Systèmes à spectre discret d'énergie
Cours complet · thermodynamique statistique (MP), chapitre 2 · CPGE MP (2e année)
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Le chapitre précédent a établi que, pour une particule couplée à un thermostat à la température , la probabilité d'occuper un état microscopique d'énergie est proportionnelle au facteur de Boltzmann , avec , et que la constante de proportionnalité est fixée par la fonction de partition . Nous exploitons ici ces deux outils dans le cas le plus fondamental : un système dont l'énergie ne peut prendre qu'un nombre discret de valeurs. Le prototype est le système à deux niveaux, qui décrit aussi bien un moment magnétique dans un champ, un défaut cristallin, qu'un mode vibrationnel gelé. Il conduit à un comportement thermique universel : l'anomalie de Schottky.
2.1 Populations d'un système à deux niveaux
2.1.1 Modèle et facteur de Boltzmann
On considère un système microscopique (une particule, un moment magnétique, un défaut) qui ne dispose que de deux états d'énergie non dégénérés :
- un état fondamental d'énergie , pris comme référence ;
- un état excité d'énergie .
Le système est maintenu à l'équilibre thermique à la température par contact avec un thermostat. La grandeur est appelée gap ou écart énergétique. Toute la physique du problème est gouvernée par la comparaison entre et l'énergie d'agitation thermique , que l'on rassemble dans le paramètre sans dimension
À l'équilibre à la température , les probabilités d'occupation (ou populations) des deux niveaux sont données par le facteur de Boltzmann normalisé :
où la fonction de partition à deux termes vaut
(outil pratique, non exigible : le programme ne demande que la condition de normalisation ).
Démonstration (Construction)
La condition de normalisation impose que la somme des facteurs de Boltzmann soit ramenée à l'unité. On pose donc avec , ce qui garantit automatiquement . Avec et on obtient , puis les deux populations annoncées.
Le rapport des populations ne dépend que de l'écart d'énergie et de la température, jamais de la référence choisie :
Le niveau excité est toujours moins peuplé que le fondamental () tant que est fini : le système « préfère » les basses énergies, d'autant plus que est petite.
Le choix de l'origine des énergies est arbitraire. Le programme écrit « deux niveaux non dégénérés d'énergies » ; nous prenons ici et , ce qui revient au même à un décalage d'origine près (le gap vaut dans la notation symétrique du programme, dans la nôtre : il suffit d'adapter la notation de l'écart). En effet, un décalage global multiplie tous les facteurs de Boltzmann par la même constante , qui se simplifie dans . Les populations, le rapport et la capacité thermique sont invariants. Seule l'énergie moyenne est décalée d'une constante additive, sans effet physique.
2.1.2 Limites de température
Démonstration (Justification)
Quand , donc : et . Toute l'assemblée s'effondre dans l'état fondamental. Quand , donc : . L'agitation thermique est si intense que les deux états, malgré leur différence d'énergie, deviennent équiprobables. Notons qu'on ne peut jamais dépasser à l'équilibre : une inversion de population () exige un système hors équilibre (pompage laser).
Un moment magnétique de spin placé dans un champ possède deux orientations d'énergies , soit un gap . Pour un électron () dans à :
Le rapport : à température ambiante les deux niveaux sont presque également peuplés, le déséquilibre — origine du paramagnétisme — est minuscule (quelques pour mille).
2.2 Énergie moyenne du système à deux niveaux
2.2.1 Expression et interprétation
L'énergie moyenne est la moyenne statistique de l'énergie sur les états, pondérée par leurs populations :
Avec et :
Démonstration (Deux écritures équivalentes)
Directement, . En multipliant numérateur et dénominateur par on obtient la forme compacte , qui fait apparaître au dénominateur un facteur de type Fermi. Les deux écritures sont identiques ; la seconde est plus commode pour les limites.
Démonstration (Développements)
À basse température (), donc : le système est gelé dans le fondamental, il ne stocke aucune énergie. À haute température (), donc : les deux niveaux étant équipeuplés, l'énergie moyenne est la moyenne arithmétique . C'est une saturation : au-delà de , chauffer davantage n'augmente plus l'énergie stockée. Ce plafond est caractéristique d'un spectre borné et distingue radicalement le système à deux niveaux d'un oscillateur (spectre non borné, énergie moyenne ).
Le facteur écrase exponentiellement dès que : le système reste « gelé » tant que l'agitation thermique n'atteint pas l'énergie du gap. La température caractéristique marque le passage du régime gelé au régime saturé.
