Marches et barrières de potentiel ; effet tunnel
Cours complet · physique quantique (MPI), chapitre 3 · CPGE MPI (2e année)
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« Ce qui est impossible en mécanique classique n'est que peu probable en mécanique quantique. »
Le chapitre précédent a établi la fonction d'onde d'une particule libre, c'est-à-dire évoluant dans un potentiel uniforme. Nous abordons ici la situation physiquement centrale du programme MPI : une particule rencontre une variation brutale du potentiel. Deux modèles élémentaires, la marche et la barrière, suffisent à faire apparaître des comportements sans aucun équivalent classique : réflexion partielle sur un obstacle franchissable, pénétration dans une région interdite (onde évanescente) et, plus spectaculaire encore, la traversée d'une barrière alors même que l'énergie de la particule est inférieure à sa hauteur — l'effet tunnel. Ces résultats gouvernent la radioactivité , le microscope à effet tunnel, les diodes tunnel et la fusion stellaire.
Conformément à l'esprit du programme, l'accent est mis sur l'interprétation des résultats et l'exploitation des formules, plus que sur la lourdeur algébrique du cas de la barrière.
3.1 Position du problème et outils
3.1.1 Potentiels constants par morceaux
On modélise l'action du milieu sur la particule par une énergie potentielle constante par morceaux : le demi-espace ou la zone étudiée est découpé en régions où prend une valeur fixe, avec des discontinuités localisées. Ce n'est qu'une idéalisation — un vrai profil varie continûment — mais elle rend les calculs analytiquement solubles tout en conservant l'essentiel de la physique.
Dans chaque région où (constante), on cherche les états stationnaires , dont la partie spatiale obéit à l'équation de Schrödinger indépendante du temps :
Selon le signe de dans une région, la solution change de nature :
- si , on pose et : les solutions sont des ondes planes (régime propagatif) ;
- si , on pose et : les solutions sont des exponentielles réelles (régime évanescent).
3.1.2 Conditions de raccordement
Aux points de discontinuité de , on ne peut pas résoudre l'équation localement ; on raccorde les solutions des différentes régions. Les conditions, admises, traduisent la régularité imposée par l'équation de Schrödinger.
En tout point où présente une discontinuité finie, la fonction d'onde spatiale et sa dérivée première sont continues :
La continuité de assure une densité de présence bien définie ; celle de découle de ce que ne peut avoir qu'une discontinuité finie (car est fini). Ces deux conditions à chaque interface fournissent exactement le nombre d'équations nécessaires pour déterminer les amplitudes.
Si devient infini (marche ou puits infini, chapitre suivant), la continuité de tombe : seule reste continue et s'annule à la paroi.
3.1.3 Courant de probabilité et coefficients et
Pour quantifier « ce qui passe » et « ce qui rebrousse chemin », on utilise le courant de probabilité, admis pour un état stationnaire.
Pour une fonction d'onde , le courant de probabilité est
Pour une onde plane , on obtient , produit de la vitesse par la densité : c'est un flux de probabilité. En régime stationnaire à une dimension, est indépendant de (conservation du courant), ce qui traduit la conservation locale de la probabilité.
On envoie une onde incidente d'amplitude depuis . Une partie est réfléchie (amplitude , même région), une partie est transmise (amplitude , région de sortie).
On définit
La conservation du courant impose
et s'interprètent comme les probabilités que la particule soit respectivement réfléchie et transmise.
n'est pas le simple rapport des modules carrés : il faut pondérer par les vitesses (donc les vecteurs d'onde) de part et d'autre. On a (même vitesse), mais lorsque les vecteurs d'onde diffèrent ( à l'entrée, à la sortie).
3.2 Marche de potentiel
On considère une marche montante située en :
3.2.1 Cas : réflexion partielle
Dans la région 1, avec . Dans la région 2, l'onde transmise se propage vers les seulement (pas de source à l'infini) : avec .
Établir et et vérifier .
Démonstration
Les conditions de raccordement en donnent :
En éliminant dans la seconde équation : , d'où
On en déduit
On vérifie .
