Adloun

Représenter l'humain : la tragédie, le roman, le portrait

Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 13 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun

À la National Gallery de Londres est accroché l'un des derniers autoportraits de Rembrandt, peint en , l'année de sa mort. Le peintre a soixante-trois ans ; il a connu la gloire, la faillite (en ), la mort de sa femme et celle de son fils. Le visage est lourd, les mains jointes, le regard ni triste ni apaisé : attentif. Rembrandt s'est représenté des dizaines de fois, en peinture, en gravure et en dessin, depuis sa jeunesse ; mis bout à bout, ces autoportraits montrent un homme vieillir pendant quarante ans. Aucun traité d'anatomie, aucune statistique sur le vieillissement ne dit ce que dit ce visage : ce que c'est, pour quelqu'un, d'avoir vécu.

Faut-il en conclure que l'art connaît l'homme mieux que la science ? La question paraît flatteuse pour les lettres, et elle est piégée : l'autoportrait ne démontre rien, il ne se vérifie pas, il ne vaut que pour un homme. Et pourtant nous avons le sentiment qu'il nous apprend quelque chose sur nous.

ImportantLa question du chapitre

L'art nous apprend-il ce qu'est l'humain mieux que la science ? Le chapitre travaille d'abord l'humanité-qualité : que montre une tragédie, un roman, un portrait, de ce qui fait l'homme ? Mais il touche les deux autres sens. L'espèce : représenter un homme, c'est représenter un « type » qui vaut pour beaucoup — Balzac parle d'« espèces sociales ». La vertu : la tragédie, selon Aristote, opère par la pitié, et l'expérience de la fiction est peut-être une école de l'humanité envers autrui (chapitre ).

La première année a présenté les mouvements (classicisme, romantisme, réalisme) ; on ne les reprend pas. On demande ici ce que la représentation apprend.

13.1 Imiter pour connaître

Auteur : Aristote (384 – 322 av. J.-C.)

Philosophe grec, élève de Platon, précepteur d'Alexandre, fondateur du Lycée. La Poétique, rédigée vers av. J.-C. et conservée en partie, est le premier traité sur la représentation. Elle part d'un fait (chapitre , traduction de Charles-Émile Ruelle) : « Le fait d'imiter est inhérent à la nature humaine dès l'enfance ; et ce qui fait différer l'homme d'avec les autres animaux, c'est qu'il en est le plus enclin à l'imitation ». La preuve : nous aimons contempler l'exacte représentation de ce que nous voyons avec peine dans la réalité, « les formes des bêtes les plus viles et celles des cadavres », parce que nous apprenons en la contemplant.

Thèse : la représentation (la mimèsis) est un mode de connaissance ; elle ne copie pas, elle fait comprendre. Au chapitre , il va plus loin : l'historien dit « ce qui est arrivé », le poète « ce qui aurait pu arriver », et c'est pourquoi « la poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus élevé que l'histoire ; car la poésie parle plutôt de généralités, et l'histoire de détails particuliers ». Concept utile : le vraisemblable — ce qu'un homme de tel caractère dirait ou ferait, selon la nécessité ou la vraisemblance. Filiation : contre Platon, qui condamnait l'imitation comme copie de copie (République, livre X) ; la doctrine classique française (Boileau, Racine) en fait sa règle.

Usage : Aristote donne la réponse la plus forte à la question du chapitre. L'art ne connaît pas l'individu réel, il connaît le possible humain, ce qu'un homme peut faire. Et c'est le propre de l'homme, selon lui, que d'apprendre ainsi.

L'argument est remarquable : il fait de l'imitation non un ornement de l'humanité mais un de ses propres (chapitre de ce livre), et il attribue à la poésie une généralité que l'on réserve d'ordinaire à la science. Mais il faut voir ce qu'il ne dit pas. La « généralité » de la poésie n'est pas celle d'une loi ; elle est incarnée dans un nom propre, Œdipe ou Achille. C'est ce qui distingue la connaissance de l'homme par l'art de sa connaissance par les sciences humaines.

Figure 1. Un même objet, deux connaissances. Le sociologue et le romancier parlent tous deux du suicide. Le premier énonce le général dans une loi (des taux qui varient avec l'intégration sociale) et l'explique de l'extérieur ; le second le montre dans un cas, que le lecteur éprouve de l'intérieur et reconnaît. Le critère : le général est-il énoncé ou montré ? Le bandeau évite la conclusion trop flatteuse : l'art n'est pas une science supérieure, c'est une autre manière de connaître, qui a ses propres erreurs.

13.2 La tragédie : l'homme qui ne sait pas qui il est

La tragédie grecque est la première grande représentation de l'humain dans l'histoire occidentale, et sa leçon est paradoxale : ce qu'elle montre de l'homme, c'est qu'il ne se connaît pas.

Exemple 13.1Œdipe roi, de Sophocle (vers 430 av. J.-C.)

Œdipe, roi de Thèbes, a résolu l'énigme de la Sphinx : il est l'homme qui sait. Pour sauver la ville de la peste, il enquête sur le meurtre de l'ancien roi, et découvre qu'il en est l'auteur, et que la reine qu'il a épousée est sa mère. Jocaste a compris avant lui et le supplie de cesser : « Ô malheureux ! plaise aux Dieux que tu ne saches jamais qui tu es ! » (traduction de Leconte de Lisle, ). Quand la vérité éclate, le Chœur chante : « Ô générations des mortels, je vous compte pour rien, aussi longtemps que vous viviez ! » Ce que montre la pièce : le plus savant des hommes ignorait la seule chose qui comptait, sa propre identité. L'humanité-qualité — la raison, l'intelligence — ne protège pas de l'aveuglement ; elle en est l'instrument. Le Chœur passe d'un homme à toutes les « générations des mortels » : un seul destin vaut pour l'espèce.

Aristote fait de cette pièce le modèle de la tragédie. Il la définit (chapitre ) comme « l'imitation d'une action grave et complète », qui opère « par la pitié et la terreur la purgation des passions de la même nature » : c'est la fameuse catharsis, dont le sens exact (purgation, purification, clarification) est discuté depuis la Renaissance. Le chapitre est plus précis, et plus utile pour notre thème : il se demande quel personnage doit tomber pour que naissent ces émotions.

Figure 2. Pourquoi le héros tragique n'est ni un saint ni un monstre. Aristote examine quatre cas (Poétique, chapitre ). La chute de l'homme de bien révolte ; le succès du méchant laisse froid ; la chute du très pervers éveille de l'humanité, mais pas de pitié, car il l'a méritée. Seul l'homme « moyen », qui tombe par une erreur, éveille à la fois la pitié (son malheur est immérité) et la terreur (il nous ressemble). Ce que la figure apprend sur l'humain : pour être ému par un homme, il faut le reconnaître comme semblable ; la représentation tragique repose sur l'humanité commune.

Ce tableau dit quelque chose d'essentiel sur ce que l'art peut apprendre. Le héros tragique n'est pas un exemple moral ; il n'est pas non plus un cas clinique. Il est assez proche de nous pour que nous ayons peur pour nous-mêmes, et assez innocent pour que nous ayons pitié de lui. Ce que la tragédie représente, c'est la condition d'un être qui agit sans tout savoir : la faute sans méchanceté, qui est peut-être la forme la plus humaine du malheur.

Exercices du chapitre

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