{Énergie moyenne réduite en fonction de la température réduite. Départ exponentiellement plat, puis saturation à .}
2.2.2 Fluctuations d'énergie
La dispersion de l'énergie autour de sa moyenne est mesurée par la variance
Démonstration (Calcul)
Comme et , . Alors . Or , d'où . Cette variance ne s'annule qu'à basse température ( quand ) : le système, gelé dans le fondamental, ne fluctue plus. Elle est au contraire maximale lorsque l'est, c'est-à-dire pour , donc à haute température, où .
Nous verrons que : les fluctuations d'énergie et la capacité thermique sont deux faces d'une même pièce (théorème de fluctuation-dissipation). Une grande capacité thermique traduit de grandes fluctuations d'énergie.
2.3 Capacité thermique et anomalie de Schottky
2.3.1 Définition et calcul
La capacité thermique (à volume constant, les niveaux étant fixés) mesure la variation d'énergie moyenne stockée lorsqu'on élève la température :
Démonstration (Dérivation)
Partons de avec . Il est plus simple de dériver par rapport à puis d'utiliser . On a
Puis
En posant on reconnaît , d'où la forme encadrée.
On vérifie l'identité générale :
puisque et , donc .
2.3.2 L'anomalie de Schottky
La capacité thermique d'un système à deux niveaux n'est pas monotone : elle est nulle à , croît, passe par un maximum, puis redécroît vers zéro à haute température. Cette bosse en cloche est appelée anomalie de Schottky. Elle constitue une signature expérimentale directe de l'existence d'un gap discret dans le spectre.
Démonstration (Les deux extinctions)
À basse température () : . Le facteur exponentiel l'emporte : les niveaux sont gelés, aucun état excité n'est accessible, chauffer un peu ne change rien à .
À haute température () : , donc . Ici le spectre est saturé ( constant), le système ne peut plus absorber d'énergie.
Entre ces deux zéros, est strictement positive : elle admet donc un maximum.
Le maximum de est atteint pour solution de
La valeur au sommet est (par système).
Démonstration (Équation du maximum)
Écrivons avec . La condition équivaut, étant monotone, à . On calcule , d'où
Comme pour , l'annulation impose , c'est-à-dire l'équation transcendante ci-dessus, dont la résolution numérique donne . On reporte pour obtenir .
{Anomalie de Schottky : en fonction de . Bosse en cloche, maximum vers .}
Capacité numérique : tracé de et d'un système à deux niveaux
On adimensionne en posant ; alors et .
import numpy as np
import matplotlib.pyplot as plt
u = np.linspace(0.02, 6.0, 600) # u = kB*T / epsilon (température réduite)
x = 1.0 / u # x = epsilon / (kB*T)
E = 1.0 / (1.0 + np.exp(x)) # <E> / epsilon
C = x**2 * np.exp(x) / (1.0 + np.exp(x))**2 # C / kB
# maximum de C (anomalie de Schottky)
imax = np.argmax(C)
print(f"C_max/kB = {C[imax]:.3f} pour kB*T/eps = {u[imax]:.3f}")
fig, (a1, a2) = plt.subplots(1, 2, figsize=(9, 3.6))
a1.plot(u, E, color="saddlebrown"); a1.axhline(0.5, ls="--", c="gray")
a1.set_xlabel("kB T / eps"); a1.set_ylabel("<E> / eps"); a1.set_title("Énergie moyenne")
a2.plot(u, C, color="saddlebrown")
a2.plot(u[imax], C[imax], "o", color="red")
a2.set_xlabel("kB T / eps"); a2.set_ylabel("C / kB"); a2.set_title("Anomalie de Schottky")
plt.tight_layout(); plt.show()
La sortie confirme pour .
2.4 Généralisation : spectre discret quelconque
2.4.1 Fonction de partition et énergie moyenne
Le mécanisme précédent s'étend sans peine à un spectre de niveaux discret quelconque (éventuellement infini), avec des dégénérescences (nombre d'états de même énergie ).
dénombre, de façon pondérée, les états thermiquement accessibles : (dégénérescence du fondamental) quand , et (nombre total d'états) quand .
L'énergie moyenne se déduit de la fonction de partition par simple dérivation :
et la variance par une dérivée seconde :
Démonstration (Astuce de la dérivée logarithmique)
Dérivons par rapport à :
D'où . En dérivant une seconde fois, . Or (calcul direct), ce qui donne . Enfin .
Méthode : Programme de calcul d'un système à spectre discret
Face à un système décrit par un spectre :
- écrire la fonction de partition ;
- en déduire l'énergie moyenne (dérivation logarithmique, plus rapide que la somme ) ;
- obtenir la capacité thermique , ou ;
- analyser les limites (fondamental) et (équipartition des états) ;
- pour particules indépendantes, multiplier , et par .
