L'humanisme : la dignité, de la Renaissance aux droits de l'homme
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 5 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Le octobre , le maire de Morsang-sur-Orge, dans l'Essonne, interdit un spectacle prévu le soir même dans une discothèque de sa commune : un « lancer de nain ». L'homme qu'on devait lancer était volontaire, il était payé, il portait un équipement de protection, et il a lui-même contesté l'interdiction, puisqu'elle le privait de son travail. Le tribunal administratif lui donne raison ; le Conseil d'État, le octobre , donne raison au maire. Le motif tient en une ligne : le respect de la dignité de la personne humaine fait partie de l'ordre public, et une attraction qui traite un homme comme un projectile y porte atteinte, même s'il y consent.
La décision choque autant qu'elle rassure. Elle rassure, parce qu'elle refuse qu'un handicap devienne un spectacle. Elle choque, parce qu'elle protège un homme contre sa volonté, au nom d'une dignité qu'il ne réclamait pas. Ce paradoxe est celui de tout ce chapitre : l'humanisme a fait de l'homme la mesure de toutes les valeurs ; il découvre, en chemin, qu'il faut parfois défendre l'humanité contre les hommes, et même contre l'homme qui la porte.
Qu'est-ce qui fonde la dignité de l'homme, et l'humanisme qui la proclame peut-il en répondre ? Le chapitre travaille d'abord l'humanité-qualité en tant qu'elle devient une valeur : ce qui, en chaque personne, commande le respect. Il touche l'humanité-espèce par l'universalité (la dignité de « tout être humain », et même, en , « l'intégrité de l'espèce humaine ») et l'humanité-vertu par ses effets : reconnaître la dignité d'autrui, c'est s'interdire de l'humilier.
Ce que l'on suppose connu : la distinction de Kant entre le prix et la dignité et la formule de l'humanité comme fin (chapitre ), le discours de Pic de la Mirandole (chapitre ). On ne les refait pas ; on demande ici d'où vient la dignité, ce qu'elle exige, et ce que le XXe siècle lui a objecté.
5.1 Un mot qui change de sens : de la dignité-rang à la dignité humaine
On croit que la dignité humaine est une idée aussi vieille que l'homme. C'est le mot qui est vieux, non l'idée. À Rome, la dignitas est un rang : celle du consul, du sénateur, du magistrat. Elle se donne, elle se mérite, elle se perd ; et elle sépare les hommes au lieu de les réunir. Dire que tout homme a une dignité, c'est donc retourner le mot contre son premier usage.
La dignité comme charge ou honneur : une place dans une hiérarchie, avec les égards qui lui sont dus. On dit encore d'un évêque ou d'un grand officier qu'il est « élevé à la dignité » de sa fonction. Elle est inégale par définition : il n'y a de rang que s'il y a des rangs inférieurs. Elle est distribuée par une autorité, et elle peut être retirée.
La valeur que possède toute personne du seul fait d'être humaine, et qui interdit qu'on la traite comme une chose. Elle est égale : nul n'en a plus qu'un autre. Elle est inhérente : on ne la reçoit de personne, on la reconnaît. On ne peut pas la perdre ; on peut seulement y porter atteinte, et c'est l'auteur de l'atteinte, non la victime, qui se trouve déshonoré.
Figure 1. Le même mot pour deux choses contraires. La dignité-rang est distribuée par une autorité : elle suppose des degrés et elle peut être retirée. La dignité humaine est reconnue : personne ne la donne, elle est égale en tous et ne se perd pas. Ce que la distinction permet : comprendre pourquoi l'on peut dégrader un officier (lui ôter son rang) sans avoir le droit de le dégrader comme homme — et pourquoi le second geste déshonore celui qui l'accomplit.
Comment passe-t-on de l'un à l'autre ? Non d'un coup, mais par un déplacement dont la Renaissance est le premier temps. Les humanistes ne commencent pas par proclamer la dignité de tout homme ; ils commencent par restaurer la dignité des lettres.
Dans la lettre que Gargantua adresse à son fils, Rabelais emploie le mot au sens de l'éclat et du rang, mais il l'applique au savoir : « la lumiere & dignité a esté de mon eage rendue es lettres » (Pantagruel, , ch. VIII). Le temps « tenebreux » de sa jeunesse est fini ; la dignité revient aux études. Ce qu'il faut en tirer : l'humanisme de la Renaissance est d'abord un programme d'éducation. L'homme y est digne parce qu'il peut être formé — par les langues, les textes, les arts — et l'humanité-qualité y est une culture avant d'être un droit (chapitre ).
5.2 L'humanisme de la Renaissance : former l'homme
Le mouvement des savants et des écrivains qui, de Pétrarque à Montaigne, retournent aux textes grecs, latins et hébreux dans leur langue d'origine, les éditent, les traduisent et en font la base d'une éducation nouvelle. Le mot « humaniste » vient des studia humanitatis — grammaire, rhétorique, poésie, histoire, morale —, les études qui font l'homme accompli, par opposition à la théologie. Le mot « humanisme », lui, est bien plus tardif : il ne s'impose qu'au XIXe siècle.
Auteur : Érasme (vers 1467 – 1536)
Chanoine régulier né à Rotterdam, éditeur du Nouveau Testament grec (), il est le premier humaniste européen : il écrit en latin à toute l'Europe savante et vit de sa plume. L'Éloge de la folie (rédigé en , imprimé en ) donne la parole à la Folie, qui fait son propre panégyrique et montre que les hommes ne supportent la vie que par l'illusion — avant de se retourner contre les théologiens querelleurs, les moines et les princes qui font la guerre.
Thèse : l'homme n'est pas homme de naissance, il le devient par l'éducation ; c'est ce qu'Érasme soutient dans le De pueris (), traité sur l'éducation des enfants dès le plus jeune âge. Le refus de la guerre entre chrétiens, qui revient dans toute son œuvre, est la conséquence de cette humanité commune. Concept utile : l'humanitas comme formation, et non comme donné. Filiation : Rabelais, qui lui écrit en une lettre latine où il l'appelle son père ; Montaigne, qui reprend le souci de former le jugement plutôt que la mémoire.
Usage : Érasme permet de montrer que le premier humanisme est modeste : il ne divinise pas l'homme, il le sait fou, et c'est pour cela qu'il veut l'éduquer. La dignité y est une tâche, non un titre.
Auteur : François Rabelais (mort en 1553)
Moine, puis médecin à Lyon, auteur de cinq livres de géants : Pantagruel (), Gargantua (), le Tiers et le Quart Livre, et un Cinquième Livre posthume, d'attribution discutée. Au chapitre VIII de Pantagruel, le géant Gargantua écrit à son fils, étudiant à Paris, une lettre qui est le manifeste de l'éducation humaniste : « Maintenant toutes disciplines sont restituees, les langues instaurees », et il veut que son fils sache le grec, le latin, l'hébreu, le droit, les sciences de la nature, et par la médecine « l'aultre monde, qui est l'homme ».
Thèse : le savoir est sans limite, mais il n'a de valeur que réglé par une fin morale — « science sans conscience n'est que ruine de l'ame ». Concept utile : la conscience au sens du XVIe siècle, qui n'est pas la conscience de soi mais le sens moral, la droiture devant Dieu. Filiation : d'Érasme, l'idéal d'une culture totale au service de la paix ; vers Montaigne, le refus du savant qui sait tout et ne juge de rien.
Usage : la formule est trop célèbre pour être citée sans être située. Elle ne condamne pas la science ; elle la place sous une condition, et c'est cette condition qu'un sujet sur l'humanisme doit interroger (exercice ).