Comment la socialisation contribue-t-elle à expliquer les différences de comportement des individus ?
Cours complet · SES (première), chapitre 6 · première, spécialité sciences économiques et sociales
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Pourquoi une petite fille et un petit garçon élevés dans la même ville, à la même époque, en viennent-ils souvent à choisir des jouets, des loisirs, puis des orientations scolaires différents ? Pourquoi un enfant de cadre et un enfant d'ouvrier n'ont-ils, en moyenne, ni les mêmes pratiques culturelles ni les mêmes chances de réussite à l'école ? Le sens commun invoque volontiers la « nature » : les goûts, les aptitudes, les tempéraments seraient donnés à la naissance. La sociologie renverse cette évidence. Nos manières de sentir, de penser et d'agir ne sont pas innées : elles s'apprennent. Ce long apprentissage par lequel un individu intériorise les façons de faire de son groupe porte un nom : la socialisation.
Comprendre la socialisation, c'est comprendre comment un être biologique devient un être social, capable de vivre parmi les autres, mais c'est aussi comprendre pourquoi les individus ne se comportent pas tous de la même façon. Car la socialisation n'est pas uniforme : elle varie selon le genre et selon le milieu social. Nous montrerons d'abord ce qu'est la socialisation et par quels mécanismes elle opère (sec:defsoc), puis nous distinguerons la socialisation primaire de la socialisation secondaire (sec:primsec). Nous présenterons ensuite la pluralité des instances qui socialisent l'individu (sec:instances), avant d'analyser la socialisation différentielle et ses effets sur les comportements (sec:differentielle).
6.1 Qu'est-ce que la socialisation ?
6.1.1 Un processus d'apprentissage et d'intériorisation
L'individu ne naît pas social : il le devient. Un nouveau-né ne connaît ni la langue, ni les règles de politesse, ni les valeurs de son groupe. Tout cela lui est transmis, progressivement, par ceux qui l'entourent.
La socialisation est le processus par lequel un individu apprend et intériorise les normes et les valeurs de la société dans laquelle il vit. Ce processus lui permet de vivre en société, d'y jouer un rôle, et de construire son identité sociale.
Deux mots méritent d'être précisés. Apprendre, c'est acquérir des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être qui n'étaient pas donnés au départ. Intérioriser, c'est faire siennes ces façons de faire au point de les considérer comme allant de soi, naturelles, évidentes. Une norme intériorisée n'est plus vécue comme une contrainte extérieure : on la respecte spontanément, sans y penser.
Les valeurs sont des idéaux, des principes que les membres d'une société considèrent comme désirables (par exemple : l'égalité, la solidarité, la réussite, le respect des aînés). Les normes sont les règles de conduite qui traduisent ces valeurs en comportements concrets et attendus (par exemple : dire « bonjour », respecter le code de la route, ne pas tricher à un examen).
Valeurs et normes sont liées : la valeur « respect de la vie humaine » se traduit par la norme « il est interdit de tuer ». Les normes peuvent être informelles (les usages, la politesse) ou formelles (les lois). Leur transgression expose à des sanctions, positives (félicitations, récompenses) ou négatives (réprimandes, amendes).
6.1.2 Statuts et rôles : jouer sa partition sociale
En intériorisant les normes et les valeurs, l'individu apprend aussi à occuper des positions dans la société et à s'y comporter comme on l'attend de lui.
Le statut est la position sociale occupée par un individu dans un groupe (élève, parent, médecin, voisin). Le rôle est l'ensemble des comportements attendus de la part de celui qui occupe un statut donné : c'est le « statut en action ».
À un statut d'élève correspond un rôle : écouter en classe, faire ses devoirs, respecter le professeur. Un même individu occupe simultanément plusieurs statuts et joue donc plusieurs rôles, ce qui peut parfois entrer en tension (le rôle de parent et le rôle de salarié, par exemple).
6.1.3 La contrainte sociale : Durkheim, Berger et Luckmann
Comment la société parvient-elle à imposer ses façons de faire ? Le sociologue Émile Durkheim (1858-1917) a montré que les manières d'agir, de penser et de sentir nous sont largement extérieures et qu'elles s'imposent à nous. Il parle de fait social : une réalité qui existe hors de l'individu et qui exerce sur lui une contrainte. Cette contrainte se révèle surtout lorsqu'on tente d'y résister : celui qui refuse de parler la langue commune, de respecter les usages ou les lois se heurte à la désapprobation, à la moquerie ou à la sanction.
