Approche ondulatoire de la mécanique quantique
Cours complet · physique des ondes 2 (PC), chapitre 5 · CPGE PC (2e année)
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La physique des ondes développée dans les chapitres précédents trouve dans la mécanique quantique l'un de ses champs d'application les plus spectaculaires. À l'échelle atomique, une particule matérielle – électron, nucléon, atome – ne se décrit plus par une trajectoire mais par une fonction d'onde, objet ondulatoire dont le module carré donne une probabilité de présence. La dualité onde-corpuscule et l'inégalité de Heisenberg, entrevues en première année, deviennent ici quantitatives.
Ce chapitre adopte une démarche volontairement modeste et unidimensionnelle : on met en équations quelques situations physiques réelles (électron confiné, particule face à une marche ou une barrière de potentiel) à l'aide de l'équation de Schrödinger, admise, et l'on discute graphiquement les solutions. L'aboutissement naturel est l'effet tunnel, phénomène sans équivalent classique qui explique la radioactivité et fait fonctionner le microscope à effet tunnel. Toute discussion sur la mesure et sur le spin est hors programme.
5.1 Fonction d'onde et amplitude de probabilité
5.1.1 La fonction d'onde
En mécanique classique, l'état d'une particule ponctuelle est fixé à chaque instant par sa position et sa quantité de mouvement . En mécanique quantique, ces deux grandeurs ne peuvent être connues simultanément avec une précision arbitraire : l'état de la particule est décrit par une fonction complexe de la position et du temps.
L'état d'une particule quantique se déplaçant sur un axe est entièrement décrit par une fonction d'onde , à valeurs complexes. Cette fonction joue le rôle d'amplitude de probabilité : elle n'est pas directement mesurable, mais son module carré a un sens physique.
La quantité
est la probabilité de trouver la particule, à l'instant , dans l'intervalle . La grandeur
est appelée densité linéique de probabilité de présence (unité : ).
La particule existe quelque part sur l'axe : la probabilité de la trouver sur tout entier vaut . Cette contrainte impose une condition sur la fonction d'onde.
Une fonction d'onde physiquement acceptable est normalisée :
La fonction d'onde doit donc être de carré sommable ; en particulier lorsque . Une constante multiplicative globale (constante de normalisation) est choisie pour satisfaire cette égalité.
La phase globale de n'a aucune signification physique : et (avec réel constant) décrivent le même état. Seules les différences de phase, qui interviennent dans les interférences, sont observables.
Pour un électron dans un atome, l'analogue tridimensionnel est la densité de probabilité de présence : c'est exactement ce que le chimiste appelle une orbitale. Les « nuages » électroniques , , ne sont rien d'autre que les zones où est notable.
5.1.2 Principe de superposition et interférences
L'équation de Schrödinger étant linéaire (voir plus loin), toute combinaison linéaire de fonctions d'onde solutions est encore une solution.
Si et sont deux états possibles de la particule, alors (avec ) en est un aussi. La densité de présence associée
comporte un terme d'interférence.
Ce terme croisé explique la figure d'interférences observée lorsqu'on envoie des particules une par une à travers deux fentes d'Young : chaque particule interfère avec elle-même, et la répartition des impacts reconstitue peu à peu la figure prévue par . C'est la signature la plus directe de la nature ondulatoire de la matière.
5.2 Équation de Schrödinger et particule libre
5.2.1 L'équation de Schrödinger
L'évolution de la fonction d'onde est régie par une équation aux dérivées partielles linéaire du premier ordre en temps, postulée par Schrödinger en 1926. On l'admet.
Pour une particule de masse soumise à une énergie potentielle ,
où est la constante de Planck réduite. Le terme traduit l'énergie cinétique, le terme l'énergie potentielle.
La présence de rend nécessairement complexe. L'équation est linéaire, ce qui garantit le principe de superposition ; elle est du premier ordre en , si bien que la donnée de suffit à déterminer toute l'évolution ultérieure (déterminisme quantique).
5.2.2 États stationnaires
On cherche des solutions à variables séparées , dites stationnaires, dans le cas d'un potentiel indépendant du temps .
Démonstration (Séparation des variables)
En reportant dans l'équation et en divisant par :
Le membre de gauche ne dépend que de , celui de droite que de : les deux sont égaux à une même constante, homogène à une énergie, notée . On en tire et l'équation portant sur .
Un état stationnaire d'énergie est une fonction d'onde de la forme
où la partie spatiale vérifie l'équation de Schrödinger stationnaire
La relation (Planck-Einstein) identifie à l'énergie de la particule.
Pour un état stationnaire, la densité de présence est indépendante du temps : d'où le nom. Il ne faut pas confondre cette notion avec celle d'onde stationnaire de la physique classique : ici, oscille en tout point à la même pulsation , mais avec une phase globale et non un profil à nœuds fixes.
