L'homme et l'animal : où passe la frontière ?
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 3 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Le février , le législateur français a ajouté au Code civil un article de deux phrases. La première dit ce que sont les animaux : « des êtres vivants doués de sensibilité ». La seconde dit comment le droit les traite : « Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens. » On peut donc posséder, vendre et léguer un être que la loi reconnaît sensible. L'animal n'est plus tout à fait une chose, il n'est pas une personne ; il est entre les deux, et le droit le dit en deux phrases qui ne s'accordent pas tout à fait.
Cette hésitation du droit est celle de toute la tradition. Depuis qu'on définit l'homme, on le définit contre l'animal : animal raisonnable, animal politique, animal qui parle. Mais chaque définition rencontre des animaux qui semblent raisonner, vivre en société, communiquer, souffrir. La frontière existe-t-elle, et si elle existe, est-ce un mur ou une pente ?
L'homme et l'animal : où passe la frontière ? Y a-t-il entre eux une différence de nature, un seuil que l'animal ne franchit pas, ou seulement une différence de degré, sur une échelle continue où l'homme occupe un échelon ?
Le chapitre travaille d'abord l'humanité-espèce et ses limites : où commence et où finit le genre humain ? Il touche l'humanité-qualité, car tracer la frontière revient à chercher le « propre » de l'homme (le chapitre examine les candidats un à un). Et il touche directement l'humanité-vertu : selon l'endroit où l'on trace la ligne, on se reconnaît ou non des devoirs envers ce qui se trouve de l'autre côté — et l'on découvre que l'histoire a parfois placé des hommes de ce côté-là.
3.1 Une différence de degré ou de nature ?
Toute la question tient dans une distinction qu'il faut poser avant d'ouvrir les auteurs.
Deux êtres diffèrent en degré quand ils possèdent la même propriété, mais à des niveaux différents : on passe de l'un à l'autre par une suite continue d'intermédiaires (plus ou moins intelligent, plus ou moins sociable). Ils diffèrent en nature (ou « en espèce ») quand l'un possède une propriété que l'autre n'a pas du tout : aucun intermédiaire ne mène de l'un à l'autre, il y a un saut. Le mot « frontière » ne convient vraiment qu'à la seconde : sur une pente, on ne trace une ligne que par convention.
La définition classique de l'homme, « animal raisonnable », traduit une formule tirée d'Aristote (l'homme est le vivant qui a le logos, la raison et la parole). Elle procède comme toute définition selon la logique ancienne : par le genre (ce que l'homme a en commun avec d'autres : il est un animal) et la différence spécifique (ce qui le distingue à l'intérieur de ce genre : il est raisonnable). Ce qu'il faut remarquer : la définition la plus traditionnelle ne met pas l'homme hors de l'animalité, elle l'y place d'abord. La question du chapitre est donc de savoir si la différence ajoutée est un degré de plus ou un saut.
Figure 1. Une pente ou une marche. Si l'homme et l'animal diffèrent en degré, la même faculté (sentir, se souvenir, raisonner) croît continûment de l'un à l'autre, et toute frontière est tracée par convention. S'ils diffèrent en nature, il y a une marche : une faculté que l'animal n'a « point du tout ». Le critère est l'existence d'intermédiaires : c'est pourquoi l'éthologie, qui en trouve sans cesse, sert le premier camp, et pourquoi le second cherche un caractère sans intermédiaire possible — la parole, la pensée de soi.
La plus ancienne réponse ne choisit pas entre la pente et la marche : elle range les vivants sur une échelle, mais une échelle à paliers. Dans le traité De l'âme (livre II), Aristote distingue plusieurs « parties » ou facultés de l'âme, qui est pour lui le principe de la vie. Les plantes n'ont que la faculté nutritive (se nourrir, croître, se reproduire). Les animaux y ajoutent la sensation, et avec elle le désir ; beaucoup, le mouvement. L'homme y ajoute la pensée, l'intellect. Chaque degré contient les précédents : l'homme se nourrit comme la plante et sent comme l'animal.
Figure 2. L'échelle des vivants selon Aristote (De l'âme, livre II) : une continuité par emboîtement. L'homme ne s'oppose pas à l'animal comme l'esprit à la matière ; il est un animal, qui sent et désire comme les autres, et qui pense en plus. Ce que la figure permet de dire : il y a à la fois continuité (tout ce qu'a l'animal, l'homme l'a) et seuil (la pensée s'ajoute sans intermédiaire). La querelle moderne, de Descartes à Darwin, consistera à garder l'un des deux aspects et à sacrifier l'autre.
3.2 Les bêtes pensent-elles ? Montaigne, Descartes, La Fontaine
La querelle moderne s'ouvre par un livre qui veut humilier l'homme. Montaigne, dans le plus long chapitre des Essais, s'en prend à la « présomption » humaine, et l'animal est son meilleur argument.
Auteur : Michel de Montaigne (1533 – 1592)
Dans l'« Apologie de Raimond Sebond » (Essais, II, ; le livre II paraît en , le texte est cité ici dans l'exemplaire de Bordeaux, que Montaigne annota jusqu'à sa mort), il entreprend d'abattre l'orgueil de la raison. Son diagnostic : « La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. » Son exemple le plus célèbre est domestique : « Quand je me jouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d'elle ? »
Thèse : l'homme ne connaît pas l'intérieur des bêtes, et c'est par vanité qu'il leur refuse ce qu'il s'accorde. Si nous ne les comprenons pas, pourquoi la faute serait-elle de leur côté ? « Ce defaut qui empesche la communication d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous qu'à elles ? » Concept utile : le renversement du point de vue — la chatte joue peut-être avec moi autant que je joue avec elle. Et la thèse de continuité la plus radicale : « il se trouve plus de difference de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme. » Filiation : Descartes la cite nommément pour la réfuter (lettre de ) ; Rousseau la rappelle en .
Usage : Montaigne n'est pas un zoologue, c'est un sceptique. L'animal lui sert à rabaisser la raison humaine, non à élever l'animal. Dans une copie, il est l'argument contre la prétention de connaître la frontière, plus que la preuve qu'il n'y en a pas.
Auteur : René Descartes (1596 – 1650)
Philosophe et savant français, établi aux Provinces-Unies. Dans la cinquième partie du Discours de la méthode (), il soutient que le corps des animaux, comme le nôtre, est une machine, et que les bêtes n'ont pas d'âme pensante. Ce qu'ils font mieux que nous prouve « plutôt qu'ils n'en ont point » (d'esprit), et que « c'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes : ainsi qu'on voit qu'un horloge, qui n'est composé que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence ».
Thèse : la différence est de nature. Les bêtes n'ont pas « moins de raison que les hommes », elles « n'en ont point du tout ». Le signe en est la parole : dans la lettre au marquis de Newcastle du novembre , il écrit qu'« il n'y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n'est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles, ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion » (orthographe modernisée). Concept utile : l'animal-machine, qui fait de l'habileté animale un argument contre sa pensée : l'horloge est plus exacte que nous précisément parce qu'elle ne pense pas. Filiation : la même lettre nomme Montaigne et Charron pour les contredire ; La Fontaine lui répond en vers ; La Mettrie, au milieu du XVIIIe siècle (L'Homme-machine), étendra la machine à l'homme lui-même.
Usage : Descartes est l'auteur de la marche (figure 1). Son critère, la parole « à propos » et sans rapport à la passion, est examiné en détail au chapitre .