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L'humanité a-t-elle une histoire ? Progrès, perfectibilité, fin de l'histoire

Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 9 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun

Au printemps de 1919, quelques mois après l'armistice, une revue londonienne publie deux lettres de Paul Valéry. La première commence ainsi : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Les empires disparus, poursuit-il, Élam, Ninive, Babylone, n'étaient jusque-là que « de beaux noms vagues » ; on découvre que France, Angleterre, Russie sont aussi de beaux noms, et qu'« une civilisation a la même fragilité qu'une vie ».

La phrase est d'abord un deuil. Elle contient aussi une thèse sur l'histoire : il y a des civilisations, qui naissent et meurent, et rien ne garantit qu'elles s'additionnent pour former une seule marche de l'humanité. Or tout le XVIIIe et le XIXe siècle avaient parlé de l'histoire au singulier, et lui avaient donné un sujet : l'esprit humain, l'espèce, l'Esprit, la classe. Valéry ne demande pas si l'histoire progresse ; il demande, sans le dire, s'il y a quelqu'un pour en être le sujet.

ImportantLa question du chapitre

L'humanité a-t-elle une histoire ? Les hommes ont des histoires, des peuples et des civilisations en ont ; mais l'humanité, prise comme un tout, forme-t-elle le sujet d'une seule histoire, qui aurait un sens et peut-être une fin ?

Le chapitre travaille d'abord l'humanité-espèce, considérée non comme un ensemble d'individus mais comme un sujet qui dure à travers les générations. Il touche l'humanité-qualité — avoir une histoire est peut-être le propre de l'homme (la perfectibilité) — et l'humanité-vertu : si l'histoire a un sens, est-ce celui d'une humanité plus humaine ? L'idée de progrès elle-même, sa naissance et ses critiques ont été étudiées en première année ; on ne la reprend ici que pour demander de qui elle est le progrès.

9.1 Avoir une histoire : le privilège de l'espèce perfectible

Toutes les espèces changent ; une seule semble avoir une histoire. La différence n'est pas de vitesse, elle est de nature, et deux auteurs du domaine public l'ont formulée avec précision.

Pascal d'abord, dans un fragment de préface écrit vers 1651 pour un traité du vide (vu en première année) : « Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui » ; l'homme, lui, conserve ce qu'il a appris et ce que ses prédécesseurs lui ont laissé dans les livres, de sorte que « toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ». L'image fait de l'humanité un sujet : un seul homme, qui a une mémoire. Mais Pascal la réserve aux sciences ; il ne dit pas que cet homme devient meilleur.

Rousseau, ensuite, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), dont le chapitre 2 étudie la thèse : ce qui distingue l'homme de l'animal est « la faculté de se perfectionner », qui « réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu, au lieu qu'un animal est, au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu'elle était la première année de ces mille ans ». Ce qui intéresse notre question est la fin de la phrase : la perfectibilité est une propriété de l'espèce, et c'est pourquoi l'espèce humaine, seule, a une histoire. Mais Rousseau ajoute aussitôt qu'il serait triste de devoir convenir que « cette faculté distinctive et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l'homme ». La perfectibilité n'est pas le progrès : elle rend possibles le progrès et le déclin. Condorcet, quarante ans plus tard, reprendra le mot en le retournant en espérance — la perfectibilité « réellement indéfinie » (chapitre 11).

Figure 1. Toutes les espèces changent, une seule a une histoire. Le critère n'est pas le changement — les espèces animales évoluent aussi, sur des durées immenses — mais la transmission de l'acquis : ce qu'un individu a appris passe-t-il à ceux qui viennent après lui ? Pascal (vers 1651) et Rousseau (1755) répondent non pour l'animal, oui pour l'homme. La nuance moderne : l'éthologie a découvert des traditions animales (chapitre 3) ; la différence devient de degré. Mais la colonne de droite reste la seule où l'on puisse parler de progrès, et donc aussi de déclin.

Définition 9.1Histoire, histoire universelle, philosophie de l'histoire

L'histoire désigne à la fois ce qui arrive aux hommes (le devenir) et le récit qu'on en fait (la connaissance). L'histoire universelle prétend embrasser le devenir de toute l'humanité dans un seul récit. La philosophie de l'histoire va plus loin : elle cherche dans ce devenir un sens, c'est-à-dire à la fois une direction et une signification, et souvent un sujet (qui fait l'histoire ?) et une fin (où va-t-elle ?). C'est elle qu'interroge ce chapitre.

9.2 Une seule histoire ? De la Providence au monde entier

Pour qu'il y ait une histoire de l'humanité, il faut d'abord que l'humanité entière entre dans un même récit. Ce n'est pas allé de soi.

En 1681, Bossuet, précepteur du Dauphin, publie pour son élève un Discours sur l'histoire universelle. Il y montre la Providence conduisant la succession des empires — Assyriens, Perses, Grecs, Romains — en vue de l'histoire du peuple élu et de l'Église, et il s'arrête à Charlemagne. Le récit est universel par son ambition, non par son contenu : les peuples qui n'entrent pas dans l'histoire sainte n'y figurent pas.

Auteur : Voltaire (1694 – 1778)

Poète, dramaturge, conteur, polémiste, et historien : Le Siècle de Louis XIV (1751), puis l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756). L'avant-propos de l'Essai répond directement à Bossuet, qui « s'est arrêté à Charlemagne » : « Il paraît avoir écrit uniquement pour insinuer que tout a été fait dans le monde pour la nation juive » ; et : « Il eût été à souhaiter qu'il n'eût pas oublié entièrement les anciens peuples de l'Orient, comme les Indiens et les Chinois ». Le premier chapitre de l'Essai s'intitule : « De la Chine ».

Thèse : une histoire de l'humanité doit commencer par les plus anciennes civilisations, et non par celle qu'on croit élue ; elle doit raconter les mœurs, les arts, les lois, et non seulement les batailles et les rois. Concept utile : l'esprit des nations, ce qui fait la physionomie d'un peuple, à la place des desseins de la Providence. Filiation : contre Bossuet ; Voltaire invente l'expression « philosophie de l'histoire » (La Philosophie de l'histoire, 1765, devenue l'introduction de l'Essai), que Hegel reprendra.

Usage : Voltaire montre que l'unité de l'histoire humaine est un élargissement du regard, conquis contre un récit centré sur un seul peuple. Mais il garde un critère — les « lumières » — qui classera bientôt les peuples en avancés et en retardataires.

Le critère, justement. Un siècle après Bossuet, l'histoire universelle se fait laïque et s'étend à tous les peuples ; mais elle se donne une direction, et cette direction a un lieu. Condorcet, dans la dixième époque de l'Esquisse (1795), pose la question avec une franchise qui fait aujourd'hui sursauter : « Toutes les nations doivent-elles se rapprocher un jour de l'état de civilisation où sont parvenus les peuples les plus éclairés, les plus libres, les plus affranchis de préjugés, tels que les François et les Anglo-Américains ? » Sa réponse est généreuse — il condamne l'esclavage et la conquête, il espère l'égalité entre les nations —, mais la forme de la question dit tout : une seule histoire, et des peuples qui sont en avance ou en retard sur elle.

Exercices du chapitre

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