Facteur de Boltzmann et distribution des populations
Cours complet · thermodynamique statistique (MP), chapitre 1 · CPGE MP (2e année)
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La thermodynamique classique décrit un système par un petit nombre de variables d'état macroscopiques (, , , , , …) sans jamais interroger le comportement individuel des particules qui le composent. La physique statistique construit le pont manquant : elle explique comment le désordre microscopique, moyenné sur un nombre gigantesque de constituants, fait émerger des lois macroscopiques d'une régularité remarquable. La clé de voûte de cette construction est une quantité d'une simplicité désarmante, le facteur de Boltzmann , qui gouverne la probabilité pour un système d'occuper un état d'énergie lorsqu'il est maintenu à température . Ce chapitre en pose les fondements : facteur de Boltzmann, fonction de partition, distribution des populations sur des niveaux d'énergie et échelle énergétique .
1.1 Système en contact avec un thermostat
1.1.1 Description statistique et notion d'état microscopique
Considérons une particule (ou un petit système) susceptible d'occuper un certain nombre d'états microscopiques, chacun d'énergie bien définie. Un état microscopique est une configuration complète du système : par exemple, pour un atome, la donnée de son niveau électronique ; pour une molécule d'un gaz, la donnée de sa position et de sa vitesse ; pour un spin dans un champ magnétique, son orientation « haut » ou « bas ».
Un thermostat (ou réservoir de chaleur) est un système de très grande taille, en contact thermique avec le système étudié, dont la température reste constante quels que soient les échanges d'énergie avec ce système. Sa capacité thermique est supposée infinie devant celle du système.
Le système et le thermostat peuvent échanger de l'énergie sous forme de chaleur. L'énergie du système n'est donc pas fixée : elle fluctue au gré des échanges. En revanche, l'ensemble \{système thermostat\} est isolé, d'énergie totale constante. La question centrale est la suivante : quelle est la probabilité pour que le système se trouve dans un état microscopique donné, d'énergie ?
Pour un système isolé à l'équilibre, tous les états microscopiques accessibles compatibles avec l'énergie totale sont équiprobables. C'est le postulat de la physique statistique (hypothèse micro\-cano\-nique). Toutes les lois de ce chapitre en découlent.
1.1.2 Émergence du facteur de Boltzmann
La justification qui suit fait appel à l'entropie statistique , qui est hors programme MP. Elle est donnée à titre culturel, pour montrer d'où vient le facteur de Boltzmann : seul le résultat final (le théorème ci-dessous) est exigible.
Notons l'énergie du système et celle du thermostat. La probabilité pour que le système occupe un état d'énergie est proportionnelle au nombre d'états accessibles au thermostat, tous les micro-états du système thermostat étant équiprobables :
En introduisant l'entropie du thermostat (formule de Boltzmann), il vient
Comme le thermostat est immense, et on développe au premier ordre :
Or la définition thermodynamique de la température du thermostat est . En regroupant les termes constants dans un facteur de normalisation, on obtient le résultat fondamental :
Un système en contact avec un thermostat à la température occupe un état microscopique d'énergie avec une probabilité proportionnelle au facteur de Boltzmann
où est la constante de Boltzmann. Plus l'énergie d'un état est élevée, moins cet état est probable.
On introduit souvent la grandeur , appelée température inverse, homogène à l'inverse d'une énergie. Le facteur de Boltzmann s'écrit alors . Une température élevée correspond à un faible, donc à un facteur exponentiel « plat » : les états de haute énergie deviennent presque aussi probables que ceux de basse énergie.
1.2 Fonction de partition et probabilités d'occupation
1.2.1 Normalisation : la fonction de partition
Le facteur de Boltzmann ne donne qu'une probabilité relative. Pour obtenir une probabilité absolue, il faut normaliser : la somme des probabilités sur tous les états accessibles doit valoir . Supposons le système décrit par un ensemble discret d'états microscopiques indexés par , d'énergies .
La fonction de partition du système à la température est la somme des facteurs de Boltzmann sur tous les états microscopiques accessibles :
Elle joue le rôle de constante de normalisation et concentre à elle seule toute l'information thermodynamique du système (outil pratique, non exigible : le programme ne demande que la condition de normalisation ).
