Un Dieu, une Loi, une Alliance : l'apport du monothéisme
Cours complet · lettres et philosophie (ECG/ECT 1re année), chapitre 3 · prépas ECG et ECT, 1re année
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Une remarque avant tout, pour dissiper un malentendu qui coûte chaque année des copies entières. Ce chapitre ne demande pas si Dieu existe, et il ne demande pas non plus ce qu'il faut croire. Une classe de culture générale n'est ni un catéchisme ni son contraire. Elle pose une question d'un autre ordre, qui est une vraie question de philosophie : qu'est-ce que l'idée d'un Dieu unique a rendu pensable, que la Grèce ne pensait pas ?
La formulation compte. On peut être athée et reconnaître que le monothéisme a introduit dans notre culture des notions dont nous vivons encore : que le monde a pu ne pas être, que l'histoire va quelque part, que chaque être humain vaut infiniment, qu'une loi peut obliger un peuple entier parce qu'il l'a acceptée. Ces quatre idées ne sont pas grecques. Elles sont devenues, chez nous, si évidentes qu'on ne les voit plus.
3.1 Deux façons d'arriver à Dieu
Doctrine selon laquelle il n'existe qu'un seul Dieu — non pas le plus grand d'entre plusieurs, mais le seul. Les historiens distinguent cette affirmation de la monolâtrie, qui n'adore qu'un dieu sans nier l'existence des autres. Le passage de l'une à l'autre s'affirme dans les textes bibliques liés à l'exil de Babylone : « Je suis l'Éternel, et il n'y en a point d'autre, hors moi il n'y a point de Dieu » (Isaïe 45, 5 ; traduction Segond, ).
Figure 1. Le critère n'est pas le nombre des dieux : c'est le mode d'accès. Le premier moteur d'Aristote est unique, et pourtant il n'a rien du Dieu biblique : on y arrive par un raisonnement sur le mouvement, il ne connaît pas le monde, et l'idée qu'on puisse lui parler n'a aucun sens. Le Dieu de l'Exode, lui, se fait connaître en s'adressant à quelqu'un ; il est donc, par construction, un Dieu à qui l'on peut désobéir — et c'est ce qui rend possible l'idée d'alliance. Attention à l'usage : la figure n'oppose pas la raison et la foi. Elle oppose deux manières d'établir qu'un Dieu est ; le chapitre 4 montrera des penseurs qui tiennent obstinément les deux.
La formule est de Pascal, qui la note pour lui-même dans le Mémorial du novembre : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. » Elle ne dit pas que les philosophes se trompent : elle dit qu'ils ne parlent pas de la même chose. C'est une distinction, pas une condamnation — et c'est ainsi qu'il faut l'employer.
Figure 2. Mille ans, à l'échelle du temps. La frise défait une illusion tenace : celle d'un « monothéisme » qui serait donné d'un coup. Entre la destruction du premier Temple et l'achèvement de La Cité de Dieu, il s'écoule mille ans, deux catastrophes, une traduction et un retournement politique. Le jalon décisif est le premier : c'est privé de son Temple et déporté qu'un peuple affirme que son Dieu n'est pas le dieu d'un lieu mais le seul Dieu de tous. La défaite, ici, ne détruit pas la croyance : elle l'universalise.
3.2 Trois idées neuves : créer, promettre, valoir
Acte par lequel un être fait exister ce qui n'existait pas — y compris la matière dont la chose est faite. La création se distingue donc de la fabrication, qui met en forme une matière déjà là. L'expression creatio ex nihilo, « création à partir de rien », se fixe chez les Pères de l'Église au IIe siècle, précisément contre l'idée grecque d'une matière éternelle.
Le démiurge du Timée de Platon (v. ) est un artisan : il regarde un modèle éternel et met en ordre une matière qu'il n'a pas produite. Rien, dans ce récit, ne commence absolument. Créer, au sens biblique, c'est autre chose : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Genèse 1, 1 ; traduction Segond, ). La conséquence philosophique est considérable, et elle survit à la croyance : le monde devient contingent, c'est-à-dire qu'il aurait pu ne pas être. Un monde éternel est nécessaire ; un monde créé est un fait, et un fait appelle une raison. Toute la question moderne « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », que Leibniz formule en , suppose ce déplacement.
