La religion
Cours complet · philosophie (terminale), chapitre 13 · terminale, épreuve de philosophie
Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre
La religion est un phénomène universel : il n'existe aucune société humaine connue qui n'ait élaboré des croyances, des rites et un rapport au sacré. Pourtant, l'universalité d'un fait ne prouve pas sa vérité. La religion soulève ainsi une difficulté centrale : faut-il y voir l'expression la plus haute de l'esprit humain, son ouverture à un absolu qui le dépasse, ou au contraire une illusion, le signe d'une humanité qui se méconnaît elle-même ? Croire suppose-t-il de renoncer à la raison, ou la foi possède-t-elle sa propre forme de rationalité ? La religion est-elle le fondement de la morale, ou la morale peut-elle s'en passer ? Et dans une société laïque, quelle place reconnaître à la conviction religieuse de chacun ?
Ce chapitre se gardera de trancher la question de l'existence de Dieu, qui relève de la croyance personnelle et non du savoir philosophique. Il s'agira plutôt d'analyser la religion comme objet de pensée : ses composantes, ses prétentions, ses critiques, et la manière dont une société peut concilier liberté de conscience et vie commune.
13.1 Qu'est-ce que la religion ?
13.1.1 Les composantes de la religion
Le mot « religion » est souvent rapporté à deux étymologies latines complémentaires. Cicéron le rattache à relegere (relire, recueillir avec soin les choses du culte), tandis que Lactance le rattache à religare (relier). Cette seconde lecture est devenue dominante : la religion est ce qui relie l'homme à une réalité supérieure, et relie aussi les croyants entre eux dans une communauté.
La religion est un système de croyances et de pratiques relatif au sacré, qui unit dans une même communauté ceux qui y adhèrent. On y distingue généralement quatre dimensions : la croyance (l'adhésion à des vérités non prouvées), le rite (les pratiques codifiées du culte), le sacré (la séparation entre ce qui est inviolable et le profane) et le lien (la communauté des fidèles).
Le sacré désigne ce qui est mis à part, soustrait à l'usage ordinaire et entouré d'interdits, par opposition au profane, le domaine de la vie courante. Le sacré n'est pas nécessairement religieux au sens d'un dieu : il peut désigner tout ce qui inspire respect absolu et que l'on tient pour intangible.
13.1.2 Le rite et la croyance
La religion ne se réduit pas à une doctrine intellectuelle : elle est aussi un ensemble de gestes, de fêtes, de prières répétées qui structurent le temps et l'espace de la communauté.
Les grandes fêtes religieuses (les pèlerinages, les célébrations cycliques, les rites de passage comme la naissance, le mariage, la mort) rythment l'existence et renforcent l'appartenance au groupe. Le sociologue Émile Durkheim y voyait le moyen par lequel une société célèbre et entretient sa propre unité : en adorant ses symboles sacrés, la communauté prend conscience d'elle-même.
13.2 Foi et raison
13.2.1 Deux ordres distincts
La foi est une adhésion qui engage la personne tout entière, sans pouvoir s'appuyer sur une démonstration. La raison, elle, exige des preuves et des arguments. Le conflit entre les deux a longtemps structuré la pensée occidentale.
La foi est une adhésion personnelle et confiante à ce que l'on tient pour vrai sans en avoir la preuve. Elle se distingue du savoir (qui repose sur la démonstration) et de la simple opinion (qui est variable et superficielle), car elle engage durablement l'existence du croyant.
Pascal, à la fois grand savant et croyant, refuse de prétendre démontrer Dieu par la seule raison. Il distingue l'« esprit de géométrie » et l'« esprit de finesse », et affirme que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ». La foi relève pour lui d'un ordre supérieur, celui de la charité, qui ne contredit pas la raison mais la dépasse.
Méthode : Le pari de Pascal
Pascal propose un raisonnement adressé à l'incroyant indifférent. Puisque la raison ne peut décider si Dieu existe, il faut « parier ». Si l'on parie que Dieu existe et qu'on a raison, le gain est infini (le bonheur éternel) ; si l'on a tort, la perte est minime. Le calcul des probabilités conseille donc de parier pour l'existence de Dieu. Attention : ce pari n'est pas une preuve de l'existence de Dieu, mais un argument pour inciter à chercher la foi ; il a été critiqué (peut-on croire par intérêt ?).
13.3 Les preuves de l'existence de Dieu et leur critique
13.3.1 Les principales preuves classiques
La théologie rationnelle a tenté de prouver l'existence de Dieu par la seule raison. On distingue traditionnellement trois grandes preuves.
La preuve ontologique (Anselme, Descartes) déduit l'existence de Dieu de son concept même : l'idée d'un être parfait inclut nécessairement l'existence. La preuve cosmologique remonte des effets à leur cause première : le monde existant, il faut une cause non causée. La preuve physico-théologique (ou téléologique) infère un créateur intelligent à partir de l'ordre et de la finalité du monde.
13.3.2 La critique kantienne
Kant porte un coup décisif à ces preuves dans la Critique de la raison pure. Selon lui, la raison ne peut connaître que les phénomènes, c'est-à-dire les objets de l'expérience possible. Or Dieu n'est pas un objet d'expérience : prétendre le démontrer revient à appliquer les catégories de l'entendement au-delà de leur domaine légitime.
Kant objecte que « l'existence n'est pas un prédicat réel ». Affirmer qu'une chose existe n'ajoute rien à son concept : cent thalers réels ne contiennent pas un sou de plus que cent thalers possibles. On ne peut donc tirer l'existence de Dieu de la seule analyse de son concept. De même, les preuves cosmologique et physico-théologique étendent illégitimement le principe de causalité hors de l'expérience.
