Comment les économistes, les sociologues et les politistes raisonnent-ils et travaillent-ils ?
Cours complet · SES (seconde), chapitre 1 · seconde générale, sciences économiques et sociales
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Pourquoi le prix d'un billet de train varie-t-il selon le jour de la réservation ? Pourquoi certains jeunes choisissent-ils les mêmes études que leurs parents ? Pourquoi un maire est-il réélu ou battu ? Ces trois questions n'appellent pas le même type de réponse : la première relève de la science économique, la deuxième de la sociologie, la troisième de la science politique. Pourtant ces trois disciplines, réunies dans l'enseignement de sciences économiques et sociales (SES), partagent un même projet : comprendre le fonctionnement des sociétés humaines à partir de faits observés, et non de simples opinions. Ce chapitre présente les objets de chacune de ces sciences sociales, la démarche scientifique qu'elles ont en commun, et les outils — notamment statistiques — qu'elles utilisent pour étudier la réalité sociale.
1.1 Trois sciences sociales, trois regards sur la société
1.1.1 La science économique : étudier l'allocation des ressources rares
La science économique est la discipline qui étudie la manière dont les individus, les entreprises et les collectivités produisent, échangent et consomment des biens et des services, afin de satisfaire des besoins qui sont illimités à l'aide de ressources qui, elles, sont rares (limitées en quantité).
Le point de départ de l'analyse économique est ce qu'on appelle le problème économique : les ressources disponibles (travail, matières premières, temps, argent) ne suffisent jamais à satisfaire tous les désirs de tous les individus. Il faut donc faire des choix, c'est-à-dire arbitrer entre des usages possibles des ressources. Un lycéen qui dispose de 20 euros d'argent de poche doit choisir entre un livre, une place de cinéma ou des vêtements : il ne peut pas tout acheter à la fois. Une entreprise qui dispose d'un budget doit choisir entre embaucher un salarié supplémentaire ou investir dans une nouvelle machine. Un État doit choisir entre financer des hôpitaux, des écoles ou des routes.
« Pourquoi le prix des fraises baisse-t-il en été ? » est une question économique : elle porte sur la formation des prix, qui dépend de l'offre (la quantité de fraises produites, abondante en saison) et de la demande (l'envie des consommateurs d'en acheter). L'économiste cherchera à mesurer ces quantités et à comprendre le mécanisme qui relie l'offre, la demande et le prix.
La science économique s'intéresse ainsi à trois grandes questions : que produire ? (quels biens et services, en quelle quantité), comment produire ? (avec quelles ressources, quelles techniques) et pour qui produire ? (comment la richesse produite est-elle répartie entre les individus). Ces questions se posent à l'échelle d'un individu, d'une entreprise, mais aussi d'un pays tout entier.
1.1.2 La sociologie : comprendre les comportements sociaux
La sociologie est la discipline qui étudie les comportements des individus en tant qu'ils vivent en société : elle cherche à montrer comment les relations sociales, les groupes d'appartenance (famille, milieu social, génération, sexe) et les normes collectives influencent les manières de penser, de sentir et d'agir des individus.
Là où le sens commun explique souvent un comportement individuel par des raisons purement personnelles (« il a réussi parce qu'il est intelligent », « elle aime la musique classique parce qu'elle a bon goût »), le sociologue cherche des régularités sociales : des comportements qui se répètent statistiquement selon la position sociale des individus, indépendamment de leur volonté propre.
« Pourquoi les enfants de cadres réussissent-ils en moyenne mieux à l'école que les enfants d'ouvriers ? » est une question sociologique. Elle ne porte pas sur l'intelligence individuelle de tel ou tel élève, mais sur l'influence du milieu social (habitudes culturelles, ressources économiques des parents, rapport à l'école transmis en famille) sur la réussite scolaire, un phénomène observable à grande échelle dans les statistiques de l'éducation nationale.
Propriété : Le fait social ne se réduit pas à la somme des volontés individuelles
Un fait social — par exemple le taux de mariage, le taux de suicide ou les habitudes vestimentaires d'une génération — présente une régularité statistique qui s'impose aux individus de l'extérieur, un peu comme une contrainte, même si chacun a le sentiment d'agir librement. C'est en étudiant ces régularités à l'échelle d'une population entière que le sociologue peut les mettre en évidence : elles sont invisibles si l'on n'observe qu'un seul individu.
1.1.3 La science politique : étudier la conquête et l'exercice du pouvoir
La science politique (on parle aussi de sociologie politique) est la discipline qui étudie la manière dont le pouvoir — la capacité à décider pour la collectivité et à faire respecter ces décisions — est conquis, exercé et contesté au sein d'une société : élections, partis politiques, institutions, mobilisations collectives, opinion publique.
Le politiste (chercheur en science politique) s'intéresse aussi bien aux institutions officielles (Parlement, gouvernement, collectivités locales) qu'aux acteurs qui cherchent à influencer les décisions publiques en dehors des institutions : syndicats, associations, mouvements sociaux, médias.
