Le temps
Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 14 · terminale, épreuve de philosophie
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Le temps est sans doute l'expérience la plus universelle et la plus intime que nous puissions faire : tout, en nous et hors de nous, passe, s'écoule, se transforme. Pourtant, rien n'est plus difficile à penser. Nous mesurons le temps avec des horloges, nous le découpons en heures, en jours, en siècles ; mais qu'est-ce, au juste, que ce qui s'écoule ? Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore, et le présent n'est qu'un point qui s'évanouit aussitôt. Comment quelque chose qui semble fait de néant peut-il être ce qui mesure toute réalité ?
À cette première difficulté s'en ajoute une seconde : le temps mesuré par les horloges, identique et homogène pour tous, est-il le même que le temps que nous vivons ? Une heure d'attente n'a pas la même durée qu'une heure de bonheur. Le temps objectif de la science coïncide-t-il avec le temps vécu de la conscience ? Et derrière ces interrogations se profile la question la plus grave : si nous sommes des êtres temporels, nous sommes des êtres mortels. Le temps n'est pas seulement ce qui passe, il est ce qui nous emporte. Faut-il alors craindre le temps comme une menace, ou apprendre à l'habiter ? Faut-il fuir vers le passé du souvenir et le futur du projet, ou bien saisir le présent qui est tout ce que nous possédons réellement ?
Nous verrons d'abord la distinction entre le temps objectif et le temps vécu, puis le paradoxe du temps tel que l'analyse saint Augustin. Nous examinerons ensuite la durée selon Bergson, le rapport du temps à l'existence et à la mort, le rôle de la mémoire et de l'anticipation, et enfin l'art de vivre le présent.
14.1 Le temps objectif et le temps vécu
14.1.1 Le temps mesuré
Le temps se présente d'abord comme une réalité objective, mesurable, indépendante de nous. Les sciences de la nature le traitent comme une grandeur : on le compte en secondes, on le représente par une ligne orientée du passé vers le futur. Ce temps physique est homogène (tous ses instants se valent), continu et irréversible.
On appelle temps objectif le temps mesurable et public, celui des horloges et du calendrier, identique pour tous les observateurs. Il est homogène (chaque instant est semblable à un autre), uniforme (il s'écoule au même rythme) et indépendant de la conscience qui le perçoit.
14.1.2 Le temps de la conscience
Mais ce temps abstrait n'est pas celui que nous éprouvons. Le temps vécu est qualitatif : il s'étire ou se contracte selon nos états intérieurs. L'ennui allonge les heures, le plaisir les abrège. Le temps n'est plus alors une mesure neutre, mais une épaisseur affective.
Le temps vécu (ou temps subjectif) est le temps tel qu'il est éprouvé par la conscience. Hétérogène et variable, il dépend de nos émotions, de notre attention et de notre mémoire. Sa mesure n'est pas celle de l'horloge mais celle du sentiment.
Une heure passée à attendre un train semble interminable, tandis qu'une soirée entre amis paraît s'achever en un instant. L'horloge a pourtant marqué la même durée. Cette différence d'éprouvé manifeste l'écart entre le temps objectif et le temps de la conscience.
14.2 Le paradoxe du temps : saint Augustin
14.2.1 Une réalité insaisissable
Au livre XI des Confessions, saint Augustin formule l'énigme fameuse : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus. » Le temps semble familier et pourtant échappe à toute définition.
Saint Augustin, Confessions, livre XI : « Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si je veux l'expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus. » Cet aveu inaugure une véritable phénoménologie du temps : il faut analyser non le temps en soi, mais le temps tel qu'il apparaît à l'âme.
Le paradoxe est le suivant : le passé n'est plus, le futur n'est pas encore, et le présent, s'il était toujours présent sans jamais passer, ne serait pas du temps mais de l'éternité. Le temps semble donc fait de ce qui n'est pas. Comment dire alors qu'il existe ?
Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore, et le présent ne dure pas : il tend sans cesse à n'être plus. Le temps est donc tissé de néant. Pourtant nous le mesurons et nous en parlons. Le seul mode d'être du temps est de tendre à ne plus être : « le temps n'est que parce qu'il tend à ne plus être ».
14.2.2 Le présent comme seule réalité, dans l'âme
La solution d'Augustin consiste à intérioriser le temps. Il n'y a pas trois temps (passé, présent, futur) mais trois présents dans l'âme : le présent du passé (la mémoire), le présent du présent (l'attention) et le présent du futur (l'attente). Le temps est ainsi une distension de l'âme (distentio animi).
Selon Augustin, il existe « un présent du passé, un présent du présent, un présent de l'avenir ». Le présent du passé est la mémoire ; le présent du présent est la vision directe ou attention ; le présent de l'avenir est l'attente. Le temps n'existe donc que dans l'âme, comme tension entre ces trois directions.
14.3 Conscience et durée : Bergson
14.3.1 Critique du temps spatialisé
Henri Bergson reprend et radicalise la distinction entre temps mesuré et temps vécu. Il reproche à la science et au sens commun d'avoir spatialisé le temps : en le représentant par une ligne, par une succession de points juxtaposés, on le confond avec l'espace et l'on perd ce qui le constitue, à savoir le passage continu et l'interpénétration des moments.