Le résultat majeur est que dès que , c'est-à-dire dès que , même si . Classiquement, une particule d'énergie suffisante passe toujours () : elle est simplement ralentie. Quantiquement, toute variation brutale du potentiel réfléchit partiellement l'onde, exactement comme une onde lumineuse à l'interface entre deux milieux d'indices différents. La formule est d'ailleurs l'analogue du coefficient de Fresnel en amplitude.
Ce phénomène subsiste pour une marche descendante () : la particule accélère mais est encore partiellement réfléchie. Seule compte la discontinuité, pas son signe.
3.2.2 Cas : onde évanescente et réflexion totale
Si , la région 2 est classiquement interdite. Le vecteur d'onde devient imaginaire pur : posons avec . La solution ne diverge pas, on la retient ; l'autre, , exploserait en et est rejetée. Ainsi :
Montrer que tout en admettant une pénétration non nulle de la fonction d'onde dans la zone interdite.
Démonstration
On reprend le raccordement en remplaçant :
D'où . Ce nombre complexe a pour module : . Toute la probabilité est réfléchie. Le courant transmis est nul car est réelle à une phase globale près : , donc et est bien respecté.
Pourtant, la densité de présence dans la zone interdite n'est pas nulle :
La particule pénètre sur une profondeur caractéristique avant que l'onde ne s'éteigne.
Deux ruptures avec la mécanique classique :
- la particule est certainement réfléchie (), comme classiquement, mais avec un déphasage à la réflexion (le coefficient est complexe) ;
- il existe une probabilité non nulle de trouver la particule dans la région interdite , sur une épaisseur . Classiquement, y serait absurde. C'est cette pénétration qui, appliquée à une barrière d'épaisseur finie, engendre l'effet tunnel.
Capacité numérique : profondeur de pénétration
Estimons la profondeur de pénétration pour un électron face à une marche telle que .
import numpy as np
hbar = 1.054e-34 # J.s
m = 9.109e-31 # masse de l'electron (kg)
eV = 1.602e-19 # 1 eV en joules
def profondeur(dV_eV):
"""Profondeur de penetration delta = 1/(2 kappa) en metres."""
dV = dV_eV * eV
kappa = np.sqrt(2 * m * dV) / hbar
return 1.0 / (2 * kappa)
for dV in (0.1, 1.0, 5.0):
print(f"V0 - E = {dV:4.1f} eV -> delta = {profondeur(dV)*1e9:6.3f} nm")
# V0 - E = 1.0 eV -> delta 0.098 nm : quelques dixiemes de nm, echelle atomique
La pénétration est de l'ordre de l'angström : microscopique, mais suffisante pour qu'une barrière atomiquement fine soit franchie par effet tunnel.
3.3 Barrière de potentiel et effet tunnel
On superpose maintenant deux marches : une barrière rectangulaire de hauteur et de largeur :
On s'intéresse au cas tunnel : classiquement la particule incidente rebrousse toujours chemin (). Quantiquement, l'onde évanescente n'a pas le temps de s'éteindre complètement sur la largeur et « ressort » de l'autre côté avec une amplitude réduite mais non nulle.
3.3.1 Structure des solutions
avec et . Dans la région 2, les deux exponentielles sont conservées car la région est bornée : aucune ne diverge. Il y a deux interfaces ( et ), donc quatre équations de raccordement pour quatre rapports d'amplitude — le calcul est lourd (non exigible), on en donne le résultat.
Pour , le coefficient de transmission vaut
Il décroît lorsque la hauteur ou la largeur de la barrière augmente, et tend vers quand .
3.3.2 Barrière épaisse : la formule à retenir
Méthode : Approximation de barrière épaisse (ou opaque)
Lorsque la barrière est « épaisse », au sens , on a , donc . Le terme est négligeable devant le second et
Le facteur dominant est l'exponentielle : la transmission décroît exponentiellement avec
- la largeur de la barrière ;
- la racine du déficit d'énergie ;
- la racine de la masse : un proton () traverse fois moins facilement qu'un électron dans les mêmes conditions. L'effet tunnel est donc essentiellement un phénomène d'objets légers.