« Pourquoi le taux d'abstention aux élections est-il plus élevé chez les jeunes que chez les personnes âgées ? » est une question de science politique. Elle conduit à étudier comment l'âge, le niveau de diplôme ou le sentiment de confiance envers les institutions influencent la participation électorale, à partir d'enquêtes menées après chaque scrutin.
Propriété : Des objets distincts, des méthodes communes
La science économique, la sociologie et la science politique posent des questions différentes (l'allocation des ressources, la vie en société, l'exercice du pouvoir), mais une même situation sociale peut souvent être étudiée par les trois regards à la fois : le chômage, par exemple, est à la fois un problème économique (allocation du travail, pertes de production), un fait social (isolement, dévalorisation, influence du diplôme) et un enjeu politique (politiques de l'emploi, mobilisations de chômeurs). C'est pourquoi les SES croisent volontairement ces trois disciplines.
1.2 Une démarche scientifique commune
Bien que leurs objets diffèrent, les trois sciences sociales partagent une même exigence : construire des connaissances vérifiables, et non se contenter d'opinions ou de préjugés. Cette exigence se traduit par une démarche en plusieurs étapes.
Méthode : Conduire une démarche scientifique en sciences sociales
- Observer un phénomène social et le formuler sous forme de question précise (« Pourquoi... ? », « Comment... ? »).
- Formuler une ou plusieurs hypothèses, c'est-à-dire des réponses provisoires et plausibles à la question posée.
- Recueillir des données permettant de tester ces hypothèses : enquêtes par questionnaire, entretiens, statistiques officielles, expériences.
- Analyser les données à l'aide d'outils statistiques et construire une interprétation ou un modèle qui rend compte du phénomène.
- Confronter les résultats à d'autres travaux et garder un esprit critique : une hypothèse peut être invalidée par les données, et une conclusion reste toujours provisoire, révisable à la lumière de nouvelles observations.
Un sociologue observe que les élèves de seconde qui pratiquent la lecture pour le plaisir obtiennent en moyenne de meilleurs résultats en français. Il formule l'hypothèse que la lecture régulière favorise la maîtrise de la langue. Il fait passer un questionnaire à 500 élèves sur leurs pratiques de lecture, puis compare leurs notes. Si l'écart de résultats se confirme statistiquement, et qu'il persiste après avoir tenu compte du milieu social des élèves, l'hypothèse est confortée — sans pour autant être prouvée de façon absolue et définitive.
1.2.1 Distinguer les faits et les valeurs
Un des principes essentiels de la démarche scientifique en sciences sociales est de séparer ce qui relève de l'observation objective de ce qui relève du jugement personnel.
Un fait est une réalité observable et vérifiable, indépendante de l'opinion de celui qui l'énonce (« le taux de chômage des 15-24 ans en France était d'environ en 2024 »). Un jugement de valeur exprime une appréciation personnelle, morale ou politique, qui dépend des convictions de celui qui l'énonce et ne peut pas être démontrée par des données (« le chômage des jeunes est scandaleux » ou « il faut absolument baisser les impôts »).
Propriété : Le chercheur en sciences sociales cherche la neutralité axiologique
Le sociologue Max Weber a défendu l'idée que le chercheur doit s'efforcer d'étudier les faits sociaux avec la plus grande neutralité axiologique possible (neutralité à l'égard des valeurs), c'est-à-dire sans laisser ses propres opinions politiques ou morales déformer son analyse des données. Cela ne signifie pas que le chercheur n'a pas d'opinions personnelles, mais qu'il doit les mettre de côté au moment d'analyser les faits, puis les exposer clairement s'il choisit ensuite de formuler des recommandations.
« En France, en 2024, environ des salariés sont au SMIC ou juste au-dessus » est un fait, vérifiable à partir des statistiques du ministère du Travail. « Le SMIC est trop bas » est un jugement de valeur : deux personnes disposant des mêmes chiffres peuvent porter des jugements opposés selon leurs convictions.
1.3 Travailler avec des données quantitatives
Les trois sciences sociales s'appuient massivement sur des données chiffrées pour décrire la réalité sociale, tester des hypothèses et communiquer leurs résultats. Savoir lire, construire et interpréter un tableau, un graphique ou un indicateur statistique est donc une compétence essentielle en SES.
1.3.1 Lire un tableau statistique
Méthode : Lire un tableau statistique
Pour lire correctement un tableau de données, il faut systématiquement identifier :
- le champ de l'étude (quelle population, quel territoire, quelle période) ;
- l'unité dans laquelle les données sont exprimées (nombre de personnes, pourcentage, euros...) ;
- la source (qui a produit ces données et comment) ;
- ce que représente chaque case du tableau, en la reliant à sa ligne et à sa colonne.
Le tableau suivant, construit à partir de données proches de celles de l'Insee, présente le taux de chômage par tranche d'âge en France.
| Tranche d'âge | 2010 | 2017 | 2024 |
|---|---|---|---|
| 15--24 ans | |||
| 25--49 ans | |||
| 50 ans et plus | |||
| Ensemble |
Lecture : en 2024, des actifs âgés de 15 à 24 ans étaient au chômage, contre de l'ensemble des actifs. Le champ de l'étude est la population active occupée ou au chômage résidant en France, la source est l'enquête Emploi de l'Insee.