Selon Durkheim, l'éducation est une « socialisation méthodique de la jeune génération » : elle grave en l'enfant les exigences de la vie collective. La contrainte n'est pas seulement extérieure ; une fois intériorisée, elle devient une seconde nature. L'individu obéit aux normes non par peur constante de la sanction, mais parce qu'il les a faites siennes.
Les sociologues Peter Berger et Thomas Luckmann, dans La Construction sociale de la réalité (1966), prolongent cette analyse. Pour eux, la réalité sociale est une construction : à force d'être répétées et transmises, les façons de faire finissent par apparaître comme objectives, naturelles, incontestables. La socialisation est précisément le mécanisme par lequel cette réalité construite est transmise et intériorisée par chaque nouvel individu, qui la reçoit comme une évidence.
Propriété : À retenir
La socialisation est un double mouvement : la société transmet à l'individu des normes et des valeurs (contrainte extérieure), et l'individu les fait siennes au point de les vivre comme naturelles (intériorisation). C'est ce qui rend les comportements sociaux à la fois prévisibles et vécus comme spontanés.
6.2 Socialisation primaire et socialisation secondaire
6.2.1 La socialisation primaire : les premières fondations
La socialisation ne s'arrête jamais vraiment, mais elle est particulièrement intense dans l'enfance.
La socialisation primaire désigne la socialisation qui a lieu durant l'enfance. C'est la première et la plus fondamentale : elle est prise en charge principalement par la famille, puis par l'école. Elle construit les bases de la personnalité : la langue, les manières, les valeurs élémentaires, le rapport au corps et aux autres.
Cette phase est décisive parce que l'enfant, entièrement dépendant de son entourage, intériorise ces premiers apprentissages en profondeur, souvent de façon durable. La famille transmet ainsi non seulement des règles explicites, mais aussi une manière d'être plus diffuse, par l'exemple, par l'affection et par le contact quotidien.
6.2.2 La socialisation secondaire : se transformer tout au long de la vie
La socialisation secondaire désigne la socialisation qui se poursuit à partir de l'adolescence et durant toute la vie adulte, au contact de nouvelles instances : le monde du travail, le conjoint, les groupes auxquels on adhère (associations, syndicats, clubs). Elle complète, prolonge ou parfois transforme la socialisation primaire.
Le plus souvent, la socialisation secondaire s'inscrit dans la continuité de la socialisation primaire : les dispositions acquises dans l'enfance orientent les choix ultérieurs (études, métier, conjoint), lesquels viennent renforcer ces dispositions initiales.
Mais il peut aussi y avoir rupture. Certaines expériences (entrée dans une grande école, changement de milieu social, conversion religieuse, exil, entrée dans une profession très codifiée) conduisent l'individu à réviser en profondeur ses façons d'être : on parle alors de reconversion ou de resocialisation. Ces trajectoires montrent que l'identité sociale n'est jamais totalement figée par l'enfance.
| Socialisation primaire | Socialisation secondaire | |
|---|---|---|
| Période | Enfance | Adolescence et âge adulte |
| Instances principales | Famille, école | Travail, conjoint, groupes, médias |
| Nature | Intense, globale, affective | Plus spécialisée, contractuelle |
| Rapport au sujet | Reçue sans distance | Négociée, choisie en partie |
| Rôle | Bases de la personnalité | Continuité ou rupture / reconversion |
6.3 Les instances de socialisation
6.3.1 Une pluralité d'instances
L'individu n'est pas socialisé par une seule institution, mais par une pluralité d'instances de socialisation : des groupes ou institutions qui transmettent normes et valeurs.
Une instance de socialisation (ou agent de socialisation) est un groupe, une institution ou un ensemble d'acteurs qui participe à la transmission des normes et des valeurs à l'individu. Les principales instances sont la famille, l'école, le groupe de pairs, les médias et le monde du travail.
Le schéma ci-dessous représente l'individu au centre des différentes instances qui l'entourent et le façonnent tout au long de sa vie.