5.2.3 La particule libre et sa relation de dispersion
Pour une particule libre, partout. L'équation stationnaire devient avec , dont les solutions sont des ondes planes.
La fonction d'onde d'une particule libre d'impulsion bien définie est l'onde plane progressive
En reportant dans l'équation de Schrödinger, on obtient la relation de dispersion
qui n'est autre que l'énergie cinétique non relativiste.
Cette relation est celle d'un milieu dispersif : les vitesses de phase et de groupe diffèrent.
La vitesse de groupe coïncide avec la vitesse classique de la particule : c'est elle qui décrit le déplacement de la particule.
Une onde plane pure n'est pas normalisable ( constant sur ) : elle ne décrit pas une particule localisée, mais sert de brique élémentaire. Une particule réelle est décrite par une superposition d'ondes planes.
5.2.4 Paquet d'ondes et inégalité de Heisenberg
Pour localiser la particule, on superpose des ondes planes de nombres d'onde voisins, centrés sur avec une largeur :
Cette superposition, un paquet d'ondes, forme une « bosse » localisée de largeur (figure fig:paquet).
(pointillés) de largeur . Plus l'enveloppe est étroite, plus il faut d'ondes planes de variés pour la construire.</div>
L'analyse de Fourier impose un compromis entre étendue spatiale et étendue spectrale, déjà rencontré pour les signaux : un signal bref possède un spectre large.
Les largeurs caractéristiques d'un paquet d'ondes vérifient
Il est impossible de connaître simultanément et exactement la position et la quantité de mouvement d'une particule : mieux on localise la particule ( petit), plus son impulsion est indéterminée ( grand).
À la densité est associé un courant de probabilité
Pour une onde plane , on trouve : le courant s'interprète comme le produit densité vitesse. Il servira à définir un coefficient de transmission.
5.3 Particule dans un potentiel uniforme par morceaux
On étudie des potentiels constants par morceaux, modèles simplifiés de situations réelles. Dans chaque zone où est constant, l'équation stationnaire s'écrit , dont la nature des solutions dépend du signe de :
- si : avec , solutions oscillantes (zone classiquement permise) ;
- si : avec , solutions exponentielles (zone classiquement interdite, onde évanescente).
Aux frontières entre deux zones, on admet la continuité de la fonction d'onde et de sa dérivée : et sont continues (sauf si le potentiel devient infini, auquel cas seule reste continue et s'annule).
5.3.1 La marche de potentiel
Considérons une marche de hauteur (figure fig:marche) et une particule d'énergie arrivant depuis la gauche.
droite, elle décroît exponentiellement : la particule pénètre dans la zone interdite sur une profondeur .</div>
Classiquement, la particule d'énergie rebondit et ne pénètre pas dans la région . Quantiquement, pour : la densité de présence n'est pas nulle. La particule pénètre dans la zone interdite sur une distance caractéristique , même si elle finit toujours par être réfléchie ( car l'onde évanescente ne transporte pas de courant). Cette pénétration est la clé de l'effet tunnel.
5.3.2 Le puits de potentiel infini : quantification de l'énergie
Enfermons la particule dans un puits de largeur et de profondeur infinie : pour et ailleurs. La particule est liée : elle ne peut sortir.
Démonstration (Résolution du puits infini)
Hors du puits, (pénétration impossible). À l'intérieur, avec , la solution générale est . La continuité de en impose ; celle en impose , donc
Les nombres d'onde, et donc les énergies, ne peuvent prendre qu'une suite discrète de valeurs.
Les états stationnaires d'une particule dans un puits infini de largeur ont pour parties spatiales et énergies
L'énergie est quantifiée : le confinement (caractère lié) impose un spectre discret. La constante assure la normalisation.
associées, tracées au-dessus de leur niveau. possède nœuds internes et s'annule sur les parois.</div>
Pour un électron () dans un puits de largeur ,
Les niveaux suivants valent , : les écarts sont de l'ordre de l'électron-volt, échelle typique de la physique atomique. Pour un objet macroscopique (, ), serait de l'ordre de , totalement indécelable : la quantification ne se manifeste qu'à l'échelle microscopique.
L'état fondamental a une énergie non nulle : c'est l'énergie de confinement quantique. On la retrouve par l'inégalité de Heisenberg. La particule étant localisée sur , son impulsion vérifie , d'où une énergie cinétique minimale
du même ordre que . Confiner une particule quantique augmente son énergie cinétique.