Pour , , : , donc et
en accord avec le résultat direct. La méthode par est cohérente.
2.4.2 Système de particules indépendantes
Pour systèmes identiques et indépendants, l'énergie totale moyenne et la capacité thermique sont extensives :
Les fluctuations relatives d'énergie décroissent alors comme :
Démonstration (Additivité des variances)
Pour des variables indépendantes, moyennes et variances s'ajoutent : et , donc . Le rapport signal/bruit croît en : pour une mole (), les fluctuations relatives sont de l'ordre de , totalement négligeables.
Cette régression en explique pourquoi les grandeurs thermodynamiques macroscopiques (énergie interne, pression, aimantation) apparaissent quasi-certaines : leur valeur mesurée coïncide avec la moyenne statistique à une fluctuation près invisible. Le hasard microscopique s'efface à l'échelle macroscopique. C'est le pont entre la description statistique et la thermodynamique déterministe.
2.5 Applications physiques
2.5.1 Paramagnétisme à deux niveaux
Un moment dans un champ a deux états d'énergie (gap ). Le moment magnétique moyen selon est . À haute température (), : l'aimantation par unité de volume suit la loi de Curie avec . À basse température l'aimantation sature à : tous les moments sont alignés.
2.5.2 Niveaux vibrationnels et gel des degrés de liberté
Un mode de vibration moléculaire de pulsation possède un spectre (), non borné. Sa fonction de partition (série géométrique) vaut et son énergie moyenne (au-dessus du fondamental) . À basse température () le mode est gelé : , comme pour deux niveaux. C'est ce gel qui explique que la capacité thermique molaire du dihydrogène gazeux ne comporte pas la contribution vibrationnelle à température ambiante (température caractéristique ).
Le spectre à deux niveaux est borné : sature, redescend à zéro (anomalie de Schottky). L'oscillateur a un spectre non borné : et (équipartition) à haute température, sans redescente. La bosse de est donc la signature exclusive d'un gap au-dessus duquel il n'y a (essentiellement) plus d'états.
2.6 Particule dans un puits de potentiel infini
2.6.1 Spectre d'énergie et échelle de confinement
Le programme demande de traiter l'énergie moyenne d'équilibre, à la température , d'un ensemble de particules enfermées dans un puits de potentiel infini à une dimension. C'est l'exemple le plus simple d'un spectre discret non borné issu de la quantification, et le pont direct vers l'équipartition classique.
Une particule de masse , libre de se déplacer entre et mais confinée par des parois infranchissables (potentiel nul dans le puits, infini au-dehors), possède un spectre d'énergie quantifié :
où est l'énergie de confinement (énergie du fondamental) et la constante de Planck. Les niveaux, non dégénérés, s'écartent de plus en plus : .
mesure le coût énergétique de l'enfermement : plus le puits est étroit (petit ) ou la particule légère (petit ), plus est grand. Avec on écrit aussi . Toute la thermodynamique du problème repose sur la comparaison de à l'énergie thermique .
2.6.2 Fonction de partition et énergie moyenne
En posant le paramètre sans dimension , la fonction de partition d'une particule s'écrit
et l'énergie moyenne se déduit par dérivation logarithmique .
Cette somme ne s'exprime pas par une formule élémentaire (série thêta). Deux régimes se dégagent selon la valeur de .
Si , seuls les tout premiers niveaux comptent. On garde les deux premiers termes : , et le système se comporte comme un système à deux niveaux de gap . La particule est gelée dans le fondamental, , l'énergie de point zéro, et .
2.6.3 Limite d'un confinement faible devant l'agitation thermique
C'est la limite physiquement pertinente pour une particule libre dans une enceinte macroscopique : l'énergie de confinement est minuscule devant .
Lorsque , les niveaux successifs sont si serrés devant qu'on peut remplacer la somme discrète par une intégrale (les termes varient lentement avec ) :
L'énergie moyenne vaut alors
et pour un ensemble de particules indépendantes , avec une capacité thermique .
Démonstration (Somme intégrale et dérivation)
Le pas entre deux termes consécutifs est ; comme l'exposant ne varie que de tant que , un grand nombre de niveaux contribue et la somme de Riemann s'identifie à l'intégrale . Avec l'intégrale de Gauss et , on obtient , soit
On retrouve exactement la contribution de l'équipartition pour un degré de liberté de translation : le mouvement à une dimension d'une particule libre dans une boîte redonne, à haute température, le résultat classique. C'est le lien annoncé entre spectre discret quantifié et théorème d'équipartition (chapitre suivant).