Lien contracté entre Dieu et un peuple, comportant des engagements réciproques et une sanction. Le mot hébreu berit appartient au vocabulaire des traités entre souverains : c'est une forme juridique, transposée au rapport à Dieu. L'alliance suppose donc deux libertés — on ne contracte pas avec un objet — et une fidélité qui peut être trahie.
Pourquoi l'alliance est une notion philosophique et pas seulement religieuse. Elle installe trois choses au cœur de la culture occidentale : que l'obligation peut naître d'un engagement et non d'un ordre naturel ; qu'un peuple entier peut être sujet de droit ; que la trahison est possible, donc que l'histoire a un enjeu. Le contrat social de Hobbes, Locke et Rousseau (chapitre 9) reprendra la forme — deux parties, des clauses, une sanction — en remplaçant Dieu par les contractants eux-mêmes. La sécularisation ne supprime pas la forme : elle change ce qui la remplit.
Auteur : Le livre de Job (anonyme, v. Ve–IVe s. av. J.-C.) — la Bible objecte à la Bible
Poème en dialogue inséré dans un cadre narratif, d'auteur inconnu. La thèse. Un homme juste est frappé de tous les malheurs. Ses trois amis lui expliquent, avec les meilleurs arguments de la sagesse traditionnelle, qu'il doit avoir péché — sinon Dieu serait injuste. Job refuse cette consolation et réclame un procès. Le concept le plus utile. La critique de la rétribution : l'idée que le juste prospère et que le méchant est puni. Le livre la démolit de l'intérieur, et c'est un texte canonique qui le fait. La filiation. Dieu répond enfin, du sein d'une tempête, mais il ne répond pas à la question : il déploie l'immensité du monde et n'explique rien. Job conclut : « Mon oreille avait entendu parler de toi ; mais maintenant mon œil t'a vu » (Job 42, 5 ; traduction Segond, ). Ce qu'il faut en retenir pour une dissertation : une tradition qui contient sa propre objection n'est pas un dogme, c'est un débat — et le traiter comme un bloc est une faute de lecture.
3.3 Le temps cesse de tourner
Figure 3. Ce qui se répète n'a pas de prix. Dans un temps cyclique, un événement n'a d'intérêt que comme illustration d'une loi — il reviendra. Dans un temps orienté, ce qui n'arrive qu'une fois est justement ce qui compte : une promesse, une naissance, une décision. Augustin tire l'argument jusqu'au bout au livre XII de La Cité de Dieu : si tout revenait, rien de ce qui a été fait n'aurait de valeur, et l'espérance n'aurait pas d'objet. L'usage à en faire : l'idée d'histoire — donc l'idée de progrès (chapitre 8), donc l'idée de révolution — suppose la colonne de droite. Nietzsche, en proposant l'éternel retour (Le Gai Savoir, ), attaque exactement cette colonne, et il sait ce qu'il fait.
Auteur : Augustin (–) — l'intériorité, le temps, les deux cités
Né à Thagaste en Afrique romaine, professeur de rhétorique, converti à Milan en , évêque d'Hippone. La thèse. La vérité ne se cherche pas d'abord au-dehors : « Ne va pas au-dehors, rentre en toi-même » (De la vraie religion, v. ). L'intérieur de l'homme est le lieu où quelque chose de plus grand que lui se donne. Le concept le plus utile. Le temps comme distension de l'âme : au livre XI des Confessions (–), il montre que le passé n'est plus, que l'avenir n'est pas encore, que le présent n'a pas de durée — et que pourtant nous mesurons le temps, donc que nous le mesurons en nous, comme mémoire, attention et attente. La filiation. Les Confessions inventent une forme : un récit de soi adressé à un autre, qui traverse Montaigne, Rousseau et le roman moderne. Et son analyse du doute — si je me trompe, je suis — annonce d'assez près le cogito, ce que Descartes, interrogé sur ce point, ne niera pas.
Sur cette dernière filiation, un mot de prudence. On répète qu'Augustin a « inventé le cogito » : c'est aller trop vite. Il emploie l'argument pour réfuter les sceptiques et fonder une certitude ; Descartes en fait le premier principe d'une méthode et le point de départ d'une physique. Même argument, usage tout différent. La formule juste : « Descartes trouve chez Augustin un argument dont il fait autre chose. » On ne perd rien à la précision, et l'on gagne un correcteur.
