Une seule humanité ? Unité du genre humain et diversité des cultures
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 6 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
En , trois Indiens tupinamba, ramenés du Brésil, sont présentés au jeune roi Charles IX, alors à Rouen. On leur montre la cour, la ville, les fastes ; puis quelqu'un leur demande ce qu'ils ont trouvé de plus admirable. Montaigne, qui rapporte la scène à la fin de « Des cannibales » (Essais, I, , ), a retenu deux réponses sur trois. Ils s'étonnent que tant d'hommes forts et armés obéissent à un enfant ; et, comme ils appellent les hommes « moitiés » les uns des autres, ils s'étonnent que certains soient « pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez » tandis que « leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté », sans que ceux-ci prennent les autres à la gorge.
La scène renverse les places. Ceux qu'on venait montrer comme des curiosités deviennent des juges, et ce qu'ils jugent, c'est une injustice que les Européens ne voyaient plus. Elle pose aussi le problème de ce chapitre : ces hommes si différents appartiennent à la même humanité — puisqu'ils comprennent ce qu'est une injustice, et la comprennent mieux que nous. Mais si l'humanité est une, comment expliquer que les cultures soient si diverses ? Et si les cultures sont si diverses, au nom de quoi l'une pourrait-elle juger l'autre ?
L'humanité est-elle une, alors que les cultures sont multiples ? Le chapitre travaille d'abord l'humanité-espèce : l'unité du genre humain, qui paraît aujourd'hui évidente et qui a été longtemps contestée. Il touche l'humanité-qualité (y a-t-il, sous les coutumes, une nature humaine commune ?) et l'humanité-vertu : reconnaître dans l'étranger un semblable, c'est déjà faire preuve d'humanité, et le lui refuser, c'est en manquer.
Ce que l'on suppose connu : les trois sens du mot (chapitre ), la question de la nature humaine (chapitre ), et, pour l'esclavage, l'argument d'Aristote vu au chapitre . Ce que le chapitre prépare : l'inhumain (chapitre ), qui commence souvent par le refus de l'unité.
6.1 Le genre humain est-il un ?
Que tous les hommes forment une seule espèce, c'est aujourd'hui un acquis de la biologie. Mais ce n'est pas une évidence de l'histoire. Les Grecs appelaient « barbares » ceux qui ne parlaient pas grec ; le XIXe siècle a vu fleurir les théories qui faisaient des « races » humaines des espèces distinctes. Il faut donc distinguer deux affirmations, que l'on confond volontiers.
L'affirmation que tous les êtres humains appartiennent à une seule et même espèce, de même origine, capables de s'unir et d'avoir une descendance commune. C'est un énoncé de fait, qui relève de l'histoire naturelle, puis de la biologie (Buffon au XVIIIe siècle, Darwin dans La Descendance de l'homme, ).
L'affirmation que tous les êtres humains ont la même valeur et les mêmes droits, quelles que soient leurs différences. C'est un énoncé de droit, ou de valeur. Il ne se déduit pas du premier : on peut admettre l'unité de l'espèce et hiérarchiser ses membres.
Repère : Buffon, « De la dégénération des animaux », 1766
Le naturaliste Buffon, dans le tome XIV de son Histoire naturelle, explique les différences entre les peuples par le climat et la nourriture : on pourrait croire que « le nègre, le Lapon et le blanc » forment des espèces différentes, mais ils peuvent « s'unir ensemble et propager en commun la grande et unique famille de notre genre humain », de sorte que « tous ne font que le même homme ». Ce que le texte affirme, et ce qu'il suppose : l'unité est fermement posée. Mais le titre même parle de dégénération : pour Buffon, il y a un type d'origine, que les climats extrêmes ont altéré. L'unité de l'espèce s'accompagne d'une hiérarchie. C'est la preuve qu'unité et égalité sont deux thèses.
Figure 1. La différence n'est pas l'inégalité. La diversité est un fait : les langues, les coutumes, les manières de nommer les hommes diffèrent, et cela se constate. L'inégalité est un jugement : elle range les cultures sur une échelle dont le sommet est, presque toujours, celle de celui qui juge. Ce que la distinction interdit : passer de « ils sont différents » à « ils sont inférieurs » sans dire d'après quelle norme — c'est-à-dire sans avouer qu'on a pris la sienne.
L'unité de l'espèce ne suffit donc pas à fonder l'unité de l'humanité au sens fort, celle qui oblige. Il faut encore que chacun reconnaisse dans l'autre un semblable. C'est ce qui a manqué, et ce qu'une controverse célèbre a mis en débat.
6.2 Valladolid : quand l'humanité de l'autre est mise en débat
Repère : De la bulle Sublimis Deus à la controverse de Valladolid, 1537-1551
En , le pape Paul III, par la bulle Sublimis Deus, déclare que les Indiens d'Amérique sont de vrais hommes, capables de recevoir la foi, et qu'on ne peut les priver de leur liberté ni de leurs biens. Le débat n'est donc pas, contrairement à une légende tenace, de savoir s'ils ont une âme. La question que Charles Quint fait examiner par une assemblée de théologiens et de juristes réunie à Valladolid, en deux sessions ( et ), est autre : est-il juste de faire la guerre aux Indiens pour les soumettre avant de les évangéliser ? L'humaniste Juan Ginés de Sepúlveda soutient que oui ; le dominicain Bartolomé de Las Casas, que non. L'assemblée ne rend pas de verdict clair.
Auteur : Bartolomé de Las Casas (1484 – 1566)
Colon aux Antilles, propriétaire d'Indiens qu'il fait travailler, il renonce à ses biens, devient dominicain et consacre cinquante ans à défendre les Indiens devant la cour d'Espagne ; il est un temps évêque du Chiapas. Sa Très brève relation de la destruction des Indes () dresse, région par région, le récit des massacres de la conquête.
Thèse : les Indiens ont des cités, des lois, des arts, une religion ; ils sont donc pleinement doués de raison, et ne peuvent être dits « esclaves par nature » au sens d'Aristote. Même leurs sacrifices humains, qu'il ne défend pas, relèvent d'un zèle religieux égaré, non d'une absence d'humanité ; et l'on ne convertit pas par la violence. Concept utile : l'unité du genre humain comme principe théologique et moral — tous les peuples sont des hommes, donc tous peuvent être persuadés. Filiation : de la théologie de Salamanque (Vitoria) ; vers le droit des gens moderne et la critique de la colonisation.
Usage : Las Casas n'est pas un relativiste. Il juge les sacrifices et croit à la vérité du christianisme ; c'est au nom de valeurs universelles qu'il refuse la conquête. Il montre qu'on peut défendre l'autre sans renoncer à juger.