La probabilité pour que le système occupe l'état microscopique d'énergie est
On vérifie immédiatement la condition de normalisation .
Il faut distinguer soigneusement un état microscopique (une configuration individuelle) d'un niveau d'énergie (une valeur d'énergie, possiblement partagée par plusieurs états). La somme définissant porte sur les états, pas sur les niveaux. Nous verrons au paragraphe suivant comment regrouper les états de même énergie.
1.2.2 Rapport de populations entre deux états
Une conséquence directe et très utile : le rapport des probabilités d'occupation de deux états ne dépend que de la différence d'énergie, et non de la fonction de partition.
Pour deux états microscopiques et d'énergies et ,
Ce rapport est indépendant du choix de l'origine des énergies et de .
Un décalage global des énergies multiplie tous les facteurs de Boltzmann par le même , donc multiplie par et laisse les probabilités inchangées. On peut donc toujours choisir l'origine des énergies au niveau fondamental () sans rien changer à la physique.
1.2.3 Dégénérescence d'un niveau d'énergie
Il arrive fréquemment que plusieurs états microscopiques distincts partagent la même énergie : on parle alors de niveau dégénéré.
Le degré de dégénérescence d'un niveau d'énergie est le nombre d'états microscopiques distincts possédant cette énergie. Un niveau non dégénéré a .
Lorsqu'on regroupe la somme sur les états en une somme sur les niveaux, chaque niveau contribue autant de fois qu'il possède d'états :
La probabilité d'occuper le niveau (c'est-à-dire l'un quelconque de ses états) est alors
La dégénérescence favorise l'occupation d'un niveau : à énergie égale, un niveau qui rassemble beaucoup d'états microscopiques est plus peuplé qu'un niveau isolé. C'est la compétition entre le facteur énergétique (qui pénalise la haute énergie) et le facteur d'entropie (qui récompense la multiplicité) qui détermine la population effective d'un niveau.
1.3 Distribution des populations sur des niveaux d'énergie
1.3.1 Diagramme de niveaux et populations décroissantes
Considérons un grand nombre de particules identiques, indépendantes, en équilibre avec un thermostat à température . Le nombre moyen de particules occupant le niveau est . Ces populations décroissent exponentiellement avec l'énergie du niveau, comme l'illustre le diagramme suivant.
La longueur de chaque barre, proportionnelle à (à dégénérescence égale), décroît rapidement : le niveau fondamental concentre la majorité des particules, les niveaux excités sont d'autant moins peuplés qu'ils sont hauts en énergie.
1.3.2 Allure de la loi exponentielle
La décroissance du facteur de Boltzmann avec l'énergie est représentée ci-dessous, à deux températures. À basse température, la courbe chute très vite : seuls les états de basse énergie sont peuplés. À haute température, la courbe s'aplatit : les états de haute énergie deviennent accessibles.
Méthode : Exploiter une distribution de Boltzmann
Pour analyser la répartition d'un système à spectre discret sur ses niveaux :
- Lister les niveaux d'énergie et leurs dégénérescences .
- Choisir l'origine des énergies (souvent ) pour simplifier.
- Calculer la fonction de partition .
- En déduire les populations .
- Comparer aux écarts pour anticiper l'allure : si , seul le fondamental est peuplé ; si , les niveaux se peuplent uniformément (à près).
1.4 L'échelle d'énergie
1.4.1 Un étalon universel d'agitation thermique
Le produit est l'échelle d'énergie thermique : c'est l'ordre de grandeur de l'énergie qu'un thermostat peut spontanément fournir à une particule par agitation. C'est l'étalon auquel on compare tous les écarts d'énergie.
À température ambiante,
À retenir absolument : à , soit environ .
1.4.2 Comparer à un écart d'énergie
La comparaison de à un écart énergétique caractéristique décide du comportement du système. Le tableau ci-dessous compare à à différents écarts physiques.
| Type d'écart | Ordre de | à |
|---|---|---|
| Niveaux électroniques (atome) | ||
| Excitation vibrationnelle | ||
| Zeeman, spin dans champ | ( vers ) | |
| Niveaux rotationnels (molécule) | ||
| Énergie de liaison covalente |
Soit l'écart entre le niveau fondamental et le premier niveau excité.