Pour Kant, si Dieu ne peut être un objet de connaissance, il demeure une idée de la raison et un postulat de la raison pratique. La morale exige que la vertu soit un jour accordée au bonheur (le « souverain bien ») ; cette harmonie suppose un être qui en garantisse la réalisation. Kant écrit qu'il a dû « limiter le savoir pour faire une place à la croyance ». Dieu n'est donc pas su, mais postulé au nom de l'exigence morale.
13.4 Religion et morale
13.4.1 La morale dépend-elle de la religion ?
On soutient parfois que sans Dieu, « tout serait permis » : la religion fonderait l'obligation morale par la promesse d'une récompense ou la menace d'un châtiment. Mais cette thèse est contestable.
Pour Kant, agir moralement par crainte du châtiment ou espoir de récompense, c'est agir par intérêt, donc sans réelle valeur morale. La véritable moralité est autonome : elle obéit à la loi que la raison se donne à elle-même, par devoir et non par calcul. La morale n'a donc pas besoin de la religion pour fonder ses devoirs ; c'est même l'inverse, la religion authentique se reconnaît à sa portée morale.
Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, Bergson distingue une morale close, faite d'obligations sociales qui assurent la cohésion d'un groupe, et une morale ouverte, portée par l'élan des grandes figures (saints, mystiques, héros) qui appellent à l'amour de l'humanité entière. À cette distinction correspondent une religion « statique » (qui rassure et conserve) et une religion « dynamique » (élan créateur tourné vers tous les hommes).
13.5 Les critiques de la religion
À partir du XIXe siècle, plusieurs penseurs cessent de se demander si Dieu existe pour se demander pourquoi les hommes croient. La religion devient un objet d'analyse critique : on en cherche l'origine humaine, psychologique ou sociale.
13.5.1 Feuerbach : la religion comme projection
Pour Feuerbach (L'Essence du christianisme), Dieu est une projection : l'homme attribue à un être imaginaire ses propres qualités portées à l'infini (la bonté, la puissance, le savoir). En adorant Dieu, l'homme adore en réalité sa propre essence d'espèce, mais en se dépossédant : plus Dieu est riche, plus l'homme se croit pauvre. La théologie n'est donc qu'une anthropologie qui s'ignore.
13.5.2 Marx : « l'opium du peuple »
Marx prolonge Feuerbach en l'inscrivant dans l'analyse sociale. La religion n'est pas seulement une projection psychologique : elle a une fonction dans une société d'exploitation.
Marx écrit que « la religion est le soupir de la créature opprimée […] elle est l'opium du peuple ». La religion console les opprimés de leur misère réelle par le bonheur illusoire d'un au-delà, et les détourne ainsi de transformer leur condition. Elle endort la révolte. Pour Marx, il faut donc critiquer non d'abord le ciel, mais la terre : supprimer les conditions sociales qui rendent la religion nécessaire.
13.5.3 Freud : la religion comme illusion
Dans L'Avenir d'une illusion, Freud analyse la religion comme une illusion : non pas nécessairement une erreur, mais une croyance dont la force vient de ce qu'elle réalise un désir. Face à la détresse de l'existence et à la toute-puissance de la nature, l'homme se forge l'image d'un Dieu-Père protecteur, prolongeant le désir infantile d'être protégé. La religion serait ainsi une « névrose obsessionnelle universelle » de l'humanité.
Freud précise qu'une illusion n'est pas forcément fausse : l'attente qu'une jeune fille bourgeoise épouse un prince est une illusion, mais elle pourrait se réaliser. Dire que la religion est une illusion, c'est dire qu'elle repose sur la satisfaction d'un désir plus que sur des preuves, sans préjuger absolument de sa vérité ou de sa fausseté.
13.6 Religion et laïcité
13.6.1 Le principe de laïcité
Ces critiques rappellent que la croyance ne s'impose pas comme un savoir. Dans une société pluraliste, l'État doit garantir la coexistence de convictions diverses, religieuses ou non.
La laïcité est le principe de séparation des Églises et de l'État (en France, loi de 1905). Elle repose sur trois piliers : la liberté de conscience (chacun croit ou ne croit pas), l'égalité de tous les citoyens quelles que soient leurs convictions, et la neutralité de l'État, qui ne reconnaît ni ne salarie aucun culte. La laïcité n'est pas l'hostilité à la religion, mais la condition d'une libre pratique de chacune dans le respect de l'espace commun.
La distinction entre sphère publique et sphère privée permet de concilier l'unité de la cité et la diversité des croyances. La tolérance, défendue dès les Lumières (Locke, Voltaire), ne signifie pas indifférence à la vérité, mais refus de contraindre les consciences : on ne peut imposer une foi par la force sans la dénaturer.
13.7 Le sens du sacré
13.7.1 Une dimension irréductible ?
Même critiquée, la religion témoigne d'un rapport au sacré qui semble propre à l'humanité. Reconnaître le sacré, c'est admettre qu'il existe des choses devant lesquelles on s'arrête : la vie, la dignité de la personne, certains lieux ou symboles.
Le sens du sacré peut survivre à la sécularisation. Ainsi, l'affirmation que la personne humaine est « sacrée », inviolable, structure la morale et le droit modernes (la notion de dignité). Le sacré désigne alors ce qui ne se monnaie pas, ce que l'on ne peut traiter comme un simple moyen. La question religieuse rejoint ici la question morale : qu'est-ce qui, pour l'homme, doit demeurer inconditionnellement respecté ?