Développements limités
Cours · mise à niveau en mathématiques (école d'ingénieur), chapitre 4 · école d'ingénieur, mathématiques · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Une calculatrice ne sait faire que des additions et des multiplications. Quand on lui demande ou , elle calcule en réalité un polynôme, choisi pour être extrêmement proche de la fonction près du point qui l'intéresse. L'ingénieur fait de même, à la main et souvent sans le dire : il remplace par pour un pendule qui oscille peu, par pour corriger une visée de la rotondité de la Terre, une chaînette par une parabole pour calculer la flèche d'un câble, par pour estimer une dilatation ou un intérêt composé. Chacune de ces simplifications est un développement limité : l'écriture d'une fonction, près d'un point, comme un polynôme plus un reste négligeable.
Ce chapitre apprend à les écrire et à s'en servir. Il est organisé autour de quatre gestes : écrire le développement d'une fonction usuelle ; combiner des développements (sommes, produits, composées, quotients) pour obtenir celui d'une fonction compliquée ; s'en servir pour lever une forme indéterminée, trouver un équivalent ou placer une courbe par rapport à sa tangente ; enfin, chiffrer l'erreur commise, pour savoir combien de termes garder. Il prolonge les chapitres précédents : la notation et les équivalents du chapitre 1, les dérivées successives du chapitre 2.
Repère historique
Les premiers développements de , et sont dus à Madhava, dans le Kerala indien, vers 1400. En Europe, Gregory retrouve celui d' en 1671, et Machin s'en sert en 1706 pour calculer cent décimales de (exercice 4.10). Brook Taylor publie en 1715 la formule générale qui porte son nom ; Maclaurin en popularise le cas du point en 1742. Lagrange donne en 1797 la première expression du reste, ce qui permet enfin de chiffrer l'erreur. La forme « », la plus commode pour calculer, est fixée par William Henry Young en 1910, avec la notation qu'Edmund Landau vient de populariser (1909).
4.1 Approcher une fonction par un polynôme
4.1.1 De la tangente à la parabole
Au chapitre 2, la tangente est apparue comme la meilleure approximation affine d'une fonction près d'un point. Pour l'exponentielle en , c'est la droite . Peut-on faire mieux en autorisant un terme en , puis en ? Comparons, pour :
| approximation | valeur en | erreur commise |
|---|---|---|
| (valeur exacte) |
Chaque terme ajouté divise l'erreur par à : près de , les polynômes de plus en plus longs collent de mieux en mieux à l'exponentielle (figure 4.1).
: la tangente , puis les polynômes de degré et . Plus le degré
est élevé, plus l'accord est bon, et sur un intervalle plus large.Comment ces coefficients ont-ils été choisis ? Un polynôme vérifie , , et . Pour qu'il ait en la même valeur et les mêmes trois premières dérivées que , il faut donc
Pour l'exponentielle, toutes les dérivées valent en : on retrouve .
Définition — Polynôme de Taylor
Soit une fonction fois dérivable sur un intervalle ouvert contenant . Son polynôme de Taylor d'ordre en est
C'est l'unique polynôme de degré au plus qui a, en , la même valeur et les mêmes premières dérivées que .
Reste à dire en quel sens est « proche » de . C'est le rôle de la notation .
4.1.2 La notation au voisinage de
Définition — Négligeable devant
Soit . On dit qu'une fonction est négligeable devant au voisinage de , et l'on note , si
De façon équivalente : avec quand . En particulier, signifie simplement que .
C'est la notation du chapitre 1 (section 1.2), mais la variable tend maintenant vers , et non vers l'infini. Exemples : , car ; ; .
Près de , ce sont les petites puissances qui dominent
Pour , on a et : quand , plus l'exposant est grand, plus la quantité est petite. Ainsi dès que . C'est exactement l'inverse de ce qui se passe en , où est négligeable devant . Dans un développement en , on écrit donc les termes par puissances croissantes : le plus important d'abord.
Méthode — Calculer avec des
Pour et réel non nul, au voisinage de :
- et ;
- et ;
- si , une quantité est aussi un : on peut toujours perdre de la précision, jamais en gagner ;
- si , : diviser par fait perdre ordres.
Un désigne une quantité inconnue négligeable devant , pas une valeur précise : deux ne se simplifient pas, vaut , et non .
Chaque règle se vérifie en divisant par la puissance annoncée. Pour la deuxième, par exemple : si , alors .
4.1.3 Développement limité en
Définition — Développement limité
Soit définie au voisinage de (sauf peut-être en ) et . On dit que admet un développement limité à l'ordre en (en abrégé, un ) s'il existe des réels tels que, au voisinage de ,
Le polynôme est la partie régulière du développement ; le terme en est le reste.
- Si admet un , sa partie régulière est unique.
- Si admet un , elle admet un pour tout : il suffit de supprimer les termes de degré supérieur à (on dit qu'on tronque le développement).
Démonstration
- Supposons . En faisant , on obtient . On simplifie, on divise par , et l'on fait de nouveau : . On recommence jusqu'à .
- Les termes et le reste sont tous des (règle 3 ci-dessus) : leur somme est un .
Quelques conséquences, utiles pour contrôler un calcul :
- est la limite de en ;
- un , , n'est rien d'autre que l'approximation affine du chapitre 2 : si est définie en , elle y est dérivable, avec et ;
- si est paire, la partie régulière de son développement ne contient que des puissances paires ; si est impaire, que des puissances impaires (par unicité, en remplaçant par ).
Pour , la somme géométrique (chapitre 1) s'écrit , donc
Le dernier terme, divisé par , vaut , qui tend vers : c'est un . D'où, en remplaçant ensuite par ,
4.1.4 Développement limité en un point quelconque
Définition — Développement limité en
La fonction admet un si, en posant ,
c'est-à-dire quand .
Méthode — Se ramener en
Pour développer au voisinage de , on pose et l'on développe au voisinage de ; on ne revient à qu'à la fin. Pour une limite en , on pose de même , qui tend vers .
Avec : , d'après l'exemple 4.2 appliqué à . Donc
4.2 La formule de Taylor-Young et les développements usuels
4.2.1 La formule de Taylor-Young
Soit une fonction de classe sur un intervalle ouvert contenant (section 2.1.5). Alors admet un , dont la partie régulière est son polynôme de Taylor :
En : .
La section 4.5 en donnera une version plus précise, avec une majoration explicite du reste.
- Exponentielle. Toutes les dérivées valent , donc en : .
- Sinus. Les dérivées successives sont , , , , puis le cycle recommence ; en , elles valent Donc
- Cosinus. De même, les valeurs en des dérivées de sont , d'où
- Puissance. Pour ( réel), , d'où le coefficient de .
- Logarithme. Pour , pour , d'où le coefficient de .
On ne dérive pas fois
Taylor-Young garantit l'existence du développement et en donne les coefficients. Mais calculer dérivées successives est long et source d'erreurs : essayez avec à l'ordre ! En pratique, on ne l'applique qu'aux quelques fonctions du formulaire ci-dessous. Tout le reste se calcule par opérations sur les développements (section 4.3).
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