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Le sentiment d'humanité : pitié, compassion, hospitalité

Cours · lettres et philosophie : l'humanité (ECG/ECT 2e année, 2026-2027), chapitre 14 · prépas ECG et ECT, 2e année · le début du chapitre, la suite sur Adloun

Un soir d'octobre , à Digne, un homme frappe à toutes les portes. Il vient de sortir du bagne, après dix-neuf ans ; son passeport jaune le désigne comme forçat libéré, et toutes les auberges le chassent, même la niche d'un chien. On lui conseille enfin la maison de l'évêque. Mgr Myriel le fait asseoir à sa table, avec les couverts d'argent, et répond à l'homme qui lui avoue qui il est : « Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur. » Dans la nuit, Jean Valjean vole l'argenterie. Rattrapé par les gendarmes, il est ramené chez l'évêque, qui déclare la lui avoir donnée, et ajoute les chandeliers.

La scène des Misérables (Victor Hugo, ) réunit tout ce que le mot « humanité » désigne quand il qualifie une conduite : la pitié pour une souffrance, l'accueil de l'étranger, et un refus de juger qui va jusqu'à l'invraisemblable. Elle pose aussi la question de ce chapitre. Myriel agit par un sentiment ; les aubergistes, par prudence et par règle. Le sentiment a raison ici ; mais peut-on fonder une humanité, au sens moral, sur ce qu'on ressent ?

ImportantLa question du chapitre

Le sentiment suffit-il à faire preuve d'humanité ? Le chapitre travaille d'abord l'humanité-vertu : la pitié, la compassion, l'hospitalité sont les formes sensibles de la bienveillance envers autrui. Mais il touche aussitôt les deux autres sens. La qualité : la pitié est-elle un propre de l'homme, une disposition naturelle, ou une construction ? L'espèce : la pitié s'étend-elle à tous les hommes, ou faiblit-elle avec la distance ? Le sentiment d'humanité est peut-être ce qui fait passer du fait de l'espèce à l'exigence de la vertu.

C'est le dernier chapitre du livre : il se clôt sur une synthèse du thème, qui revient aux trois sens posés au chapitre .

14.1 La pitié, une vertu naturelle ?

Le premier mouvement de la pensée moderne est de chercher dans la nature humaine un sentiment qui précède la morale et la rend possible.

Auteur : Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778)

Philosophe et écrivain genevois. Dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (), il cherche ce qui reste de l'homme quand on lui ôte tout ce que la société y a ajouté. La préface trouve deux principes antérieurs à la raison : l'un nous intéresse à notre conservation, « et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible, et principalement nos semblables ». La première partie en fait « la seule vertu naturelle » : « C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir : c'est elle qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu ».

Thèse : la pitié est naturelle, antérieure à la réflexion, commune aux hommes et même aux bêtes ; la morale raisonnée vient après, et elle peut même l'étouffer. Car c'est la réflexion qui isole : le philosophe dit en secret, à l'aspect d'un homme souffrant, « péris si tu veux, je suis en sûreté ». Concept utile : la pitié comme identification spontanée à celui qui souffre, qui modère l'amour de soi. Filiation : contre Hobbes, pour qui l'homme naturel est un loup pour l'homme ; Schopenhauer fera de la pitié le fondement de toute morale ; Lévi-Strauss saluera en Rousseau le fondateur des sciences de l'homme pour avoir pensé l'identification à autrui.

Usage : Rousseau fournit la thèse forte du chapitre. Si la pitié est naturelle, l'humanité-vertu n'est pas une conquête de la culture, elle est inscrite dans l'humanité-qualité ; et c'est la civilisation qui risque de nous rendre inhumains.

Définition 14.1Pitié, compassion, sympathie

La pitié est la tristesse éprouvée devant la souffrance d'autrui ; le mot a pris en français une nuance de supériorité (« faire pitié »). La compassion (du latin cum patior, souffrir avec) insiste sur le partage de la souffrance. La sympathie, au sens des philosophes écossais du XVIIIe siècle, est plus large : c'est la faculté de partager n'importe quelle émotion d'autrui, la joie comme la peine. On pourrait dire : la pitié regarde, la compassion partage, la sympathie communique.

Auteur : Homère (vers le VIIIe siècle av. J.-C.)

Nom donné par les Grecs à l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée, dont l'existence et la date restent discutées. Le dernier chant de l'Iliade (XXIV) est la plus ancienne grande scène de pitié de la littérature occidentale. Achille a tué Hector et traîne son corps derrière son char. Le vieux roi Priam, père d'Hector, pénètre seul, la nuit, dans la tente du meurtrier de son fils pour racheter le cadavre (traduction de Leconte de Lisle, ) : « Souviens-toi de ton père, ô Akhilleus égal aux dieux ! » Il lui baise les mains et le supplie : « aie pitié de moi qui suis plus malheureux que lui, car j'ai pu, ce qu'aucun homme n'a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les mains de celui qui a tué mes enfants ! » Alors, « ils se souvenaient tous deux » : Priam pleure Hector, Achille pleure son père et son ami Patrocle.

Thèse : la pitié peut traverser la haine la plus légitime, celle qui oppose un père au meurtrier de son fils, parce qu'elle passe par ce que les ennemis ont en commun : un père, un deuil, la mort. Concept utile : la pitié par transposition — Achille ne pleure pas Hector ; il pleure son propre père à travers Priam. Filiation : Simone Weil a lu dans l'Iliade le « poème de la force », qui ne méprise aucun des vaincus ; Adam Smith fera de la transposition imaginaire le mécanisme même de la sympathie.

Usage : la scène fournit l'exemple le plus fort d'une humanité-vertu qui ne doit rien à la loi ni à la religion, et qui réunit des ennemis. Elle montre aussi sa limite : elle dure une nuit, et la guerre reprend.

Figure 1. Deux formes de l'humanité-vertu, et leur critère. La pitié répond à une souffrance : c'est un sentiment, qui varie avec la proximité. Le respect répond à une dignité : c'est un devoir, le même envers tous, et il vaut même envers celui qui ne souffre pas. Le critère : ce qui oblige, la souffrance ou la dignité. Le bandeau montre pourquoi on ne peut choisir l'un sans l'autre : Myriel a pitié de Valjean, mais il le respecte aussi, en le faisant asseoir à sa table avec l'argenterie.

14.2 La sympathie et la distance

La pitié de Rousseau a un défaut que ses admirateurs écossais ont mesuré : elle dépend de la présence. On s'émeut de ce que l'on voit ; on s'émeut beaucoup moins de ce qu'on apprend de loin. David Hume, dans le Traité de la nature humaine (-), décrit la sympathie comme une communication des passions, et résume l'idée en une image : « the minds of men are mirrors to one another » (les esprits des hommes sont les miroirs les uns des autres). Mais un miroir ne renvoie que ce qui est devant lui.

Exercices du chapitre

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