Faut-il améliorer l'homme ? Eugénisme, transhumanisme, bioéthique
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 11 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
En novembre , un chercheur chinois, He Jiankui, annonce la naissance de deux jumelles dont il a modifié le génome au stade de l'embryon, à l'aide de l'outil d'édition génétique CRISPR-Cas9, pour les rendre résistantes au virus du sida. Le père était séropositif ; les enfants, elles, n'étaient pas malades. La réprobation est mondiale et immédiate, et le chercheur est condamné l'année suivante à trois ans de prison par un tribunal de Shenzhen. Or on peut s'étonner de cette unanimité. Personne ne reproche à un médecin de vacciner un enfant, c'est-à-dire de le rendre, lui aussi, plus résistant qu'il ne l'était par nature. Pourquoi ce qui est un devoir dans un cas devient-il une faute dans l'autre ?
La réponse ne tient ni à la technique (une seringue n'est pas plus « naturelle » qu'une enzyme) ni à l'intention (dans les deux cas, on veut protéger). Elle tient à ce que l'on modifie : le vaccin agit sur un individu, l'édition de l'embryon sur une lignée, c'est-à-dire, à terme, sur l'espèce. Et elle tient à qui décide : l'enfant vacciné pourra un jour juger ce qu'on a fait pour lui ; la modification de son génome a été faite avant lui, et elle fait partie de ce qu'il est. Toute la question du chapitre est là.
Faut-il améliorer l'homme ? Le chapitre travaille d'abord l'humanité-qualité : y a-t-il une nature humaine assez fixe pour qu'on puisse la « dépasser », et assez précieuse pour qu'on doive la protéger ? Mais il touche aussitôt les deux autres sens. L'espèce : le droit français protège « l'intégrité de l'espèce humaine », et l'eugénisme a prétendu améliorer l'espèce au prix des individus. La vertu : vouloir le mieux pour ses enfants est une forme de bienveillance, et c'est précisément ce qui rend la question difficile — on n'améliore jamais l'homme par haine de lui.
Le chapitre a traité du progrès de l'humanité dans l'histoire, par l'éducation et les institutions ; le chapitre , des créatures que l'homme fabrique hors de lui. Ici, l'homme se prend lui-même pour matériau.
11.1 Soigner ou augmenter : une distinction qui résiste mal
La première réponse, la plus répandue, consiste à tracer une frontière : la médecine a pour fin de soigner, c'est-à-dire de rétablir un état normal ; elle n'a pas pour fin d'augmenter, c'est-à-dire de porter l'homme au-delà de cet état. Réparer une jambe, oui ; greffer une troisième jambe, non.
Soigner, c'est ramener un fonctionnement altéré vers une norme : celle de l'organisme en bonne santé, ou celle de l'espèce (voir, marcher, se souvenir). Augmenter (on dit aussi « améliorer », en anglais enhancement), c'est dépasser cette norme chez un individu qui n'est pas malade : plus de mémoire, plus de force, plus d'années. La distinction ne porte pas sur la technique employée — le même médicament peut soigner un malade et doper un sportif — mais sur la référence : une norme à retrouver, ou une norme à franchir.
Figure 1. Soigner rétablit, augmenter franchit. Le critère n'est pas la technique mais la référence : y a-t-il une norme à retrouver ? La prothèse et les lunettes ramènent vers ce que fait un corps en bonne santé ; le stimulant pris sans maladie va au-delà. Le bandeau du bas est le cœur du problème : le vaccin, geste médical par excellence, est déjà une augmentation préventive, et la vieillesse, qui n'est pas une maladie, devient une cible dès qu'on la décrit comme une suite de pannes. La distinction est indispensable, mais elle ne tranche pas seule.
L'ambition d'augmenter n'est pas née avec la génétique. Elle est inscrite dans le programme même de la science moderne. Quand Descartes, dans la sixième partie du Discours de la méthode (), annonce une philosophie « pratique » qui pourrait « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », il ne pense pas d'abord à l'industrie mais au corps : la santé, écrit-il, est « le premier bien », et l'on pourrait, avec assez de connaissance des causes, « s'exempter d'une infinité de maladies tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affoiblissement de la vieillesse ». La médecine est le premier lieu de la maîtrise, et la vieillesse y figure déjà.
