Devenir humain : éducation, culture, civilisation
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 8 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
En janvier 1800, un garçon d'une douzaine d'années, nu et muet, sorti des bois de l'Aveyron, est recueilli dans un village ; il flaire tout ce qu'on lui présente et ne répond à aucun appel. Conduit à Paris, il est confié au jeune médecin Jean Itard, qui publie en 1801 un mémoire sur ses premiers progrès. Victor — c'est le nom qu'on lui donne — apprendra à vivre parmi les hommes, à reconnaître quelques mots écrits, à s'attacher à ceux qui l'élèvent ; il n'acquerra jamais la parole. Il appartient sans conteste à l'espèce humaine. Mais ce qui fait d'ordinaire un être humain, le langage, les usages, la pensée partagée, ne lui a pas été donné à temps, et ne lui sera jamais donné tout à fait.
Cent quarante ans plus tard, l'exemple inverse. En 1937, le régime nazi construit le camp de Buchenwald sur la colline de l'Ettersberg, à quelques kilomètres de Weimar, la ville où Goethe a vécu et que l'Allemagne cultivée tenait pour sa capitale spirituelle. Ici, rien ne manque de ce que l'éducation peut donner : les langues, les lettres, la musique, les bonnes manières. Et pourtant.
Les deux cas tirent en sens contraire. Le premier semble prouver que l'humanité s'apprend, et qu'on peut en manquer faute d'éducation. Le second semble prouver que ce qui s'apprend n'est pas encore l'humanité. Tout le chapitre tient entre eux.
Devient-on humain ? Si l'humanité s'acquiert par l'éducation, la culture et la civilisation, que vaut une humanité acquise — et pourquoi l'acquisition la plus complète ne garantit-elle rien ?
Le chapitre travaille d'abord l'humanité-qualité, prise non comme une nature donnée (chapitre 2) mais comme un résultat : ce qu'on devient. Il touche l'humanité-espèce, parce que l'éducation est l'affaire des générations qui se transmettent ce qu'elles savent, et l'humanité-vertu, parce que la question décisive est de savoir si l'homme cultivé est, pour autant, un homme humain. L'idée de progrès de l'espèce, vue en première année, est reprise au chapitre 9 ; ici, il s'agit de l'individu qui devient homme.
8.1 L'homme, seul animal qui doive être éduqué
Le cas de Victor est d'abord un argument : un enfant qui grandit hors de toute société ne devient pas un homme « naturel », bon et libre, mais un être à qui manque presque tout ce qui fait vivre en homme. On a voulu y voir la preuve qu'il n'y a pas de nature humaine ; on a soutenu aussi que l'enfant était peut-être déficient dès l'origine et abandonné pour cela. Le chapitre 2 discute ce que le cas prouve sur la nature humaine. Ici, une seule leçon : l'humanité se joue dans un temps, celui de l'enfance, et ce temps ne se rattrape pas entièrement.
Auteur : Emmanuel Kant (1724 – 1804)
Philosophe allemand, professeur à Königsberg, où il donne plusieurs fois, entre 1776 et 1787, un cours de pédagogie. Son élève Friedrich Theodor Rink le publie en 1803 à partir de ses notes : c'est le Traité de pédagogie (ou Réflexions sur l'éducation). Il s'ouvre ainsi (traduction de Jules Barni,
- : « L'homme est la seule créature qui soit susceptible d'éducation. » Quelques lignes plus loin : « L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Il n'est que ce qu'elle le fait. »
Thèse : l'animal est par instinct tout ce qu'il peut être ; l'homme n'a pas d'instinct qui lui trace sa conduite, il naît « à l'état sauvage » et a besoin des autres pour se faire un plan de vie. Et ces autres ont eux-mêmes été élevés : « Une génération fait l'éducation de l'autre. » Concept utile : les quatre tâches de l'éducation — discipliner, cultiver, civiliser, moraliser (figure 1) —, qui ne sont pas quatre noms du même progrès. Filiation : Kant lit l'Émile de Rousseau et lui reprend l'idée qu'il faut élever l'enfant pour l'humanité et non pour un état ; il lui refuse l'idée d'une nature bonne qu'il suffirait de protéger.