6.3.2 Concordance et concurrence des influences
Ces instances agissent parfois de concert : la famille et l'école peuvent transmettre les mêmes valeurs (l'effort, le respect). Mais elles peuvent aussi entrer en concurrence. À l'adolescence, le groupe de pairs (les amis, la bande) devient une instance majeure, dont les normes (styles vestimentaires, langage, goûts musicaux) s'opposent parfois à celles de la famille. De même, les médias et les réseaux sociaux diffusent des modèles de comportement qui ne coïncident pas toujours avec ceux transmis par les parents ou l'école.
L'individu n'est donc pas un simple récepteur passif : il se construit à l'intersection de messages parfois contradictoires, qu'il combine, sélectionne et réinterprète. C'est aussi ce jeu entre plusieurs instances qui explique que des individus issus du même milieu ne deviennent jamais tout à fait identiques.
6.4 La socialisation différentielle
Si la socialisation transmet une culture commune, elle ne transmet pas la même chose à tous. Selon le sexe de l'enfant et selon le milieu social de sa famille, les contenus, les attentes et les pratiques diffèrent : on parle de socialisation différentielle. C'est elle qui contribue à expliquer, en grande partie, les différences de comportement entre les individus.
6.4.1 La socialisation genrée
Dès la naissance, filles et garçons ne sont pas traités de la même façon. La couleur des vêtements, les jouets offerts (poupées et dînettes d'un côté, voitures et jeux de construction de l'autre), les activités encouragées, le vocabulaire employé pour les décrire (« sage » et « mignonne » pour les filles, « costaud » et « vif » pour les garçons) : tout cela transmet, souvent inconsciemment, des attentes de rôle différentes.
La socialisation genrée (ou différenciée selon le genre) est le processus par lequel filles et garçons apprennent des rôles, des goûts et des comportements distincts, associés à ce que la société attend d'une « femme » ou d'un « homme ». Ces différences ne sont pas biologiques mais socialement construites.
Cette socialisation genrée oriente durablement les comportements : choix des loisirs (le sport pour les garçons, la danse pour les filles), rapport au corps et à la parole, et surtout orientation scolaire et professionnelle (les filles surreprésentées dans les filières littéraires et du soin, les garçons dans les filières scientifiques et techniques). Elle contribue ainsi à reproduire les inégalités entre les sexes.
Le graphique ci-dessous présente la part de filles et de garçons de 11 à 17 ans déclarant pratiquer régulièrement certaines activités de loisir (données illustratives, en %).
Lecture : selon ces données illustratives, des garçons de 11 à 17 ans déclarent jouer régulièrement aux jeux vidéo, contre des filles. Les écarts sont particulièrement nets pour la danse (largement féminine) et les jeux vidéo (largement masculins), tandis que l'usage des réseaux sociaux est proche. Ces différences ne renvoient pas à des goûts « naturels » mais à une socialisation qui oriente très tôt les activités des filles et des garçons.
6.4.2 La socialisation selon le milieu social : Bourdieu et l'habitus
La socialisation varie aussi fortement selon le milieu social d'origine. Le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002) a forgé, pour l'analyser, le concept d'habitus.
L'habitus est l'ensemble des dispositions durables (manières de penser, de sentir, d'agir, goûts, façons de parler et de se tenir) qu'un individu intériorise du fait de sa position sociale. Acquis dès l'enfance, l'habitus oriente les comportements de façon largement inconsciente et tend à reproduire la position sociale d'origine.
Selon Bourdieu, chaque milieu transmet un habitus et un capital culturel (savoirs, diplômes, familiarité avec la culture légitime) qui lui sont propres. Les enfants de milieux favorisés héritent d'un capital culturel élevé, valorisé par l'école : ils y sont, en quelque sorte, « comme des poissons dans l'eau ». Les enfants de milieux populaires, moins familiers de la culture scolaire, doivent au contraire fournir un effort d'adaptation supplémentaire. C'est ainsi que l'école, censée offrir l'égalité des chances, contribue en réalité à la reproduction sociale : elle transforme des inégalités sociales en inégalités de réussite d'apparence « scolaire ».
Parce qu'ils héritent d'un habitus et d'un capital culturel inégaux, les individus de milieux différents adoptent des pratiques différentes : pratiques culturelles (lecture, musées, choix télévisuels), pratiques scolaires (rapport aux études), mais aussi comportements politiques (participation électorale, préférences). La socialisation contribue donc à reproduire d'une génération à l'autre les différences sociales.
