 5. Deux siècles et demi, à l'échelle du temps. La frise dit ce qu'aucune liste ne dit : la « philosophie romaine » n'est pas un moment, et surtout elle ne finit pas en latin. Marc Aurèle, empereur de Rome, rédige ses notes personnelles en grec, quatre-vingt-cinq ans après que Quintilien a fixé le canon latin. Ce qu'il faut en conclure : la latinisation de la pensée grecque n'a jamais été complète, et c'est justement ce qui rendra nécessaires, mille ans plus tard, les traductions du chapitre 4.
Le livre X de Quintilien recommande, dresse des hiérarchies, écarte. Ce geste a deux effets inséparables. Il conserve : ce qui entre dans la liste sera copié par les écoles, donc survivra — c'est ainsi que Virgile nous est parvenu entier. Et il détruit : ce qui n'y entre pas cesse d'être recopié et disparaît en trois siècles. Nous ne possédons pas une œuvre complète de Ménandre avant les papyrus retrouvés au XXe siècle. Un canon n'est donc jamais une simple opinion sur le beau : c'est une décision matérielle sur ce qui existera.
Figure 6. L'articulation d'un débat, et le modèle d'une dissertation. Trois moments, et une flèche de retour. Ce qui fait la qualité de la réponse de Quintilien n'est pas qu'elle écarte Platon : c'est qu'elle lui concède l'essentiel — oui, la parole efficace peut se passer du vrai — et qu'elle en tire la conséquence : il faut donc que l'orateur soit tenu par autre chose que son art. Retenez la forme : une troisième partie ne s'obtient pas en additionnant les deux premières, mais en accordant à l'objection ce qu'elle a de juste et en déplaçant le lieu du problème.
Méthode : Traiter un sujet sur la parole, l'éloquence ou la persuasion
- Séparer les deux verbes dès l'introduction. Persuader vise quelqu'un, convaincre vise l'entendement (figure 1). Un devoir qui pose ce partage en trois lignes s'évite les vingt lignes de flottement que le correcteur lit d'habitude.
- Refuser le procès moral tout fait. « La rhétorique manipule » n'est pas une thèse, c'est un réflexe. Demandez plutôt : que faudrait-il pour qu'une parole efficace soit aussi honnête ? La réponse de Quintilien (figure 6) donne une deuxième partie solide.
- Chercher le cas où les deux se séparent. Un argument qu'on reconnaît valide sans changer de conduite ; une publicité qui fait agir sans rien démontrer. Ces cas prouvent que la distinction n'est pas verbale.
- Conclure sur la condition, non sur le verdict. La question n'est pas « faut-il condamner la rhétorique ? » mais « à quelle condition une parole peut-elle être à la fois efficace et légitime ? ». La première formulation ferme le sujet, la seconde l'ouvre.
Repère : Cinq dates à savoir situer
- — Cicéron, De l'orateur : l'orateur doit tout savoir, sans quoi il n'a rien à dire. La même année, ou presque, paraît le poème de Lucrèce.
- — assassinat de Cicéron, proscrit par Antoine. La république meurt en même temps que son orateur : la rhétorique politique n'aura plus d'objet, et se repliera sur l'école.
- — mort de Virgile ; l'Énéide paraîtra inachevée et deviendra aussitôt le classique des écoles.
- — mort de Sénèque, contraint au suicide par Néron, l'élève qu'il avait formé.
- v. — Quintilien, Institution oratoire : le premier grand traité d'éducation de l'Occident, et le premier canon scolaire.