Y a-t-il une nature humaine ?
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 2 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Au début de l'année , dans l'Aveyron, des habitants capturent un enfant d'une douzaine d'années qui vivait seul dans les bois. Il ne parle pas, se nourrit de glands et de racines, et paraît indifférent à un coup de feu tiré derrière lui. On l'amène à Paris, à l'Institution des sourds-muets ; un jeune médecin, Jean Itard, entreprend de l'éduquer et le nomme Victor. Toute l'Europe savante se passionne : voici enfin, croit-on, l'homme de la nature, tel qu'il serait sans société, sans langage, sans éducation. On va pouvoir voir ce que l'homme est par lui-même.
La déception est à la hauteur de l'attente. Victor n'est ni le bon sauvage de la légende ni une bête : il est un enfant à qui il manque presque tout ce que nous tenons pour humain, et qui n'en acquerra qu'une partie. Ce que l'on espérait trouver — une nature humaine à l'état pur — se dérobe. Est-ce parce qu'elle a été abîmée par l'abandon, ou parce qu'il n'y a rien de tel ?
Y a-t-il une nature humaine, c'est-à-dire un ensemble de caractères que tout homme possède en tant qu'homme, qu'il ne tient ni de son éducation ni de son époque, et qui dirait ce qu'il est ?
Le chapitre travaille d'abord l'humanité-qualité : ce qui fait qu'un être est humain. Mais il touche les deux autres sens. L'espèce : une nature humaine serait ce que partagent tous les membres du genre humain, et le biologiste parle bien d'une espèce Homo sapiens. La vertu : dès qu'on dit ce qu'est l'homme « par nature », on dit aussi ce qu'il doit être, et l'on peut déclarer « contre nature » ce qui s'en écarte. Toute la difficulté du sujet tient à ce glissement du constat à la norme.
2.1 Ce que « nature » veut dire
Avant de demander s'il y a une nature humaine, il faut voir que le mot « nature » dit au moins trois choses, et que la réponse change avec lui.
L'ensemble des caractères que tout homme possède du seul fait d'être un homme, indépendamment de sa culture, de son éducation et de son histoire. Une nature humaine serait donc universelle (tous l'ont), innée (on l'a en naissant ou elle se développe d'elle-même) et invariable (elle ne change pas d'une époque à l'autre). On lui oppose la culture, ce que l'homme acquiert et transmet, qui varie selon les lieux et les temps.
Figure 1. Trois sens du mot « nature », séparés par une question : où la chercher ? Au commencement (ce que l'homme serait sans la société), en chacun (ce que tous partagent toujours), ou au terme (ce que l'homme réalise quand il s'accomplit). Chaque sens a sa difficulté, et c'est elle qu'il faut écrire dans une copie : l'origine est inobservable, l'essence risque d'être pauvre, la fin fait de la nature un jugement. La question « Y a-t-il une nature humaine ? » ne reçoit pas la même réponse dans les trois colonnes.
Le troisième sens est le plus ancien, et le plus déroutant pour nous. Pour Aristote, la nature d'un être n'est pas ce qu'il est au départ, mais ce qu'il est quand il a fini de se développer : la nature du chêne est le chêne, pas le gland.
Auteur : Aristote (384 – 322 av. J.-C.)
Philosophe grec, élève de Platon, précepteur d'Alexandre, fondateur du Lycée à Athènes. Le livre I de la Politique explique comment la famille, puis le village, puis la cité naissent du besoin, et pourquoi la cité est pourtant « naturelle ». La raison est donnée dans une phrase (traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, ) : « la nature de chaque chose est précisément sa fin ».
Thèse : la cité étant la fin des associations humaines, elle est naturelle, et « naturellement l'homme est un être sociable » (on dit souvent : un « animal politique », zôon politikon). Celui qui peut vivre hors de toute cité n'est pas un homme au sens plein : « C'est une brute ou un dieu. » Concept utile : la nature comme fin (telos) et non comme point de départ. L'homme naturel n'est pas le sauvage, c'est le citoyen. Filiation : toute la pensée du droit naturel, jusqu'au XVIIe siècle ; Rousseau la retourne en cherchant la nature avant la société.