Le tableau suivant compare deux catégories sociales sur quelques pratiques (données illustratives, en % des individus concernés).
| Indicateur | Enfants de cadres | Enfants d'ouvriers |
|---|---|---|
| Ont visité un musée dans l'année | ||
| Lisent régulièrement des livres | ||
| Obtiennent le baccalauréat général | ||
| Accèdent à l'enseignement supérieur long |
Lecture : d'après ces données illustratives, des enfants de cadres ont visité un musée dans l'année, contre des enfants d'ouvriers. L'écart, présent dès les pratiques culturelles, se retrouve amplifié dans la réussite scolaire : la familiarité avec la culture valorisée par l'école, transmise par la socialisation familiale, se convertit en avantage scolaire.
Méthode : Lire et interpréter un tableau statistique (comparaison de sous-populations)
Pour exploiter un tableau qui compare plusieurs groupes, procédez par étapes :
- Identifier la source, la date et le champ : qui a produit les données, sur quelle population, à quelle date ? (Ici : données illustratives sur des jeunes selon le milieu.)
- Repérer l'unité : s'agit-il d'effectifs, de % de ligne, de % de colonne ? Ici, il s'agit de part en % au sein de chaque groupe.
- Faire une phrase de lecture sur une donnée précise : « des enfants de cadres ont visité un musée dans l'année. » Une phrase de lecture = valeur + unité + population + moment.
- Comparer les sous-populations : calculer l'écart en points de pourcentage ( points) ou le rapport ( fois plus). Ne confondez pas « points de % » et « % ».
- Interpréter : relier l'écart à un mécanisme sociologique (ici, la socialisation différentielle selon le milieu et le rôle du capital culturel), sans conclure au-delà de ce que montrent les données.
6.4.3 Des effets sur les comportements
La socialisation différentielle éclaire ainsi de nombreuses différences observables : différences de comportements scolaires (orientation, réussite), culturels (loisirs, goûts, sorties), mais aussi politiques (les enquêtes montrent que le milieu social et le niveau de diplôme influencent la participation électorale et les préférences politiques). Ces comportements ne relèvent pas de choix purement individuels et libres : ils portent la trace des milieux et des groupes qui ont façonné l'individu.
Attention toutefois : la socialisation n'est pas un déterminisme absolu. Les instances sont plurielles et parfois contradictoires, les trajectoires connaissent des ruptures et des reconversions, et l'individu conserve une marge d'interprétation. La socialisation oriente les comportements sans les programmer entièrement.
6.5 Bilan
Devenir un individu, c'est devenir un être social. Par la socialisation, chacun apprend et intériorise les normes et les valeurs de sa société, acquiert des statuts et des rôles, et construit son identité. Ce processus, d'abord intense dans l'enfance (socialisation primaire, portée par la famille et l'école), se poursuit tout au long de la vie (socialisation secondaire), tantôt dans la continuité, tantôt dans la rupture.
Mais la socialisation n'est ni unique ni uniforme. L'individu est façonné par une pluralité d'instances — famille, école, pairs, médias, travail — dont les influences se conjuguent ou se concurrencent. Et surtout, elle est différentielle : selon le genre et selon le milieu social, elle transmet des dispositions distinctes qui expliquent une large part des différences de comportement. En reproduisant d'une génération à l'autre l'habitus et le capital culturel, la socialisation contribue ainsi à perpétuer les différences sociales — sans jamais les figer totalement.
Propriété : Synthèse du chapitre
- La socialisation est le processus d'apprentissage et d'intériorisation des normes et des valeurs, qui permet de vivre en société et de construire son identité (statuts, rôles).
- Durkheim insiste sur la contrainte sociale intériorisée ; Berger et Luckmann montrent que la réalité sociale est une construction transmise comme une évidence.
- La socialisation primaire (enfance : famille, école) pose les bases de la personnalité ; la socialisation secondaire (travail, conjoint, groupes) la prolonge (continuité) ou la transforme (rupture, reconversion).
- L'individu est socialisé par une pluralité d'instances (famille, école, pairs, médias, travail) qui peuvent se compléter ou se concurrencer.
- La socialisation est différentielle : genrée (rôles filles/garçons) et selon le milieu (habitus et capital culturel, Bourdieu), elle explique des différences de comportement et contribue à la reproduction sociale, sans être un déterminisme absolu.