5.3.3 Oscillation d'une superposition de deux états
Une particule peut se trouver dans une superposition de deux états stationnaires, par exemple
La densité de présence contient alors un terme d'interférence oscillant :
La position moyenne de la particule oscille à la pulsation : cet état n'est pas stationnaire. La fréquence d'oscillation est directement reliée à la différence des énergies – c'est le principe des transitions et de l'émission de photons de pulsation .
5.3.4 Le puits de potentiel de profondeur finie
Le puits infini est une idéalisation : un puits réel (électron dans un atome, dans une boîte quantique semi-conductrice) a une profondeur finie . On considère le puits symétrique de largeur
On cherche les états liés, d'énergie : la particule est piégée, mais peut déborder classiquement dans les régions interdites.
Mise en équation par domaine.
L'équation stationnaire se résout séparément dans les trois zones, avec
- Intérieur () : , solutions oscillantes. Le potentiel étant pair, les états propres sont pairs () ou impairs ().
- Extérieur () : , solutions exponentielles. Pour rester de carré sommable (état lié), on ne garde que la branche décroissante : . C'est une onde évanescente : la particule pénètre dans la zone classiquement interdite sur une profondeur .
Quantification par raccordement.
On écrit la continuité de et de en . Le rapport (dérivée logarithmique) élimine les constantes et fournit, pour les états pairs,
Avec la contrainte (cercle de rayon fixé par la profondeur), ce système n'admet de solution que pour des valeurs discrètes de : l'énergie est quantifiée. Contrairement au puits infini, le nombre d'états liés est fini (il croît avec la profondeur et la largeur ).
Méthode : Discussion graphique de la quantification
On pose et . Les deux relations deviennent
Dans le plan , on trace les branches de (et pour les impairs) et le quart de cercle . Chaque intersection donne un niveau lié. Le rayon fixé par compte les intersections : plus le puits est profond, plus il y a de niveaux. Un puits, si peu profond soit-il, possède toujours au moins un état lié (pair).
fonctions d'onde débordent dans les zones classiquement interdites sous forme d'ondes évanescentes (élargissement effectif du puits). Fondamental pair (bleu), premier excité impair (rouge).</div>
Les ondes évanescentes qui débordent de part et d'autre élargissent effectivement le puits : la particule est confinée sur une longueur . Or l'énergie de confinement décroît quand la largeur augmente : par l'inégalité de Heisenberg , donc
Les niveaux d'un puits fini sont abaissés par rapport à ceux du puits infini de même largeur. À la limite , on a , l'onde ne déborde plus, et l'on retrouve les niveaux du puits infini.
5.4 L'effet tunnel
5.4.1 Traversée d'une barrière de potentiel
Considérons une barrière de potentiel de hauteur et de largeur (figure fig:tunnel), et une particule d'énergie incidente depuis la gauche.
s'annule pas ; une onde transmise, de faible amplitude, émerge à droite. La particule a une probabilité non nulle de franchir la barrière alors que .</div>
Classiquement, la particule est réfléchie : elle ne peut franchir la barrière. Quantiquement, la fonction d'onde ne s'annule pas dans la barrière (onde évanescente ) et, si la barrière est assez mince, une onde de faible amplitude en ressort de l'autre côté. La particule peut donc traverser : c'est l'effet tunnel.
On définit le coefficient de transmission comme le rapport des courants de probabilité transmis et incident :
C'est la probabilité qu'une particule incidente franchisse la barrière. On définit de même le coefficient de réflexion , avec .
Pour une barrière rectangulaire de hauteur et de largeur , avec et , le coefficient de transmission exact vaut
Dans le cas d'une barrière épaisse ou haute (), et l'on obtient l'expression approchée fondamentale
où est un préfacteur d'ordre .
Le coefficient de transmission décroît exponentiellement avec la largeur de la barrière et avec la racine de la hauteur . L'effet tunnel n'est appréciable que pour des barrières très minces (quelques dixièmes de nanomètre) : c'est ce qui le rend à la fois rare et extraordinairement sensible.
5.4.2 Applications de l'effet tunnel
Une pointe métallique conductrice est approchée à une fraction de nanomètre de la surface à étudier ; le vide entre les deux forme une barrière de potentiel. Un courant tunnel d'électrons circule, d'intensité où est la distance pointe-surface. Comme varie d'un facteur pour un déplacement de , la mesure du courant donne une carte du relief à l'échelle atomique. Le STM (Binnig et Rohrer, prix Nobel 1986) permet de « voir » les atomes individuels.
Dans un noyau lourd, une particule (deux protons, deux neutrons) est piégée par l'interaction nucléaire forte, mais repoussée par la barrière coulombienne à plus grande distance. Son énergie étant inférieure au sommet de la barrière, elle ne pourrait s'échapper classiquement. L'effet tunnel lui donne une probabilité minuscule mais non nulle de traverser à chaque tentative (loi de Gamow, 1928). La dépendance exponentielle de en explique l'énorme gamme des durées de vie des noyaux (de la microseconde au milliard d'années) pour des variations modestes de l'énergie de la particule.
