L'humanité et la Terre : anthropocène, générations futures
Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 12 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Le er novembre , un tremblement de terre suivi d'un raz-de-marée et d'incendies détruit Lisbonne. Voltaire en tire un poème où il demande comment un Dieu bon peut permettre un tel désastre. Rousseau lui répond, dans une lettre du août , par un argument qui n'a pas vieilli : « la nature n'avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages », et si les habitants avaient été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été bien moindre. La secousse était naturelle ; la catastrophe, en partie, était humaine.
Deux siècles et demi plus tard, l'argument a changé d'échelle. Ce ne sont plus seulement les villes qui aggravent les effets de la nature, c'est l'humanité qui modifie la nature elle-même : la composition de l'atmosphère, le climat, le niveau des mers, la répartition des espèces. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) écrit en que les activités humaines ont « sans équivoque » provoqué le réchauffement du globe, dont la température de surface a atteint °C de plus en - qu'en -. L'humanité, qui se pensait comme l'habitante de la Terre, découvre qu'elle en est devenue une force.
L'humanité est-elle responsable de la Terre, et devant qui ? Le chapitre travaille d'abord l'humanité-espèce : c'est l'espèce entière, par l'addition de milliards d'actes ordinaires, qui agit à l'échelle géologique. Mais une espèce n'est pas un sujet moral ; seuls des hommes peuvent répondre de ce qu'ils font. La question touche donc l'humanité-qualité (y a-t-il dans l'homme une capacité de prévoir et de se limiter ?) et l'humanité-vertu, étendue à ceux qui ne sont pas encore nés : les générations futures, humanité qui n'existe pas et à qui nous devons pourtant quelque chose.
La première année a présenté les éthiques de l'environnement (Jonas, Carson, Leopold) et la critique du partage entre nature et culture (Descola, Latour) ; on ne les reprend pas. On demande ici ce que ces bouleversements font à l'idée d'humanité.
12.1 L'âge de fer : une très vieille inquiétude
L'idée que l'homme abîme la terre en la possédant n'est pas moderne. Elle appartient aux plus anciens récits du déclin de l'humanité.
Auteur : Ovide (43 av. J.-C. – vers 17 apr. J.-C.)
Poète latin, exilé par Auguste sur les bords de la mer Noire en l'an de notre ère. Les Métamorphoses, vaste poème en quinze livres, s'ouvrent sur la création du monde et sur la succession des quatre âges de l'humanité : l'or, l'argent, le bronze, le fer. L'âge d'or ignore la propriété et l'agriculture : la terre donne d'elle-même. L'âge de fer invente la navigation, la guerre et le partage du sol : le sol, autrefois commun comme la lumière du soleil et les souffles de l'air, l'arpenteur prudent le marque d'une longue limite (« communemque prius ceu lumina solis et auras / cautus humum longo signavit limite mensor », I, -). Puis on ne se contente plus de demander à la terre ses moissons : « sed itum est in viscera terrae » (I, ), on est allé jusque dans les entrailles de la terre, en arracher le fer et l'or, ces aiguillons des crimes.
Thèse : la corruption de l'humanité commence par son rapport à la terre — la limite qui la divise, la mine qui l'éventre. Concept utile : la terre comme bien commun perdu, au même titre que l'air et la lumière. Filiation : le mythe des âges vient d'Hésiode (Les Travaux et les Jours) ; Rousseau en donne une version sans dieux dans le Discours sur l'origine de l'inégalité (), où le premier qui enclôt un terrain fonde la société civile.
Usage : Ovide permet de montrer que la question écologique n'est pas seulement technique. Le geste de l'arpenteur — diviser ce qui était commun — précède celui du mineur ; l'exploitation de la terre suppose d'abord qu'on l'ait appropriée.
Le mythe de l'âge d'or raconte une chute ; il ne décrit aucun passé réel. Une copie qui opposerait une humanité ancienne en harmonie avec la nature à une humanité moderne destructrice reprendrait le mythe sans le savoir. L'histoire connaît des déforestations antiques et des extinctions provoquées par les premiers chasseurs. Ce qui est nouveau n'est pas que l'homme transforme son milieu, c'est l'échelle et la vitesse de la transformation.