1.3.2 Lire un graphique
Les données peuvent aussi être représentées sous forme de graphique, souvent plus parlant qu'un tableau pour visualiser une évolution.
Méthode : Lire un graphique
Face à un graphique, il faut identifier, dans l'ordre : le titre (que mesure-t-on ?), les axes (que représentent-ils, dans quelle unité ?), la légende (si plusieurs courbes ou séries), puis décrire la tendance générale (hausse, baisse, stabilité) avant de repérer les points particuliers (ruptures, pics, creux).
1.3.3 Calculer et interpréter des indicateurs
Au-delà de la simple lecture, les sciences sociales utilisent des indicateurs qui permettent de résumer une information chiffrée.
Une proportion (ou part) mesure le poids d'une sous-population dans une population totale. Exprimée sur 100, elle devient un pourcentage :
Méthode : Calculer un taux de variation
Le taux de variation entre une valeur de départ et une valeur d'arrivée mesure l'évolution relative d'une grandeur :
Un taux de variation positif indique une hausse, un taux négatif indique une baisse.
Le taux de chômage des 15-24 ans est passé de en 2017 à en 2024. Le taux de variation est :
Le chômage des jeunes a donc diminué d'environ entre 2017 et 2024 (attention : il ne s'agit pas d'une baisse de 4,8 points, mais d'une baisse de par rapport à la valeur de départ).
Propriété : Ne pas confondre point de pourcentage et taux de variation
Lorsqu'un pourcentage passe de à , on dit qu'il a baissé de 4,8 points de pourcentage (), ce qui est très différent du taux de variation relatif calculé ci-dessus (). Confondre les deux est une erreur fréquente qu'il faut absolument éviter.
La moyenne d'une série de valeurs est la somme de ces valeurs divisée par leur nombre. La médiane est la valeur qui partage la population en deux groupes de même effectif : la moitié des individus a une valeur inférieure à la médiane, l'autre moitié une valeur supérieure.
En France, le salaire net moyen d'un salarié à temps plein avoisine 2600 euros par mois, alors que le salaire net médian avoisine 2100 euros. Cet écart montre que la moyenne est « tirée vers le haut » par un petit nombre de très hauts salaires : la médiane donne souvent une image plus fidèle de la situation de la personne « typique ».
1.3.4 Les sources de données et leurs limites
Les chercheurs en sciences sociales utilisent principalement trois types de sources : les enquêtes statistiques d'organismes publics (comme l'Insee, l'Institut national de la statistique et des études économiques, qui recense la population et mène des enquêtes régulières comme l'enquête Emploi), les sondages réalisés par des instituts privés (Ifop, Ipsos...) sur un échantillon de la population, et les enquêtes de terrain menées directement par les chercheurs (questionnaires, entretiens, observation).
Méthode : Évaluer la fiabilité d'une donnée chiffrée
Avant d'utiliser une donnée statistique, il convient de vérifier :
- qui l'a produite (organisme public reconnu, institut privé, ou source non identifiée) ;
- comment elle a été construite (recensement exhaustif ou sondage sur échantillon, et si oui, l'échantillon est-il représentatif de la population étudiée) ;
- la taille de l'échantillon (un sondage sur 50 personnes est bien moins fiable qu'un sondage sur 2000 personnes) ;
- la date de collecte (une donnée peut être obsolète).
Propriété : Les limites des données quantitatives
Les données chiffrées ne sont jamais un reflet parfait et neutre de la réalité sociale : le choix des catégories utilisées (par exemple, comment définir précisément un « chômeur » ou une « famille ») influence déjà le résultat, une marge d'erreur existe toujours dans un sondage réalisé sur un échantillon, et la manière de présenter un graphique (échelle choisie, période représentée) peut orienter l'interprétation qu'on en fait. L'esprit critique du sociologue ou de l'économiste consiste précisément à interroger ces choix avant de tirer des conclusions.
Un institut de sondage annonce que « des Français sont favorables à telle mesure », à partir d'un sondage réalisé auprès de 1000 personnes interrogées par internet. Il faut se demander : cet échantillon de 1000 personnes est-il représentatif de l'ensemble de la population française (âge, sexe, catégorie socioprofessionnelle, région) ? Les personnes interrogées uniquement par internet représentent-elles bien l'ensemble des Français, y compris ceux qui n'utilisent pas internet ? Ces questions ne remettent pas nécessairement en cause le chiffre, mais elles permettent de l'utiliser avec la prudence nécessaire.
Conclusion
La science économique, la sociologie et la science politique étudient des dimensions différentes de la vie en société — les choix liés à la rareté des ressources, les comportements sociaux, l'exercice du pouvoir — mais elles partagent une même exigence de rigueur : partir de questions précises, recueillir des données fiables, distinguer les faits des jugements de valeur, et garder un regard critique sur les chiffres et les sources. C'est cette démarche que les chapitres suivants mettront en pratique, en étudiant successivement la production de richesses, le fonctionnement des marchés, la socialisation, la vie politique, puis les liens entre diplôme et emploi.