3.4 Athènes et Jérusalem : ce qui se passe quand elles se rencontrent
Auteur : Philon d'Alexandrie (v. –v. ) — lire un texte sacré avec des outils grecs
Juif de langue grecque, notable d'Alexandrie, chef d'une ambassade auprès de Caligula. La thèse. L'Écriture dit vrai, et la philosophie grecque dit vrai ; il faut donc que le texte, sous sa lettre, porte un sens compatible avec la raison. D'où la lecture allégorique : les récits sont aussi des figures. Le concept le plus utile. Le Logos comme intermédiaire — ni Dieu même, ni créature ordinaire — par lequel un Dieu absolument transcendant peut agir sur le monde. C'est la première tentative pour tenir ensemble le Dieu des philosophes et le Dieu qui parle. La filiation. Ses œuvres ont été conservées par des chrétiens, non par la tradition juive, qui l'a longtemps ignoré : c'est par ce détour qu'il agit sur Origène, sur Ambroise, puis sur Augustin. Ce que le cas enseigne : la transmission d'une pensée passe souvent par ceux qui n'en sont pas les héritiers naturels. Vous le reverrez au chapitre 4, en plus grand.
Auteur : Paul de Tarse (v. –v. ) — l'universel, et son prix
Juif de la diaspora, citoyen romain, formé à la Loi, devenu apôtre après une expérience sur la route de Damas. La thèse. Le salut n'est pas réservé à un peuple : il est offert à tous, et l'appartenance de naissance cesse d'être décisive. « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Galates 3, 28 ; traduction Segond, ; lettre écrite v. ). Le concept le plus utile. L'opposition de la lettre et de l'esprit (2 Corinthiens 3, 6), qui deviendra l'outil de toute herméneutique — et de toute contestation d'un texte au nom de son intention. La filiation. Augustin lit Paul et y trouve la grâce ; Luther le relit en et y trouve de quoi rompre ; Nietzsche l'attaque en comme l'inventeur d'une morale de faibles. On peut être en désaccord total avec les trois et devoir reconnaître que la phrase des Galates a rendu pensable une égalité que ni Athènes ni Rome n'envisageaient.
Elle énonce une égalité devant Dieu, non un programme politique : ni Paul ni l'Église ancienne n'abolissent l'esclavage, et l'histoire ultérieure est là pour le rappeler. Écrire « le christianisme a aboli l'esclavage » est faux et se voit immédiatement. Ce qu'on peut soutenir, et qui est plus intéressant, c'est qu'une phrase peut installer dans une culture une exigence que ses auteurs ne tiraient pas, et que d'autres tireront contre eux — les abolitionnistes du XVIIIe siècle la citeront précisément.
Figure 4. Qui transmet quoi, et sous quelle condition. Chaque flèche porte le mot de ce qui passe. Philon reçoit d'un côté un texte tenu pour révélé, de l'autre une philosophie de l'intelligible, et invente le moyen de les tenir ensemble : le texte a un sens sous sa lettre. Augustin hérite de cette lecture par Ambroise — il le raconte lui-même dans les Confessions — et lui ajoute l'intériorité. Le point à ne pas manquer : Descartes et Rousseau, qui passent pour des ruptures, prennent à Augustin la forme même de leur geste — se retourner vers soi pour y chercher ce qui est certain, raconter sa vie pour dire qui l'on est.
3.5 Trois monothéismes, un tableau et ses limites
Figure 5. Un schéma, et il faut savoir ce qu'un schéma coûte. La deuxième ligne est celle qui sert : ce qui est révélé n'est pas de même nature dans les trois cas, et c'est de là que découle le reste — une religion de la pratique, une religion de la personne, une religion du Livre. Mais les cases mentent par ce qu'elles taisent. Chaque colonne recouvre des courants qui se sont violemment opposés : le Coran est-il incréé, comme l'a soutenu la doctrine devenue majoritaire, ou créé, comme le tenaient les mutazilites (chapitre 4) ? L'image est-elle admissible, comme en a décidé le concile de Nicée II en contre les iconoclastes ? Un tableau est un instrument de départ, jamais une conclusion.
Un mot sur ce que le tableau ne montre pas : les trois traditions ne se sont pas seulement distinguées, elles se sont lues. Le chapitre 4 le montrera en détail — un philosophe juif, Maïmonide, écrit son grand livre en arabe ; un théologien chrétien, Thomas d'Aquin, discute page à page un philosophe musulman, Averroès. On perd tout si l'on prend ces trois colonnes pour trois mondes séparés.