12.2 La maîtrise : l'humanité comme sujet collectif
Le projet moderne donne à l'humanité un nouveau rôle. Bacon, dans le Novum Organum (), pose que « natura enim non nisi parendo vincitur » : on ne commande à la nature qu'en lui obéissant, c'est-à-dire en connaissant ses lois. Descartes, dix-sept ans plus tard, promet une philosophie pratique qui pourrait « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, VI, ). Ces formules, déjà vues en première année, ont un trait qui intéresse le thème : leur sujet est « nous ». Ce n'est pas tel savant, tel roi ou tel peuple qui maîtrise la nature, c'est l'humanité tout entière, unie par la science et par le progrès des connaissances qu'elle se transmet de génération en génération.
C'est une conquête morale autant que technique. Dire « nous » à l'échelle de l'espèce, c'est penser l'humanité comme une seule communauté de travail, dont les savants de tous pays sont les ouvriers. Mais c'est aussi installer un rapport où la Terre n'est plus que l'objet d'un sujet qui la domine.
Auteur : Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778)
Philosophe et écrivain genevois. Deux textes le placent au cœur de la question. Dans la lettre à Voltaire du août , sur le désastre de Lisbonne, il soutient qu'« excepté la mort », « la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage ». Dans l'incipit d'Émile () : « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. Il force une terre à nourrir les productions d'une autre, un arbre à porter les fruits d'un autre ».
Thèse : les maux qui nous frappent viennent moins de la nature que de la manière dont les hommes s'organisent sur elle ; la catastrophe est une rencontre entre un événement naturel et une société. Concept utile : la responsabilité humaine du malheur — le mal n'est plus un mystère théologique (pourquoi Dieu permet-il ?), c'est une question politique (pourquoi avons-nous bâti ainsi ?). Filiation : contre Voltaire, qui accuse la Providence ; contre l'optimisme de Leibniz et de Pope, que Voltaire attaquait ; vers l'écologie politique, qui reprend l'argument : la vulnérabilité est sociale.
Usage : Rousseau est le premier à faire du rapport à la nature une affaire de justice entre les hommes. Les « vingt mille maisons de six à sept étages » sont celles des pauvres entassés ; les riches avaient d'autres demeures.
Figure 1. Quatre siècles de rapport à la Terre, à l'échelle. Bacon et Descartes, presque contemporains, posent le projet de maîtrise ; Rousseau, au milieu du XVIIIe siècle, rapporte les catastrophes à l'organisation humaine. Ce que montre l'échelle : le resserrement final. En un peu plus de quarante ans, Arendt () voit l'homme rêver de quitter la Terre, Jonas () fonde une éthique pour les générations futures, Crutzen () nomme une époque d'après l'homme. La Charte de l'environnement suit en -.
12.3 L'anthropocène : quand l'espèce devient une force
Repère : Le mot « anthropocène », 2000-2002
Le chimiste néerlandais Paul Crutzen, prix Nobel de chimie en pour ses travaux sur la couche d'ozone, propose avec le biologiste Eugene Stoermer, en , d'appeler « anthropocène » l'époque géologique ouverte par les activités humaines, puis en défend l'idée dans un bref article de la revue Nature (, « Geology of mankind »). Il en situe le début à la fin du XVIIIe siècle, avec la machine à vapeur et la hausse du dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Le statut du mot : en mars , la sous-commission de stratigraphie du Quaternaire a rejeté la proposition d'en faire officiellement une époque de l'échelle des temps géologiques, décision confirmée par l'Union internationale des sciences géologiques. Le mot reste d'usage courant pour désigner l'idée ; il n'est pas une division officielle.
Exercices du chapitre
- Un devoir sans réciprocité corrigé
- Walden, retour à la nature ? corrigé
- La Charte et les trois sens corrigé
- Quitter la Terre corrigé
- Plan détaillé : l'humanité a-t-elle un avenir ? corrigé
- Plan détaillé : habiter la Terre corrigé