- Si (régime gelé) : , seul le niveau fondamental est peuplé, le degré de liberté est « gelé ».
- Si (régime excité) : , les niveaux sont peuplés presque uniformément (à dégénérescence égale).
Élever augmente , donc « débloque » les degrés de liberté dont l'écart énergétique devient inférieur à . C'est ainsi qu'un gaz diatomique voit sa capacité thermique croître par paliers (rotation puis vibration) au fur et à mesure que la température franchit les seuils correspondants, comme nous le verrons au chapitre sur les capacités thermiques.
1.5 Applications physiques
1.5.1 Atmosphère isotherme et nivellement barométrique
Considérons une molécule de masse dans le champ de pesanteur, dans une atmosphère à température supposée uniforme. Son énergie potentielle à l'altitude est . Avant d'invoquer le facteur de Boltzmann, établissons le profil de pression par un raisonnement purement mécanique, sans aucune hypothèse statistique.
Démonstration (Établissement par la statique des fluides)
Isolons une tranche d'air horizontale comprise entre les altitudes et , de section . À l'équilibre, son poids est compensé par la résultante des forces de pression exercées sur ses deux faces :
Pour un gaz parfait, la masse volumique s'exprime en fonction de la pression : , où est la masse d'une molécule. D'où l'équation différentielle
qui s'intègre, pour uniforme, en . En identifiant (gaz parfait isotherme), on retrouve le facteur avec : c'est ce modèle qui a historiquement suggéré le facteur de Boltzmann (démarche inductive du programme).
Réciproquement, le facteur de Boltzmann appliqué à une molécule d'énergie potentielle redonne directement , donc la pression suit la même loi : c'est la loi du nivellement barométrique.
Pour une atmosphère isotherme constituée de particules de masse ,
où est la hauteur caractéristique de décroissance de la pression.
Pour l'air (, donc ) à :
La pression atmosphérique décroît d'un facteur tous les environ. Le poids de Boltzmann comparé à interprète directement cette décroissance : au-delà de , l'énergie potentielle dépasse l'énergie d'agitation thermique et la densité s'effondre.
1.5.2 Distribution des vitesses (approche qualitative)
L'énergie cinétique d'une molécule de vitesse est . Le facteur de Boltzmann attribue à chaque vitesse la probabilité
On reconnaît une distribution gaussienne des composantes de la vitesse : c'est le germe de la distribution de Maxwell-Boltzmann. La largeur caractéristique en vitesse est fixée par , soit , l'ordre de grandeur de la vitesse d'agitation thermique.
1.5.3 Populations de niveaux atomiques
Dans un gaz d'atomes à température , le rapport des populations de deux niveaux électroniques (fondamental) et (excité) obéit au rapport de Boltzmann, pondéré par les dégénérescences :
La transition jaune du sodium correspond à . À (), avec , :
Le niveau excité est totalement vide à température ambiante : il faut porter le gaz à plusieurs milliers de kelvins (flamme, lampe) pour le peupler notablement. C'est pourquoi l'émission de lumière requiert une excitation externe.
<i class="fa-solid fa-dumbbell mr-2" style="color:#2E7559"></i>1.6 Exercices résolus
Un système possède deux états microscopiques non dégénérés, d'énergies et , en contact avec un thermostat à température . Déterminer , les probabilités et , et discuter les limites et .
Démonstration
La fonction de partition est
Les probabilités valent
Limite () : , donc et : le système est gelé dans son état fondamental.
Limite () : , donc et : les deux états sont équiprobables.
Un moment magnétique de spin placé dans un champ possède deux états d'énergies . Calculer et la probabilité de l'état de plus basse énergie.
Démonstration
Avec ,
L'état de plus basse énergie est (moment aligné sur le champ), de probabilité
À fixé, plus est basse, plus tend vers : le moment s'aligne. À élevée, : l'agitation thermique désoriente le moment.