3.6 Le mal, ou l'objection que le monothéisme se fait à lui-même
Entreprise consistant à justifier la bonté et la puissance de Dieu malgré l'existence du mal. Le mot est forgé par Leibniz, qui en fait le titre de ses Essais de théodicée (). Le problème, lui, est bien antérieur : c'est celui de Job.
Figure 6. Trois moments, et une question qui ne se referme pas. Augustin déplace le problème en refusant que le mal soit une substance : ce qui n'est pas une chose n'a pas besoin d'un auteur. Puis il en loge l'origine dans la liberté humaine, en soutenant qu'un monde d'êtres libres capables de mal vaut mieux qu'un monde d'automates. L'objection qui subsiste est celle du mal naturel : le séisme de Lisbonne du novembre tue des dizaines de milliers de personnes un jour de fête religieuse, et aucune liberté n'y est pour rien. C'est de là que part Voltaire, et c'est là que la question passe des théologiens aux philosophes (chapitre 14). Prudence d'attribution : l'argument dit « d'Épicure » ne nous est connu que par Lactance, un auteur chrétien du IVe siècle ; les spécialistes discutent qu'il soit d'Épicure. On écrira « l'argument que la tradition prête à Épicure ».
Auteur : Racine (–) — quand la Bible devient une tragédie
Dramaturge, formé à Port-Royal, auteur d'Esther () et d'Athalie (), écrites pour les jeunes filles de Saint-Cyr. La thèse. On peut faire une tragédie d'un récit biblique — mais alors le ressort change de nature. Le concept le plus utile. La différence entre la fatalité et la providence : dans la tragédie grecque, l'oracle s'accomplit et personne n'y peut rien ; dans Athalie, ce qui s'accomplit est une promesse, et l'action des hommes y a sa part. Le spectateur ne tremble pas de la même manière selon que le monde est aveugle ou orienté. La filiation. Racine emprunte à Sophocle la forme — unité d'action, chœur, reconnaissance — et la remplit d'un contenu qui l'oriente. L'usage : voilà un cas où « Lettres » et « Philosophie » ne se distinguent pas. La différence entre les deux temps de la figure 3 se voit mieux dans deux pièces de théâtre que dans deux traités.
Méthode : Traiter un sujet sur la religion, la croyance ou le sacré
- Ne pas se demander si c'est vrai. Le sujet ne vous demande ni de croire ni de réfuter. Il demande ce que telle idée permet de penser, ce qu'elle interdit, et ce qu'elle est devenue quand la croyance s'est retirée. Une copie qui prend parti sur l'existence de Dieu est hors sujet dans les deux sens.
- Chercher la forme, pas le contenu. L'alliance est une forme juridique ; le temps orienté est une forme narrative ; la création est une thèse sur la contingence. Ces formes survivent à ce qui les remplissait — c'est exactement ce qu'on appelle une sécularisation, et c'est le cœur des bons devoirs sur cette rubrique.
- Faire objecter la tradition à elle-même. Job objecte à la rétribution, les mutazilites objectent à l'incréation du Coran, Nicée II tranche contre les iconoclastes. Une religion traitée comme un bloc donne une copie plate ; traitée comme un débat, elle donne une deuxième partie.
- Terminer sur ce qui reste. L'idée de personne, l'exigence d'égalité, l'idée d'histoire : dire ce que nous devons à cette rubrique sans nous en apercevoir vaut mieux qu'un bilan pour ou contre.
Repère : Cinq dates à savoir situer
- v. — prise de Jérusalem, destruction du Temple, déportation à Babylone. C'est privé de son sanctuaire qu'un peuple affirme le plus nettement l'unicité de son Dieu.
- v. — traduction de la Torah en grec à Alexandrie (la Septante). Le premier passage d'un texte sacré dans une autre langue, et donc dans une autre culture.
- — destruction du second Temple par Titus. Le judaïsme devient une religion du texte et de l'étude plutôt que du sacrifice.
- — édit de Milan : Constantin autorise le christianisme. En moins d'un siècle, une religion persécutée devient religion d'Empire ; l'événement est politique autant que spirituel.
- – — Augustin écrit La Cité de Dieu, après le sac de Rome de , pour répondre à ceux qui accusaient les chrétiens d'avoir causé la chute.