D'autres dispositifs exploitent l'effet tunnel : la diode tunnel (électronique rapide), la jonction Josephson (supraconductivité, étalon de tension), la mémoire flash (injection d'électrons à travers un oxyde mince). C'est un phénomène quantique omniprésent en technologie.
5.5 Synthèse du chapitre
- Fonction d'onde : amplitude de probabilité complexe. Densité de présence (), normalisation (interprétation de Born).
- Équation de Schrödinger : . Linéaire superposition et interférences.
- État stationnaire : , indépendante du temps ; vérifie .
- Particule libre : onde plane , relation de dispersion ; (vitesse de la particule), .
- Heisenberg : .
- Puits infini : , quantification par confinement ; énergie de confinement retrouvée par Heisenberg ().
- Effet tunnel : traversée d'une barrière avec ; , ; décroissance exponentielle en et . Applications : STM, radioactivité .
<i class="fa-solid fa-dumbbell mr-2" style="color:#2E7559"></i>5.6 Exercices résolus
Une particule est décrite à par (paquet gaussien). Déterminer la constante (réelle positive).
Démonstration
On écrit la condition de normalisation :
en utilisant . D'où .
Montrer que l'onde plane est solution de l'équation de Schrödinger libre et en déduire .
Démonstration
On calcule et . En reportant :
En simplifiant par : , soit .
Un électron est confiné dans un puits infini de largeur . Calculer les deux premiers niveaux et la longueur d'onde du photon émis lors de la transition .
Démonstration
Avec et :
La transition libère . La longueur d'onde du photon est (ultraviolet).
Un électron d'énergie arrive sur une marche de hauteur . Calculer la profondeur de pénétration dans la zone interdite.
Démonstration
On a et :
La particule pénètre sur environ un dixième de nanomètre : une barrière de cette épaisseur laisse donc passer une fraction notable des électrons par effet tunnel.
Dans un STM, le courant est avec . De quel facteur varie si la distance pointe-surface augmente de ?
Démonstration
Le rapport des courants vaut
Le courant est divisé par pour un déplacement de : c'est cette dépendance exponentielle qui confère au STM sa résolution verticale sub-atomique.
Retrouver, par l'inégalité de Heisenberg, l'ordre de grandeur de l'énergie fondamentale d'une particule confinée dans un puits de largeur .
Démonstration
La particule étant localisée dans , l'inégalité donne . En supposant (particule confinée sans vitesse moyenne), on a , d'où
Ce résultat est du même ordre que obtenu exactement : le confinement interdit l'état de repos .
5.7 Exercices d'entraînement
- Densité de présence. Une fonction d'onde vaut . Déterminer par normalisation, puis calculer la probabilité de trouver la particule dans l'intervalle .
- Unités. Vérifier l'homogénéité de la densité linéique () et en déduire la dimension de pour un problème à une dimension.
- Onde plane et impulsion. On mesure la longueur d'onde de de Broglie d'un électron : . Calculer , , puis l'énergie cinétique en .
- Vitesses de phase et de groupe. Pour une particule libre, montrer que . Interpréter physiquement le fait que ce soit qui décrive le mouvement.
- Relation de Heisenberg. Un électron est localisé dans . Estimer l'incertitude minimale sur sa vitesse. Comparer à la vitesse thermique à .
- Puits infini. Pour un proton dans un puits de largeur (ordre de grandeur d'un noyau), calculer en . Commenter l'échelle d'énergie nucléaire.
- Densité dans le fondamental. Pour dans un puits infini , déterminer la position la plus probable et la probabilité de présence dans le tiers central .
- Confinement. Comparer pour un électron dans et dans . De quel facteur l'énergie de confinement augmente-t-elle quand on divise par 10 ? Conclure sur le coût énergétique du confinement.
- Superposition. Une particule est dans l'état dans un puits infini. Exprimer la pulsation d'oscillation de en fonction de et de la largeur . Application numérique pour un électron, .
- Marche de potentiel. Un électron d'énergie rencontre une marche . Calculer et la profondeur de pénétration . Que devient lorsque ?
- Effet tunnel : dépendance en largeur. Pour une barrière avec , calculer le rapport dans l'approximation . Commenter.
- Radioactivité (qualitatif). Deux noyaux émettent des particules d'énergies et à travers une barrière de hauteur . En utilisant avec , expliquer qualitativement pourquoi le noyau B (énergie plus élevée) a une durée de vie bien plus courte que le noyau A.