Usage : la phrase est la thèse la plus forte du chapitre, et sa seconde moitié est la plus dangereuse. Si l'homme « n'est que ce qu'elle le fait », une éducation qui fabrique des bourreaux fabrique des hommes. Kant répond lui-même : on doit élever les enfants non d'après l'état présent de l'espèce humaine, mais « d'après un état meilleur », c'est-à-dire d'après l'idée de l'humanité. L'éducation n'est pas un fait, c'est un projet.
La distinction la plus utile pour une copie est dans la suite du même texte. Kant ne dit pas que l'éducation rend l'homme meilleur ; il distingue ce qu'elle fait à chacun de ses degrés, et il constate que son époque s'est arrêtée avant le dernier.
Figure 1. Quatre degrés que l'on confond sous le mot « éducation ». Discipliner, c'est poser une limite ; cultiver, donner des moyens ; civiliser, donner des manières ; moraliser, apprendre à vouloir de bonnes fins. Les trois premiers degrés ne déterminent aucune fin : un homme discipliné, habile et poli peut servir n'importe quoi, et la civilisation, dit Kant, enseigne même à se servir des autres. D'où son constat : « Nous vivons dans une époque de discipline, de culture et de civilisation, mais qui n'est pas encore celle de la moralisation. » Le point décisif : la dernière marche n'est pas le prolongement des autres, elle est d'un autre ordre.
L'éducation désigne l'ensemble des actions par lesquelles une génération fait d'un enfant un homme : soins, discipline, transmission. L'instruction n'en est qu'une partie : la transmission de savoirs. La formation (en allemand Bildung) désigne le résultat intérieur : la manière dont ce qui a été reçu devient une forme propre, un jugement, un caractère. On peut être très instruit et mal formé ; c'est tout le problème de la section suivante.
Auteur : Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778)
Genevois, autodidacte, musicien, auteur des deux Discours (1750 et 1755) et du Contrat social. Émile, ou De l'éducation paraît en 1762 et est aussitôt condamné par le Parlement de Paris. Le livre I s'ouvre par une phrase célèbre : « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. » Et pourtant, quelques pages plus loin : « On façonne les plantes par la culture, et les hommes par l'éducation. »
Thèse : l'éducation est nécessaire, car l'homme naît faible et dépourvu de tout ; mais elle doit suivre la nature au lieu de la contrarier. Chacun est formé « par trois sortes de maîtres » : la nature (le développement de nos organes), les hommes (l'usage qu'on nous apprend à en faire), les choses (notre propre expérience). L'élève n'est bien élevé que si les trois leçons s'accordent. Concept utile : l'éducation négative — « La première éducation doit donc être purement négative » (livre II) : protéger l'enfant du vice et de l'erreur plutôt que lui enseigner la vertu. Filiation : Rousseau reprend à Montaigne le refus de l'éducation livresque ; Kant, Pestalozzi et toute la pédagogie moderne partent de lui.
Usage : la formule « Vivre est le métier que je lui veux apprendre » fait d'Émile un homme avant d'être un magistrat, un soldat ou un prêtre : « il sera premièrement homme ». L'humanité est ici une vocation commune qui précède tous les rôles sociaux — et que la société, en assignant des rôles, risque d'étouffer.
Si tout dégénère entre les mains de l'homme, pourquoi écrire un traité d'éducation ? Parce que Rousseau ne compare pas l'homme éduqué à l'homme naturel, mais l'homme éduqué selon la nature à l'homme éduqué contre elle. Il le dit dès la première page : dans l'état où sont désormais les choses, un homme abandonné à lui-même parmi les autres serait « le plus défiguré de tous ». Le cas de Victor lui donne raison d'une manière qu'il n'avait pas prévue : il n'y a pas d'homme naturel disponible, il n'y a que des éducations bonnes ou mauvaises.
8.2 Une tête bien faite plutôt que bien pleine
Kant et Rousseau répondent à la question « faut-il éduquer ? ». La Renaissance en avait posé une autre, plus fine : éduquer, mais à quoi ? À savoir beaucoup, ou à bien juger ? Deux écrivains y répondent, à cinquante ans d'intervalle, et leur différence est déjà le problème.
Exercices du chapitre
- La dernière larme de Rastignac corrigé
- Problématiser un sujet corrigé
- Il n'est que ce qu'elle le fait corrigé
- Weimar et Buchenwald corrigé
- Plan détaillé : devient-on humain ? corrigé
- Plan détaillé : culture et barbarie corrigé