Descartes n'écrit pas « maîtres et possesseurs », il écrit « comme maîtres et possesseurs ». Le possesseur véritable de la nature, pour lui, reste Dieu ; l'homme n'en a que l'usage. La nuance compte ici : améliorer l'homme, est-ce encore user de la nature, ou est-ce se poser en auteur de ce qu'on est ? Le « comme » marque la limite que les projets d'augmentation sont tentés d'effacer. (La formule a été étudiée en première année ; on ne la reprend ici que pour ce qu'elle dit du corps.)
Auteur : Condorcet (1743 – 1794)
Mathématicien, philosophe, député à la Convention, proscrit avec les Girondins. Caché à Paris, il rédige en - l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, publiée en après sa mort en prison. La dixième et dernière « époque » est consacrée aux progrès futurs. Il y pose la question en ces termes : « Seroit-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l'espèce humaine, doit être regardé comme susceptible d'un progrès indéfini, qu'il doit arriver un temps où la mort ne seroit plus que l'effet, ou d'accidens extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales […] ? » Et il précise aussitôt : « Sans doute l'homme ne deviendra pas immortel ».
Thèse : le progrès ne s'arrête pas aux sciences et aux institutions ; il peut atteindre l'organisation physique de l'homme, sa durée de vie, et même, par l'hérédité, ses facultés intellectuelles et morales, que des parents pourraient « transmettre » améliorées. Concept utile : la perfectibilité indéfinie — non pas infinie (on n'atteint jamais la perfection) mais sans terme assignable. Filiation : Condorcet reprend à Rousseau le mot de perfectibilité mais lui ôte son ambiguïté (chez Rousseau, elle est aussi la source des malheurs de l'homme) ; les transhumanistes le citent volontiers comme précurseur.
Usage : Condorcet est le meilleur exemple d'un projet d'amélioration généreux. Il écrit pour l'égalité des nations et des sexes, contre l'esclavage, en attendant la mort. On ne peut donc pas réfuter le désir d'améliorer l'homme en le présentant comme une simple volonté de puissance.
11.2 L'eugénisme : améliorer l'espèce contre les individus
Le XIXe siècle donne à ce désir un objet nouveau et un nom. L'objet, c'est l'hérédité, que Darwin vient de placer au cœur de l'histoire des vivants (De l'origine des espèces, ). Le nom, c'est son demi-cousin qui le forge.
Repère : Le mot « eugénique », 1883
Francis Galton (-), savant britannique, petit-fils comme Darwin d'Erasmus Darwin, propose dans Inquiries into Human Faculty and its Development () le mot eugenics, formé sur le grec eugenês, « bien né ». Il le définit, dans une note, comme « the science of improving stock » — la science de l'amélioration de la souche —, qui ne se limite pas au choix des unions mais prend en compte tout ce qui peut donner aux lignées jugées les plus aptes une chance de l'emporter sur les autres. Ce qu'il faut voir : le sujet de l'amélioration n'est plus l'individu, qu'on soigne ou qu'on éduque, mais la souche, c'est-à-dire l'espèce ou la « race », qu'on sélectionne comme un éleveur.
Le passage du programme savant à la politique d'État est rapide. Il ne s'explique pas par la seule cruauté : il s'appuie sur un argument de santé publique, et c'est ce qui le rend redoutable.
Repère : Buck v. Bell, Cour suprême des États-Unis, 2 mai 1927
L'État de Virginie a ordonné la stérilisation d'une jeune femme, Carrie Buck, internée dans une « colonie » pour épileptiques et « faibles d'esprit ». La Cour suprême valide la loi (affaire U.S. ). Le juge Oliver Wendell Holmes écrit pour la majorité : « The principle that sustains compulsory vaccination is broad enough to cover cutting the Fallopian tubes » (le principe qui justifie la vaccination obligatoire est assez large pour couvrir la section des trompes), puis : « Three generations of imbeciles are enough » (trois générations d'imbéciles, cela suffit). Ce que l'arrêt montre : l'eugénisme d'État ne se présente pas comme une rupture avec la médecine, mais comme son prolongement. L'argument est exactement celui de la figure : si l'on peut contraindre pour prévenir une maladie, pourquoi pas pour prévenir un « défaut » héréditaire ?
Exercices du chapitre
- Condorcet et la mort corrigé
- Le juge Holmes et le vaccin corrigé
- Le dernier homme corrigé
- La tache de Georgiana corrigé
- Plan détaillé : faut-il améliorer l'homme ? corrigé
- Plan détaillé : le désir de perfection corrigé