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L'humain et ses créatures : automates, androïdes, intelligence artificielle

Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 10 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun

Depuis le règlement européen sur l'intelligence artificielle du 13 juin 2024, un fournisseur doit faire en sorte que les personnes qui conversent avec certains systèmes « soient informées qu'elles interagissent avec un système d'IA », sauf si cela ressort clairement des circonstances (article 50). La règle paraît modeste. Elle est en réalité vertigineuse : il a fallu une loi pour garantir à chacun le droit de savoir s'il parle à un homme. Pendant des siècles, la question ne se posait pas ; on reconnaissait un humain à ce qu'il parle. Le critère le plus ancien du propre de l'homme est devenu insuffisant.

Le rêve de fabriquer un être à notre image est aussi vieux que la littérature : les servantes d'or d'Héphaïstos dans l'Iliade, la statue que Pygmalion supplie Vénus d'animer chez Ovide, le Golem que la légende attribue au rabbin Loew de Prague. Ce qui a changé n'est pas le rêve, c'est sa réalisation partielle. Et chaque fois qu'on a voulu fabriquer un humain, on a d'abord dû décider ce qu'est un humain.

ImportantLa question du chapitre

Que nous apprennent nos créatures sur notre humanité ? En fabriquant des êtres qui nous imitent, mettons-nous à l'épreuve ce qui nous définit — et le menaçons-nous ?

Le chapitre travaille d'abord l'humanité-qualité : une créature imite toujours ce que son créateur tient pour le propre de l'homme (chapitre 4), le langage, la raison, l'amour. Il touche l'humanité-espèce, quand la créature devient rivale ou successeur (Čapek, Anders), et l'humanité-vertu, qui se révèle moins dans la créature que dans la manière dont son créateur la traite (Shelley) et dans ce que nous refusons de lui déléguer (le droit). La machine au travail a été étudiée en première année ; on ne la reprend pas ici.

10.1 Le test de Descartes : à quoi reconnaît-on un homme ?

L'âge classique invente l'automate savant, et en même temps la philosophie qui le pense. Pour Descartes, le corps des animaux et le corps humain sont des machines : des pièces, des ressorts, des tuyaux, mus selon les lois de la mécanique. Il faut donc dire ce qui, dans l'homme, n'est pas machine — et comment on le reconnaît du dehors.

La cinquième partie du Discours de la méthode (1637) a déjà servi deux fois dans ce livre : contre l'animal (chapitre 3) et pour définir le langage (chapitre 4). On y revient pour une page que ces chapitres laissent de côté : celle où Descartes imagine une machine qui aurait « la ressemblance de nos corps » et imiterait nos actions autant qu'il est possible. Nous aurions pourtant, écrit-il, « deux moyens très certains pour reconnoître qu'elles ne seroient point pour cela de vrais hommes ». Le premier est la parole : on peut concevoir une machine qui profère des mots, et même qui crie qu'on lui fait mal si on la touche à tel endroit, « mais non pas qu'elle les arrange diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire ». Le second est l'universalité : la machine peut faire certaines choses mieux que nous, mais elle échouera dans d'autres, car elle agit par la disposition de ses organes et non par connaissance, alors que « la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres » (figure 1).

La distinction utile est celle de réagir (une sortie déclenchée par une entrée) et de répondre (ajuster sa parole au sens de ce qui est dit). Notez que Descartes ne dit pas qu'une machine ne pourra jamais parler, mais qu'elle ne pourra pas répondre : la différence est exactement celle que nos machines actuelles semblent franchir. C'est ce critère que La Mettrie retourne et que Turing transforme en test.

Figure 1. Comment Descartes reconnaît un homme derrière une figure humaine. Deux critères, les « deux moyens », écrits au centre : la parole qui répond au sens, et la raison qui sert en toute rencontre. La ligne du bas donne ses propres exemples : une machine qui crie quand on la touche réagit, elle ne répond pas ; l'homme le plus « hébété » répond. Ce que la distinction engage : le propre de l'homme n'est ni la forme du corps ni l'habileté, que la machine peut égaler, mais la souplesse d'une pensée qui s'ajuste à l'imprévu. C'est ce critère que nos machines mettent aujourd'hui en difficulté.

Pascal, qui avait construit dès 1642 une machine à calculer, en tire une distinction voisine, notée dans les Pensées : « La machine d'arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux. » La machine calcule mieux que l'animal, mais l'animal veut et la machine ne veut pas. Pascal sépare ainsi deux choses que l'on confond sous le mot « intelligence » : la performance et le vouloir.

Auteur : Julien Offray de La Mettrie (1709 – 1751)

Médecin breton, militaire, exilé en Hollande puis accueilli à la cour de Frédéric II. L'Homme machine, publié sans nom d'auteur à Leyde chez Élie Luzac (avec la date de 1748), fait scandale jusque chez les libres penseurs : « Le corps humain est une Machine qui monte elle-même ses ressorts ; vivante image du mouvement perpetuel » (orthographe de l'édition).

Thèse : Descartes avait raison pour le corps et tort pour l'âme. Les états de l'âme dépendent toujours de ceux du corps — la fièvre, le vin, la faim, la maladie les changent — ; il n'y a donc pas besoin d'une substance pensante distincte : l'homme tout entier est une machine, très complexe, et la différence entre l'homme et l'animal n'est que de degré. Concept utile : le matérialisme médical, qui explique la pensée par l'organisation de la matière. Filiation : La Mettrie radicalise Descartes en supprimant ce qu'il réservait ; Diderot, plus prudent, poursuivra ; la neurologie et l'intelligence artificielle reprennent, sans toujours le savoir, son pari.

Usage : La Mettrie retourne le problème du chapitre. Si l'homme est une machine, une machine pourrait être un homme : la frontière de Descartes n'est plus une différence de nature mais de complexité. C'est la thèse qu'il faut discuter, et non réfuter d'avance.

10.2 Le double inquiétant : la créature des romanciers

Les philosophes demandent si une machine peut penser. Les écrivains posent une autre question : que se passe-t-il entre la créature et ceux qui l'approchent ? Trois fictions du XIXe siècle y répondent, et aucune ne parle vraiment de technique.

Dans L'Homme au sable d'E.T.A. Hoffmann (recueilli dans les Contes nocturnes, 1816-1817), l'étudiant Nathanaël tombe amoureux d'Olympia, la fille du professeur Spalanzani, qu'il observe à travers une lorgnette achetée à l'inquiétant marchand Coppola. Olympia ne dit presque rien, danse avec une raideur étrange, écoute sans se lasser : Nathanaël la trouve plus profonde que sa fiancée Clara, qui lui répond. Olympia est un automate ; Nathanaël sombre dans la folie. Freud a tiré de ce conte son essai sur « l'inquiétante étrangeté » (1919) : l'effroi que provoque le doute sur le caractère vivant ou mécanique d'un être. Le point important : ce n'est pas la machine qui devient humaine, c'est l'amant qui préfère une créature sans réponse à une femme qui lui répond. Olympia ne passe pas le test de Descartes ; c'est Nathanaël qui ne le fait pas passer.

Exercices du chapitre

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