La durée (durée réelle) est le temps tel que la conscience l'éprouve immédiatement : un écoulement continu, qualitatif, où les moments ne se juxtaposent pas mais s'interpénètrent et se prolongent les uns dans les autres. C'est « la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre ».
Le temps des horloges est homogène, divisible, fait d'instants identiques et extérieurs les uns aux autres : il convient à la science et à l'action. La durée vécue, au contraire, est hétérogène et indivisible : chaque instant est neuf et porte en lui tout le passé. Mesurer le temps, c'est le projeter dans l'espace et donc le trahir.
Bergson, dans L'Évolution créatrice, prend l'exemple d'un verre d'eau sucrée : « il faut que j'attende que le sucre fonde ». Cette attente, qui n'est plus une grandeur mathématique mais une portion de ma propre durée, manifeste que le temps réel coïncide avec l'impatience même de la conscience.
14.4 Le temps et l'existence : la mort et la finitude
14.4.1 Un être pour la mort
Si nous sommes des êtres temporels, notre existence est limitée : nous sommes mortels. Le temps n'est pas une menace extérieure, il est la trame même de notre vie. Heidegger fait de cette finitude le sens propre de l'existence humaine : le Dasein (l'être humain) est un « être-pour-la-mort » (Sein-zum-Tode).
Pour Heidegger, l'existence humaine se caractérise comme être-pour-la-mort : la mort n'est pas un événement lointain qui surviendra, mais la possibilité la plus propre de l'existence, présente à chaque instant. Assumer lucidement sa finitude, au lieu de la fuir dans le divertissement, permet d'accéder à une existence authentique.
14.4.2 La crainte de la mort en question : Épicure
Faut-il pour autant craindre la mort ? Épicure répond par la négative. La mort n'est rien pour nous, car tant que nous sommes là, elle n'est pas, et quand elle est là, nous ne sommes plus. La crainte de la mort, source de nos angoisses, repose sur une confusion.
Dans la Lettre à Ménécée, Épicure soutient : « La mort n'est rien pour nous ; car tant que nous existons, la mort n'est pas, et quand la mort est là, nous ne sommes plus. » La mort, privation de toute sensation, ne peut donc être un mal pour celui qui ne sentira plus. Bien la comprendre nous libère et nous rend la mortalité de la vie jouissable.
Pour Pascal (Pensées), l'homme, incapable de supporter la pensée de sa condition mortelle, se jette dans le divertissement : « les hommes n'ayant pu guérir la mort, [...] se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. » Le divertissement masque la finitude au lieu de l'affronter.
14.5 Mémoire et anticipation
14.5.1 Retenir le passé, projeter l'avenir
La conscience n'est jamais enfermée dans l'instant. Par la mémoire, elle retient le passé ; par l'anticipation, elle se projette vers l'avenir. C'est cette double capacité qui constitue l'unité du moi à travers le temps : je reste le même parce que je me souviens et parce que je projette.
La mémoire est la faculté de retenir et de faire revenir le passé dans le présent ; l'anticipation est le pouvoir de se représenter l'avenir et de s'y projeter par le désir et le projet. Ensemble, elles tissent la continuité de l'existence personnelle et donnent au présent son épaisseur.
Méthode : Distinguer les trois dimensions du temps dans une copie
Pour traiter un sujet sur le temps, articulez toujours les trois dimensions : (1) le passé (mémoire, identité, regret) ; (2) le présent (seule réalité effective, lieu de l'action et de la jouissance) ; (3) le futur (projet, espoir, mais aussi inquiétude et mort). Montrez comment elles s'éclairent mutuellement plutôt que de les traiter séparément.
14.6 Vivre dans le présent
14.6.1 Le « carpe diem » et la sagesse stoïcienne
Puisque le passé n'est plus et le futur incertain, la sagesse antique invite à habiter le présent. Le « carpe diem » d'Horace (« cueille le jour ») exhorte à jouir de l'instant. Les stoïciens, de leur côté, enseignent à distinguer ce qui dépend de nous (nos jugements) de ce qui n'en dépend pas (le passé, l'avenir, la mort) : seul le présent est à notre portée.
Le carpe diem (Horace, Odes) signifie littéralement « cueille le jour » : invitation à saisir le présent et à jouir de l'instant, sans trop se fier au lendemain (« carpe diem, quam minimum credula postero »). Ce n'est pas un appel à la dissipation mais à la pleine conscience de ce qui est offert ici et maintenant.
Pour les stoïciens (Sénèque, Marc Aurèle, Épictète), le sage ne se ronge ni par le regret du passé ni par la crainte de l'avenir, choses qui ne dépendent pas de lui. Il concentre son attention sur le présent, seul moment où s'exerce sa liberté de juger et d'agir. Vivre au présent, c'est vivre conformément à la raison.
Sénèque, dans De la brièveté de la vie, observe que ce n'est pas que la vie soit courte, mais que nous en perdons beaucoup : « Ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup. » Vivre dans le présent, c'est cesser de remettre la vie à plus tard.