Usage : Aristote permet de soutenir qu'il y a une nature humaine sans prétendre qu'elle se voie chez l'enfant ou le sauvage. Elle ne s'accomplit que dans la vie commune ; un homme seul n'est pas plus naturel, il est inachevé. Et la même page ajoute que l'homme accompli est « le premier des animaux », mais qu'« il en est bien aussi le dernier quand il vit sans lois et sans justice ».
Le prix de la nature-fin : « par nature » peut exclure. Si la nature de l'homme est ce qu'il devient quand il s'accomplit, ceux qui ne s'accomplissent pas de la même façon semblent moins humains. Aristote le dit sans détour au chapitre suivant de la Politique : « les uns sont naturellement libres et les autres naturellement esclaves ». L'idée de nature humaine n'est donc pas innocente. Elle sert à comprendre l'homme, mais aussi à justifier un ordre : ce qui est « naturel » paraît voulu, et ce qui est « contre nature » paraît condamnable. Une copie qui défend la nature humaine doit dire comment elle évite ce glissement.
2.2 L'homme sans la société : trois expériences
Pour savoir ce que l'homme est par nature, une idée simple vient à l'esprit : lui retirer tout ce qu'il doit aux autres, et voir ce qui reste. On ne peut pas le faire réellement — il faudrait isoler des enfants dès la naissance —, alors la littérature le fait à sa place. Le XVIIIe siècle est le grand siècle de ces expériences, imaginées ou réelles.
Auteur : Daniel Defoe (vers 1660 – 1731)
Marchand, pamphlétaire et journaliste anglais, plusieurs fois ruiné et emprisonné. Il publie en Robinson Crusoé, récit à la première personne d'un marin naufragé qui vit vingt-huit ans sur une île déserte. La traduction de Pétrus Borel () rend le moment où, après des années de solitude, Robinson découvre « le vestige humain d'un pied nu parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. »
Thèse (celle que porte le récit) : l'homme seul ne retourne pas à l'animalité ; il reconstruit, par le travail, la raison et la foi, une petite civilisation — enclos, récoltes, calendrier, journal, examen de conscience. Concept utile : l'homme isolé n'est pas l'homme naturel. Robinson a tout appris avant le naufrage, et il a sauvé du navire des outils, de la poudre et une Bible. Filiation : Rousseau en fait, dans l'Émile (), le seul livre que lira d'abord son élève ; le roman engendre les « robinsonnades ».
Usage : l'empreinte est le meilleur exemple du livre. L'homme qui a recréé seul une vie humaine est terrifié non par une bête, mais par la trace d'un autre homme. La solitude ne montre pas une nature asociale ; elle montre qu'autrui est, pour l'homme, l'être le plus important et le plus redoutable.
Auteur : Marivaux (1688 – 1763)
Pierre Carlet de Marivaux, auteur de comédies et de romans, observateur du cœur amoureux. La Dispute, comédie en un acte créée par les Comédiens-Français le octobre , met en scène un prince qui, pour trancher une querelle de cour (lequel des deux sexes a le premier été infidèle ?), révèle à la dame qu'il aime une expérience menée par son père : quatre enfants, selon son récit, deux filles et deux garçons, élevés séparément depuis le berceau, sans jamais se voir. « C'est la nature elle-même que nous allons interroger », dit le Prince.
Thèse (celle que la pièce laisse voir) : à peine sortis de leur enclos, les enfants découvrent la vanité (Églé se voyant dans un ruisseau : « Quoi ! c'est là moi, c'est mon visage ! »), l'amour, la jalousie, puis l'infidélité. La conclusion du Prince est que « vices et vertus, tout est égal entre eux ». Concept utile : l'expérience de pensée, qui isole une variable pour voir ce qu'elle produit. Filiation : la question que Rousseau posera onze ans plus tard (« Quelles expériences seraient nécessaires… ») est déjà jouée sur scène.
Usage : la pièce contient son propre démenti, et c'est ce qui la rend précieuse. Le Prince précise qu'« on leur a appris la langue que nous parlons » : les enfants « naturels » ont reçu une langue, donc des mots pour désirer, comparer, promettre. L'expérience ne montre pas la nature ; elle montre la nature plus une langue, c'est-à-dire déjà une culture.