Le propre de l'homme : langage, raison, travail, rire
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 4 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Le Gargantua de Rabelais, paru vers -, s'ouvre sur un petit poème de dix vers adressé « Aux lecteurs ». L'auteur les prie de ne pas se scandaliser : ils n'apprendront pas grand-chose dans ce livre, sinon à rire. Puis vient la justification, en deux vers devenus proverbiaux : « Mieulx est de ris que de larmes escripre, / Pource que rire est le propre de l'homme. » Un roman de géants, plein d'excréments et de beuveries, se place ainsi sous l'autorité de la philosophie : c'est Aristote qui avait remarqué que l'homme est le seul animal qui rit.
Mais le rire n'est pas le seul candidat. On a dit aussi que le propre de l'homme est de parler, de raisonner, de travailler, de savoir qu'il mourra. Chaque fois, on désigne une seule activité pour dire ce que tous les hommes ont et qu'aucun autre être n'a. Ces candidats se valent-ils ? Et l'idée même qu'il existe un « propre de l'homme » résiste-t-elle à l'examen ?
Y a-t-il un propre de l'homme, et lequel ? Le langage, la raison, le travail et le rire sont-ils ce qui appartient à tout homme et à lui seul — et ce qui fait qu'il est homme ?
Le chapitre travaille d'abord l'humanité-qualité, sous sa forme la plus précise : le « propre ». Il touche l'humanité-espèce, car un propre doit appartenir à tous les hommes, et l'on rencontre aussitôt ceux qui ne parlent pas, ne travaillent pas, ne rient plus. Et il touche l'humanité-vertu : ce qu'on désigne comme le propre de l'homme devient souvent un devoir (« sois raisonnable », « travaille ») et parfois un critère pour juger les autres. Le chapitre a montré que la frontière avec l'animal recule ; celui-ci examine les candidats un à un, puis la notion elle-même.
4.1 Qu'est-ce qu'un « propre » ?
Le mot a un sens technique, qui vient de la logique d'Aristote. Le connaître évite bien des confusions.
Dans les Topiques (livre I, chapitre ), Aristote distingue plusieurs manières dont un caractère peut se dire d'un sujet. La définition dit l'essence : ce qu'est la chose. Le propre n'exprime pas l'essence, mais il appartient au sujet seul, et à tout sujet de cette espèce, de sorte qu'on peut les échanger : est un homme tout ce qui est capable d'apprendre la grammaire, et tout homme en est capable. L'accident peut appartenir ou non au sujet sans rien changer à ce qu'il est (être assis, être Grec). Ce qu'il faut en retenir : le propre n'est pas l'essence. Dire que le rire est le propre de l'homme, ce n'est pas dire que l'homme est essentiellement rieur, c'est dire que le rire est un signe qui ne trompe pas.
Figure 1. Trois façons pour un caractère d'appartenir à l'homme (Aristote, Topiques I, 5). L'essence dit ce qu'il est, le propre le signale sans le définir, l'accident peut manquer sans rien changer. La dernière ligne est la plus utile : si l'on retire le propre, l'homme ne cesse pas d'être homme, mais on ne le reconnaît plus. Toute la difficulté du chapitre est là : un homme qui ne parle pas ou ne rit plus reste un homme, et pourtant le signe manque.
Cette distinction ouvre deux questions, qui structurent le chapitre. Les candidats au propre appartiennent-ils vraiment à l'homme seul (l'animal ne les a-t-il pas, à quelque degré) ? Et appartiennent-ils à tous les hommes (que faire de ceux qui ne les exercent pas) ?
4.2 Le langage : parler, ce n'est pas émettre des sons
Le premier candidat est le plus ancien. Le chapitre a cité la phrase d'Aristote sur l'homme « être sociable » ; la suite du même texte en donne la raison : la nature, qui ne fait rien en vain, « accorde la parole à l'homme exclusivement. La voix peut bien exprimer la joie et la douleur ; aussi ne manque-t-elle pas aux autres animaux ». La parole, elle, a une autre fonction : « Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste » (Politique, I, traduction Barthélemy-Saint-Hilaire, ). Le mot grec est logos, qui veut dire à la fois parole et raison.
Figure 2. La voix et la parole ne diffèrent pas par les organes. La pie de Descartes prononce des mots, et pourtant elle n'a que la voix : elle exprime une passion (l'espoir d'une friandise). Le sourd qui invente des signes n'a pas l'usage de la voix, et pourtant il parle : il signifie ce qu'il pense. Le critère n'est pas le son mais la fonction : exprimer un état ou signifier quelque chose — et, chez Aristote, le juste. C'est pourquoi le langage, comme propre, conduit tout droit à la cité.
Descartes reprend le critère en le rendant plus précis (chapitre ). Dans la cinquième partie du Discours de la méthode (), il remarque que « les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c'est-à-dire en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils disent ». À l'inverse, les hommes nés sourds et muets inventent d'eux-mêmes des signes pour se faire entendre. Parler, ce n'est donc ni avoir des organes ni produire des mots : c'est combiner des signes « à propos », pour répondre à ce qui se dit, d'une infinité de manières. Et c'est pourquoi le langage est inséparable de la raison, que Descartes définit, dans la même page, comme « un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres ». Le langage et la raison ne sont pas deux candidats, mais deux faces d'un même : le logos.
Pascal donne à la raison une forme plus inquiète. Dans les Pensées (fragments publiés en ; texte de l'édition Hachette, ) : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus foible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. » Et la conclusion : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. […] Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » Ce que fait le texte : le propre de l'homme n'y est pas une puissance — l'homme est le plus faible —, mais une conscience, celle de sa propre mort. Ce qu'on en tire : le propre devient aussitôt un devoir (« travaillons donc à bien penser ») ; l'humanité-qualité se change en humanité-vertu. C'est le mouvement que l'on retrouve chez presque tous les candidats, et qu'une copie doit savoir repérer.
La raison, propre de l'homme et instrument de hiérarchie. Si le propre de l'homme est la raison, ceux qui en ont moins semblent moins hommes. Aristote l'écrit au livre I de la Politique pour justifier l'esclavage naturel : est esclave par nature celui qui « ne peut aller qu'au point de comprendre la raison quand un autre la lui montre ; mais il ne la possède pas par lui-même » (traduction Barthélemy-Saint-Hilaire). Le propre, qui devait distinguer l'homme de l'animal, sert ici à distinguer des hommes entre eux. On retrouvera cette pente dans le chapitre : la déshumanisation commence souvent par refuser à certains hommes le propre de l'homme.