L'humanité : un mot, trois sens, un problème
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 1 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
« Faire preuve d'humanité », « crime contre l'humanité », « l'humanité compte huit milliards d'individus », « les humanités » d'un lycéen d'autrefois : le même mot sert dans ces quatre phrases, et il n'y désigne pas la même chose. Dans la troisième, il nomme un ensemble que l'on peut dénombrer ; dans la première, une conduite que l'on peut avoir ou ne pas avoir ; dans la deuxième, quelque chose qu'un crime peut atteindre sans tuer personne de plus que ses victimes ; dans la quatrième, une culture qui s'apprend.
Ce n'est pas un défaut de la langue, c'est le thème lui-même. Toute réflexion sur l'humanité commence par ce constat : nous appelons du même nom un fait (il y a des êtres humains), une essence (ce qui les rend humains) et une valeur (ce qu'ils doivent être, et ce qu'ils se doivent). La tentation est de choisir un sens et d'oublier les autres. La dissertation commence au moment où l'on refuse de choisir trop vite.
Pour la seconde année, le programme de lettres et philosophie prévoit l'« étude d'un thème renouvelé chaque année par arrêté conjoint du ministre chargé de l'éducation et du ministre chargé de l'enseignement supérieur ». Pour l'année -, et donc pour les concours de (BCE et Ecricome, en ECG comme en ECT), ce thème est « L'humanité » (arrêté du avril , BO n° du mai ). Aucune œuvre n'est imposée.
La question de ce chapitre : comment un même mot peut-il désigner un fait, une essence et une valeur, et que gagne-t-on à les penser ensemble ? Il fournit aussi les outils de tout le livre : les trois sens, les mots voisins, les grandes filiations, et la méthode de la dissertation sur le thème.
1.1 Un mot, trois sens
L'ensemble des êtres humains, présents, passés et à venir : le genre humain. C'est un sens extensif : il désigne des individus, que l'on peut compter (l'ONU estime que la population mondiale a atteint huit milliards le novembre ). On en fait partie par la naissance, sans condition ni mérite.
Ce qui fait qu'un être est humain, ce qu'il possède en propre et qui le distingue du reste : la raison, le langage, la liberté, la conscience de sa mort, selon les auteurs. C'est un sens compréhensif : il désigne non des individus mais un ensemble de caractères. On parle aussi de nature humaine ou de condition humaine, et ces deux expressions ne disent pas la même chose (chapitre ).
La disposition à traiter autrui avec bienveillance, à compatir à ses peines, à le reconnaître comme un semblable. « Faire preuve d'humanité », c'est épargner, secourir, ne pas humilier. C'est un sens normatif : on peut en manquer, et l'on en est jugé.
Figure 1. Trois sens d'un même mot, séparés par une seule question : que désigne-t-il ? Des individus que l'on compte, des caractères que l'on définit, une conduite que l'on juge. La deuxième ligne dit comment on « en est » : par la naissance pour l'espèce, par possession ou réalisation pour la qualité, par la pratique pour la vertu. Le point décisif est la dernière ligne : les trois sens n'ont pas le même contraire. Un bourreau n'est pas un non-humain, il est un humain qui manque d'humanité ; et c'est parce qu'il reste de l'espèce qu'on peut le juger.
Le sens le plus ancien n'est d'ailleurs aucun des trois que l'usage courant retient d'abord. Le latin humanitas, chez Cicéron, désigne la culture qui fait l'homme accompli : dans le Pro Archia ( av. J.-C.), il défend un poète au nom des « arts » qui touchent à l'humanitas, c'est-à-dire des lettres. C'est de là que viennent « les humanités », nom des études classiques.
Au IIe siècle, Aulu-Gelle consacre un chapitre des Nuits attiques (XIII, ) à corriger un contresens déjà répandu : selon lui, ceux qui parlaient bien le latin n'entendaient pas par humanitas ce que les Grecs appellent philanthrôpia, la bienveillance envers tous, mais à peu près ce qu'ils appellent paideia, l'éducation et la culture. Le « contresens » a pourtant gagné : notre « humanité-vertu » est la philanthrôpia. Ce qu'il faut en tirer pour une copie : dès l'origine, le mot hésite entre ce que l'homme sait et la manière dont il traite les autres. La question de savoir si la culture rend humain (au sens moral) est inscrite dans le mot lui-même (chapitre ).
Auteur : Térence (vers 190 – 159 av. J.-C.)
Poète comique latin, né à Carthage, esclave affranchi, auteur de six comédies imitées des Grecs. Dans Heautontimoroumenos (« Le Bourreau de soi-même », av. J.-C.), le vieux Chrémès se mêle des affaires de son voisin Ménédème, qui lui demande de quoi il se mêle. Chrémès répond, au vers : « Homo sum : humani nil a me alienum puto » — je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.
Thèse : l'appartenance commune à l'espèce fonde un intérêt pour tout autre homme ; on n'a pas besoin d'être parent ou concitoyen pour être concerné. Concept utile : la solidarité de condition, qui passe de l'humanité-espèce à l'humanité-vertu. Filiation : Cicéron et Sénèque reprennent le vers comme maxime morale ; Montaigne le fait graver parmi les sentences des poutres de sa librairie.
Ce qu'un correcteur apprécie : savoir que la phrase la plus citée sur l'humanité est, à l'origine, la réplique d'un curieux dans une comédie. Le passage de l'indiscrétion à la sollicitude est exactement le problème : où finit l'intérêt pour autrui, où commence l'intrusion ?
1.2 Du fait à la norme : comment un nom d'espèce devient un idéal
Le passage décisif, celui qui rend le thème philosophique, est le suivant : l'humanité n'est pas seulement ce que nous sommes, elle devient ce que nous devons respecter, réaliser, ou servir. Trois moments le montrent.
Auteur : Pic de la Mirandole (1463 – 1494)
Philosophe italien de la Renaissance, nourri de Platon, d'Aristote, de la Kabbale et des penseurs arabes. Son Discours sur la dignité de l'homme (Oratio de hominis dignitate), rédigé en pour ouvrir une disputation publique qui n'eut jamais lieu, et publié en après sa mort, met en scène le Créateur s'adressant à Adam.
Thèse : Dieu a donné à chaque créature une place et une nature fixes, sauf à l'homme, qu'il a laissé sans place assignée afin qu'il se donne lui-même la forme qu'il choisira — descendre jusqu'à la bête ou s'élever jusqu'à l'ange. Concept utile : la dignité de l'homme ne tient pas à ce qu'il est, mais à ce qu'il n'est pas encore : son indétermination. Filiation : on retrouve l'idée chez Rousseau (la perfectibilité) et, sans Dieu, chez Sartre (L'existentialisme est un humanisme, : l'existence précède l'essence).
Usage : Pic permet de soutenir que l'humanité-qualité n'est pas une essence mais une tâche. L'humain est celui qui doit se faire humain — et peut donc ne pas le devenir.
Exercices du chapitre
- Problématiser un sujet corrigé
- Le mot « simplement » chez Kant corrigé
- Montaigne contre les héros corrigé
- Je suis toi corrigé
- Plan détaillé : l'humanité est-elle une idée ? corrigé
- Plan détaillé : faire preuve d'humanité corrigé