Cette dépendance exponentielle explique la sensibilité extrême du microscope à effet tunnel (le courant varie d'un ordre de grandeur quand la pointe s'éloigne d'un seul angström) et l'étalement gigantesque des durées de vie en radioactivité .
Un électron d'énergie arrive sur une barrière de hauteur et de largeur . Estimer .
Démonstration
On calcule d'abord :
Alors (barrière modérément épaisse), et . Le préfacteur vaut , donc
Environ des électrons traversent : faible, mais parfaitement mesurable. La formule brute donne le bon ordre de grandeur.
Capacité numérique : en fonction de la largeur et de l'énergie
Traçons et comparons formule exacte et formule approchée : la décroissance exponentielle apparaît comme une droite en échelle logarithmique.
import numpy as np
import matplotlib.pyplot as plt
hbar = 1.054e-34; m = 9.109e-31; eV = 1.602e-19
def T_exact(E, V0, a):
E, V0 = E*eV, V0*eV
kappa = np.sqrt(2*m*(V0 - E))/hbar
return 1.0/(1 + V0**2/(4*E*(V0 - E)) * np.sinh(kappa*a)**2)
def T_approx(E, V0, a):
E, V0 = E*eV, V0*eV
kappa = np.sqrt(2*m*(V0 - E))/hbar
return 16*E*(V0 - E)/V0**2 * np.exp(-2*kappa*a)
a = np.linspace(0.1e-9, 1.0e-9, 200)
plt.semilogy(a*1e9, T_exact(1.0, 2.0, a), label="exact")
plt.semilogy(a*1e9, T_approx(1.0, 2.0, a), '--', label="approx epaisse")
plt.xlabel("largeur a (nm)"); plt.ylabel("T")
plt.title("Transmission tunnel : E=1 eV, V0=2 eV")
plt.legend(); plt.grid(True, which="both"); plt.show()
# La pente en echelle log vaut -2*kappa/ln(10) : signature de l'effet tunnel.
On observe une droite en échelle logarithmique (loi ) et la coïncidence de l'approximation avec l'exact dès que .
3.3.3 Applications de l'effet tunnel
- [Radioactivité (Gamow, 1928).] Une particule est piégée dans le noyau par la barrière coulombienne. Sa faible probabilité de traverser par effet tunnel, exponentiellement sensible à l'énergie, explique l'écart colossal des durées de vie (s à ans) : c'est la loi de Geiger--Nuttall.
- [Microscope à effet tunnel (STM, 1981).] Une pointe conductrice est approchée à quelques angströms d'une surface ; les électrons franchissent le vide (barrière de potentiel) par effet tunnel. Le courant, en , varie d'un facteur par angström, offrant une résolution atomique (prix Nobel 1986 à Binnig et Rohrer).
- [Jonction et diode tunnel.] Dans une jonction semi-conductrice mince ou une jonction Josephson supraconductrice, les porteurs traversent une fine barrière isolante par effet tunnel, à la base de composants électroniques rapides.
La fusion thermonucléaire dans les étoiles repose elle aussi sur l'effet tunnel : les protons franchissent leur répulsion coulombienne bien qu'ils n'aient pas l'énergie classique suffisante.
3.4 Synthèse
- Méthode générale. Dans chaque région où est constant, écrire comme onde plane (si ) ou exponentielle réelle (si ), avec
Raccorder et à chaque interface (discontinuité finie de ). Rejeter toute exponentielle divergente dans une région non bornée.
- Coefficients. et via les courants de probabilité ; toujours .
- Marche, . : réflexion partielle quantique même quand la particule a l'énergie de passer.
- Marche, . (réflexion totale) mais onde évanescente : pénétration sur dans la zone classiquement interdite.
- Barrière, = effet tunnel. : la particule traverse. Barrière épaisse () :
Décroissance exponentielle en , en et en .
