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L'inhumain : barbarie, crime contre l'humanité, témoignage

Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 7 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun

Le avril s'ouvre à Jérusalem le procès d'Adolf Eichmann, le fonctionnaire nazi qui avait organisé la déportation des Juifs d'Europe vers les centres de mise à mort. Le public attend un monstre. Il voit, dans une cage de verre, un homme ordinaire qui parle un jargon administratif, se dit simple exécutant, et affirme n'avoir jamais rien eu contre les Juifs. Parmi les journalistes, la philosophe Hannah Arendt, qui en tire un livre () dont le sous-titre fera scandale : l'auteur des pires crimes du siècle lui paraît moins diabolique que banal.

Si l'inhumain avait le visage d'une bête, on saurait le reconnaître et s'en garder. Le scandale est qu'il ait le visage de l'homme le plus ordinaire. On avait appris au chapitre que seul un humain peut être inhumain (figure du chapitre ) : l'inhumain n'est pas une absence, c'est une faute. Ce chapitre en tire les conséquences. Si l'inhumain est une possibilité humaine, comment le nommer, comment le juger, et comment en témoigner ?

ImportantLa question du chapitre

L'inhumain est-il le contraire de l'humain, ou l'une de ses possibilités ? Le chapitre travaille d'abord l'humanité-vertu par son contraire : l'inhumanité, la cruauté, la barbarie. Il touche l'humanité-espèce, que le crime « contre l'humanité » prend pour victime et qui se constitue en juge, et l'humanité-qualité, que la déshumanisation cherche à détruire chez la victime — sans y parvenir, selon les témoins.

Ce que l'on suppose connu : la distinction du non-humain et de l'inhumain, et le statut de Londres de (chapitre ) ; l'ironie de Montesquieu sur l'esclavage et la notion de barbare chez Montaigne (chapitre ).

7.1 Barbare, barbarie, inhumain : les mots

Le mot « barbare » a deux histoires, et toute la difficulté vient de leur croisement. Pour les Grecs, le barbaros est celui qui ne parle pas grec et dont la langue sonne comme un bredouillement : un étranger. Le mot moderne de barbarie désigne autre chose, une conduite : la cruauté, l'absence de pitié, la destruction aveugle.

Définition 7.1Le barbare et la barbarie

Le barbare est une désignation : elle classe un groupe d'hommes hors du « nous », à cause de sa langue, de ses mœurs ou de son origine. La barbarie est une qualification : elle juge un acte, quel que soit celui qui le commet. On peut être barbare (au premier sens) sans commettre aucune barbarie, et commettre une barbarie au sein de la civilisation la plus raffinée.

Figure 1. Un mot pour l'étranger, un mot pour le crime. Le barbare est désigné par ce qu'il est (sa langue, ses mœurs) ; la barbarie est jugée par ce qu'elle fait. Ce que la distinction permet : comprendre le retournement de Montaigne (chapitre ), pour qui ceux qu'on appelle barbares commettent moins de barbarie que nous. Elle complète la distinction du chapitre : la barbarie est une forme de l'inhumain — une faute —, le barbare n'est souvent qu'un autre.

La barbarie la plus redoutable n'est donc pas celle de l'étranger, mais celle qui s'accomplit au cœur de la civilisation, avec ses outils, son commerce et sa bonne conscience. Deux récits l'ont montré avant que le XXe siècle n'en donne la preuve.

Exemple 7.2Voltaire : le nègre du Surinam

Au chapitre XIX de Candide (), Candide et son valet Cacambo rencontrent, près de Surinam, colonie hollandaise, un esclave à qui il manque la jambe gauche et la main droite. Il explique sans colère : son maître, un négociant, l'a traité ainsi parce que « c'est l'usage » ; on coupe la main de celui que la meule attrape, la jambe de celui qui s'enfuit. Puis : « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » Candide en pleure, et déclare qu'« il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme ». Ce que l'exemple montre : l'inhumain n'a pas ici de bourreau visible. Il est un système — le commerce, l'usage, la consommation ordinaire —, et le lecteur européen en est complice à chaque cuillerée de sucre. La phrase déplace la responsabilité de la colonie vers la table de celui qui lit.

Exemple 7.3Conrad : la civilisation qui devient barbarie

Au cœur des ténèbres paraît en dans une revue britannique. Le narrateur, Marlow, remonte le fleuve Congo à la recherche de Kurtz, agent d'une compagnie d'ivoire, réputé pour son génie et ses idéaux. Le texte anglais précise : « All Europe contributed to the making of Kurtz » (toute l'Europe a contribué à le former). Kurtz a même rédigé pour une société philanthropique un rapport éloquent sur le devoir de civiliser les indigènes ; en bas de la dernière page, d'une main tremblante, il a ajouté : « Exterminate all the brutes! » (exterminez toutes ces brutes). Mourant, il ne prononce que : « The horror! The horror! » (l'horreur, l'horreur). Ce que l'exemple montre : le civilisateur, loin de tout contrôle, devient le sauvage qu'il prétendait réformer, et le discours humanitaire s'achève en programme d'extermination. Marlow commente le dernier mot de Kurtz : il avait fait le bilan, il avait jugé. L'inhumain n'est pas le contraire de la culture ; il peut en être le produit.

7.2 Nommer le crime : contre l'humanité

Ce que Voltaire et Conrad racontaient, le droit ne savait pas le nommer. Le meurtre, l'assassinat, le crime de guerre existaient ; mais aucun texte ne visait l'entreprise qui consiste à détruire des hommes parce qu'ils sont ce qu'ils sont. Il a fallu inventer un mot.

Repère : Le statut de Londres (8 août 1945) et la convention sur le génocide (9 décembre 1948)

Le statut du Tribunal militaire international de Nuremberg, annexé à l'accord de Londres du août , définit en son article c les crimes contre l'humanité : l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre des populations civiles, avant ou pendant la guerre, ainsi que les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux (paraphrase). Le mot génocide, forgé en par le juriste Raphael Lemkin, entre en droit avec la convention des Nations unies du décembre : il désigne les actes commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel.

Exercices du chapitre

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