La conductivité d'un semi-conducteur varie comme , où est la largeur de bande interdite. Interpréter physiquement et estimer le rapport pour (silicium).
Démonstration
Le terme est un facteur de Boltzmann : il représente la probabilité (thermiquement activée) qu'un électron franchisse la bande interdite pour devenir porteur libre. Numériquement, vaut à et à . Ainsi
Une hausse de multiplie la conductivité par : l'exponentielle rend le semi-conducteur extrêmement sensible à la température.
À quelle altitude la pression atmosphérique est-elle divisée par deux ? On prend .
Démonstration
On cherche tel que , soit , d'où
À cette altitude, le poids de Boltzmann vaut : l'énergie potentielle acquise est de l'ordre de l'énergie thermique, ce qui interprète directement la division par deux de la population.
Un système possède trois niveaux : (), () et (). Écrire et la population du niveau .
Démonstration
En posant ,
La population du niveau est
Bien que , la dégénérescence peut rendre supérieure à dès que , c'est-à-dire : la multiplicité l'emporte alors sur le coût énergétique.
Le premier niveau rotationnel d'une molécule de CO se situe à au-dessus du fondamental. Ce degré de liberté est-il gelé ou excité à ? À ?
Démonstration
À , : on est dans le régime excité, la rotation est pleinement activée (elle contribue à la capacité thermique).
À , : on approche le régime gelé, seuls les tout premiers niveaux rotationnels sont peuplés. La rotation « décroche » et cesse de contribuer à la capacité thermique.
Dans un système à deux niveaux d'énergies et , à quelle température le niveau excité est-il peuplé au tiers du niveau fondamental () ? Application : .
Démonstration
Le rapport de Boltzmann (niveaux non dégénérés) donne
Numériquement, , donc
Il faut plus de pour peupler notablement un niveau distant de seulement , ce qui illustre à quel point les populations excitées restent faibles à température ordinaire.
- Facteur de Boltzmann : un système en contact avec un thermostat à température occupe un état d'énergie avec une probabilité proportionnelle à . Plus est grande, moins l'état est probable.
- Fonction de partition : normalise les probabilités. La probabilité d'occupation d'un état est , celle d'un niveau dégénéré .
- Rapport de Boltzmann : , indépendant de et de l'origine des énergies.
- Échelle thermique : à . Comparer à un écart : (niveau gelé) ou (niveau excité).
- Applications : nivellement barométrique (hauteur ), distribution des vitesses gaussienne, populations de niveaux atomiques.
1.7 Exercices d'entraînement
- Système à deux niveaux. Deux états d'énergies et . Tracer et déterminer la température pour laquelle .
- Trois états équidistants. Niveaux , , (non dégénérés). Exprimer sous forme d'une somme géométrique et calculer à .
- Rapport de populations. Pour , calculer à puis à . Commenter.
- Dégénérescence. Un niveau excité d'énergie et de dégénérescence face à un fondamental non dégénéré. Déterminer la condition sur pour que le niveau excité soit majoritaire.
- Ordre de grandeur. Calculer (en eV) à (azote liquide), (hélium liquide) et (surface solaire).
- Poids de Boltzmann. À quelle altitude la densité de l'air est-elle divisée par ? On prend .
- Atmosphère non isotherme. Reprendre le nivellement barométrique en supposant variable ; établir l'équation différentielle vérifiée par et retrouver le cas isotherme.
- Sédimentation. Des particules colloïdales de masse effective dans un liquide suivent (expérience de Perrin). Expliquer comment mesurer (donc ) à partir du profil de concentration.
- Spin dans un champ. Pour le système à énergies , calculer l'aimantation moyenne et retrouver .
- Distribution des vitesses. À partir de , identifier l'écart-type de et en déduire la vitesse quadratique moyenne d'une molécule de diazote à .
- Populations atomiques. Pour l'hydrogène (, , ), estimer à . Le niveau est-il peuplé dans la photosphère solaire ?
- Effet d'une variation de température. Un degré de liberté a un écart . Estimer à , et et commenter le « déblocage » du degré de liberté.