- Applications. Radioactivité , microscope à effet tunnel (STM), diodes/jonctions tunnel, fusion stellaire.
<i class="fa-solid fa-dumbbell mr-2" style="color:#2E7559"></i>3.5 Exercices résolus
Une particule d'énergie est dans la région où , non bornée vers . Justifier la forme .
Démonstration
La solution générale est . Comme la région s'étend jusqu'à , le terme diverge et rend infini : il est physiquement inacceptable, donc . Il reste l'onde évanescente , de carré intégrable sur .
Calculer la phase du coefficient de réflexion .
Démonstration
Écrivons avec et . Alors et
La réflexion est totale () mais s'accompagne d'un déphasage , contrairement à la réflexion classique. Ce déphasage dépend de l'énergie, ce qui décale la position des ventres de l'onde stationnaire en amont de la marche.
Dans un STM, la barrière du vide a une hauteur effective . De combien faut-il éloigner la pointe pour que le courant tunnel soit divisé par 10 ?
Démonstration
Le courant est , donc , soit . Or
D'où . Un seul angström de recul divise le courant par 10 : d'où la résolution verticale sub-atomique du STM.
À partir de la formule exacte de , exprimer et vérifier sans recalculer les amplitudes.
Démonstration
La conservation du courant en régime stationnaire impose directement . Avec , on a
Aucun courant ne se « perd » : ce qui n'est pas transmis est réfléchi. Cette relation dispense de calculer explicitement , souvent la partie la plus pénible du problème.
À et fixés, comparer les transmissions tunnel d'un électron et d'un proton.
Démonstration
Le facteur dominant est avec . Le rapport des exposants est . Ainsi , c'est-à-dire que pour une même barrière, si , alors : rigoureusement inobservable. L'effet tunnel est donc réservé, en pratique, aux particules légères (électrons) ou aux barrières nucléaires très minces.
Que devient quand ? Interpréter.
Démonstration
Quand , , donc et . Le terme
donc , valeur finie non nulle. La transmission reste inférieure à 1 même à la « crête » de la barrière : il subsiste une réflexion quantique, en continuité avec le cas de la marche .
3.6 Exercices d'entraînement
- Marche descendante. Une particule d'énergie aborde une marche descendante ( passe de à ). Établir et et montrer que : commenter l'analogie optique.
- Vitesses et courant. Vérifier explicitement que pour la marche , le rapport redonne bien .
- Profondeur de pénétration. Pour un neutron thermique () face à une marche telle que , calculer et comparer à la taille d'un noyau ().
- Onde stationnaire partielle. Dans la région d'une marche , montrer que présente des oscillations (interférence incident/réfléchi) et exprimer le contraste. En déduire pourquoi n'interdit pas ces franges.
- Continuité de . Montrer, à partir de l'équation de Schrödinger stationnaire, que dans toute région où est réel.
- Barrière fine. Développer exact au premier ordre en (barrière mince, ) et montrer que .
- Application numérique STM. Pour et une distance pointe--surface , estimer pour un électron, puis le facteur de variation du courant si la distance augmente de .
- Double barrière (qualitatif). On place deux barrières identiques séparées par un puits. Expliquer qualitativement pourquoi certaines énergies donnent (transmission résonnante).
- Radioactivité (Gamow simplifié). On modélise la barrière coulombienne par une barrière rectangulaire équivalente de hauteur et largeur . Exprimer en fonction de et retrouver la dépendance de la durée de vie avec l'énergie de la particule .
- Barrière et masse effective. Un électron de masse effective dans un semi-conducteur traverse une barrière isolante. Comparer à celui d'un électron libre de masse dans la même barrière.
- Symétrie du problème. Montrer que pour une barrière symétrique, est le même que l'onde arrive par la gauche ou par la droite (réciprocité).
- Estimation d'énergie par Heisenberg. Pour une particule qui pénètre sur dans la zone interdite, relier à l'incertitude en position et retrouver, via , l'ordre de grandeur du « déficit » d'énergie .