La quantification reste présente au niveau microscopique, mais dès que le nombre de niveaux thermiquement accessibles () est gigantesque : le spectre paraît continu, et l'énergie moyenne ne dépend plus de (donc ni de ni de ). C'est la condition de validité de la description classique d'un gaz.
Un atome d'hélium () dans un puits de largeur à . L'énergie de confinement vaut
à comparer à . Le rapport est infime : environ niveaux sont peuplés. La limite est excellentissime — la nature quantique du spectre est totalement invisible sur l'énergie moyenne.
Dans une boîte cubique, l'énergie s'écrit et la fonction de partition se factorise, . On obtient alors : les trois degrés de translation, chacun valant . C'est l'énergie cinétique moyenne d'un atome de gaz parfait monoatomique.
<i class="fa-solid fa-dumbbell mr-2" style="color:#2E7559"></i>2.7 Exercices résolus
On veut que le niveau excité () soit peuplé à de celui du fondamental. À quelle température ?
Démonstration
. Donc .
Pour (ordre de ambiant) à , calculer et .
Démonstration
, donc . . , soit . On est proche de la mi-hauteur : le régime est intermédiaire.
Retrouver la température du maximum de et la valeur pour .
Démonstration
donne , soit . La valeur maximale est par système.
Pour une mole de systèmes à deux niveaux avec , évaluer molaire à son maximum.
Démonstration
, atteinte à . On mesurerait donc une bosse de vers : signature expérimentale du gap de .
Montrer qu'à haute température les fluctuations relatives d'énergie d'un système à deux niveaux ne tendent pas vers zéro, et calculer leur limite.
Démonstration
À , et donc . Ainsi : pour un seul système les fluctuations sont de l'ordre de la moyenne. Ce n'est qu'en assemblant systèmes que le rapport devient . La thermodynamique n'émerge donc que pour grand.
Niveaux (non dégénérés). Écrire , puis , et donner sa limite haute température.
Démonstration
Posons . . Alors . Or , donc . À , : . C'est bien la moyenne arithmétique des trois niveaux équipeuplés.
Fondamental non dégénéré (), niveau excité de dégénérescence . Calculer et discuter l'effet de sur la population.
Démonstration
, , et
La dégénérescence agit comme une réduction effective du gap () : plus est grand, plus le niveau excité est peuplé à température égale. À haute température .
Vérifier numériquement l'identité pour un système à deux niveaux au point .
Démonstration
En : , . . Par ailleurs , et . Or (car ) donc : . ✓
2.8 Exercices d'entraînement
- Populations. Un système à deux niveaux a . Calculer et à , puis à (azote liquide). Commenter le gel.
- Température de demi-peuplement. Pour quelle température a-t-on ? Exprimer en fonction de .
- Énergie moyenne. Tracer qualitativement et repérer ; montrer que .
- Basse température. Établir le développement et pour . Vérifier .
- Haute température. Montrer que pour ; en déduire la loi .
- Maximum de Schottky. Résoudre numériquement et retrouver , .
- Anomalie molaire. Une mole présente une bosse de à . En déduire le gap (en meV) et l'amplitude attendue du maximum.
- Fluctuations. Calculer à pour un système, puis pour systèmes indépendants.
- Trois niveaux. Reprendre l'exercice résolu à trois niveaux et calculer ; existe-t-il encore une seule bosse ?
- Dégénérescence. Pour un excité fois dégénéré, montrer que la température du maximum de dépend de ; discuter le sens de la variation.
- Paramagnétisme. À partir de , retrouver la loi de Curie et l'aimantation à saturation ; tracer .
- Fonction de partition. Pour le spectre , vérifier puis ; en déduire et sa limite haute température .
- Puits de potentiel infini. Pour le spectre (), écrire avec . Dans la limite , remplacer la somme par une intégrale, montrer et retrouver , puis .
- Confinement et température. Un électron () est confiné dans un puits de largeur . Calculer (en eV), puis la température au-dessous de laquelle : la particule est-elle « gelée » ou « classique » à ?
- Populations d'un système à deux niveaux (, ) : , , avec le rapport universel .
- Énergie moyenne : . Elle passe de (gel à ) à (saturation à ) ; échelle .
- Capacité thermique : . Nulle aux deux extrêmes, elle présente une bosse : l'anomalie de Schottky ( vers ).
- Fluctuation-dissipation : . Fluctuations et capacité sont liées.
- Spectre discret général : , , .
- particules indépendantes : grandeurs extensives (), fluctuations relatives : émergence du déterminisme thermodynamique.
- Applications : paramagnétisme (loi de Curie, saturation), gel des modes vibrationnels ().