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chimie (PCSI) · Chapitre 6 · Exercice de TD

Problème — La réaction de Grignard, synthèse du triphénylméthanol

Réactivité en chimie organique : mécanismes, substitutions et éliminations · F. Les organomagnésiens mixtes · niveau 3 (difficile)

Énoncé

Protocole (d'après un TP classique). Dans un ballon parfaitement sec, surmonté d'un réfrigérant muni d'une garde à chlorure de calcium, on place de magnésium en tournures, un cristal de diiode et d'éthoxyéthane (« éther ») anhydre. On ajoute goutte à goutte une solution de de bromobenzène dans d'éther anhydre ; le mélange entre en ébullition spontanée. Lorsque le magnésium a presque entièrement disparu, on ajoute lentement de benzophénone dissous dans d'éther anhydre. On verse ensuite le mélange sur de la glace additionnée d'une solution aqueuse de chlorure d'ammonium ; on sépare, sèche et évapore la phase organique ; le solide est lavé à l'éther de pétrole puis séché. On obtient de triphénylméthanol , de température de fusion 160–162 °C.

Données. Masses molaires () : Mg 24,31 ; bromobenzène 157,0 ; benzophénone 182,2 ; triphénylméthanol 260,3 ; eau 18,02. Densités : bromobenzène 1,495 ; éther 0,713. Électronégativités : C 2,55 ; Mg 1,31 ; Br 2,96. Table de fournie : 9,2 ; eau 14 ; alcools 16 à 18 ; benzène, de l'ordre de 43. Le magnésien peut aussi réagir avec le bromobenzène restant pour donner du biphényle (réaction parasite, admise). Température de fusion du triphénylméthanol pur : de l'ordre de 162 °C ; le biphényle fond vers 70 °C.

  1. Écrire l'équation de formation du bromure de phénylmagnésium. Comparer la polarisation de la liaison C–Br et celle de la liaison C–Mg : que devient le caractère de l'atome de carbone ? Pourquoi l'éther doit-il être anhydre, et pourquoi un éther plutôt qu'un alcool ? Quel est le rôle du cristal de diiode ?
  1. Calculer les quantités de magnésium, de bromobenzène et de benzophénone. L'éther utilisé pour la préparation du magnésien ( en tout) contient d'eau en masse : écrire la réaction de l'eau sur le magnésien, la justifier par les , et calculer la fraction du magnésien détruite. Pourquoi le protocole prévoit-il le magnésien en léger excès par rapport à la benzophénone ? Que se passerait-il si l'éther de la benzophénone était aussi humide ?
  1. Décrire par des flèches courbes le mécanisme de l'addition du magnésien sur la benzophénone ; nommer l'espèce formée. Écrire l'équation de l'hydrolyse. Quel est le double rôle de la solution de chlorure d'ammonium, et pourquoi la préfère-t-on ici à un acide fort ?
  1. Le biphényle et le triphénylméthanol sont tous deux solides à température ambiante. Expliquer pourquoi le lavage à l'éther de pétrole (mélange d'alcanes) élimine le premier et non le second. Pourquoi l'addition lente du bromobenzène limite-t-elle la formation du biphényle ?
  1. Calculer le rendement. Que permet de conclure la température de fusion ?
  1. Montrer qu'une seule déconnexion conduit au triphénylméthanol par addition d'un magnésien sur une cétone. Quel produit obtiendrait-on, après hydrolyse acide, en faisant barboter du dioxyde de carbone sec dans la solution de bromure de phénylmagnésium ? Énoncer le résultat établi par le problème.

Corrigé

La stratégie. Suivre le protocole dans l'ordre et justifier chaque geste par une propriété de l'organomagnésien : sa formation (inversion de polarité), sa basicité (milieu anhydre, budget d'eau), sa nucléophilie (addition sur la cétone) ; puis hydrolyse, purification et bilan quantitatif.

1) Préparation et inversion de polarité. Liaison C–Br : , carbone , électrophile. Liaison C–Mg : , carbone , nucléophile. En s'insérant dans la liaison, le magnésium a inversé la polarité du carbone (Umpolung).

L'éther doit être anhydre parce que le magnésien est une base extrêmement forte (acide conjugué, le benzène, de l'ordre de 43) : l'eau le détruit. Un alcool est exclu pour la même raison ( 16 à 18). L'éther est aprotique, et les doublets de son oxygène solvatent le magnésium, ce qui stabilise le réactif ; volatil (ébullition vers 35 °C), son reflux spontané signale et régule la réaction, exothermique. Le diiode amorce la réaction : il attaque la couche d'oxyde qui passive le magnésium et met le métal à nu.

2) Quantités et budget d'eau. Le magnésium est en léger excès (3 %) : tout le bromobenzène est converti et il reste quelques copeaux — d'où « presque entièrement disparu ». On forme au mieux de magnésien.

Avec l'eau : , réaction acide-base de constante de l'ordre de , totale. Masse d'éther : ; eau : , soit . Chaque molécule d'eau détruit une molécule de magnésien : et il reste de magnésien. Un millième d'eau, qui paraît négligeable, détruit six pour cent du réactif ; à d'eau, ce serait près de soixante pour cent.

Il reste encore plus de magnésien () que de benzophénone () : c'est la raison de l'excès, garantir la consommation complète de la cétone malgré les pertes. Si l'éther de la benzophénone () contenait aussi d'eau, il détruirait encore : il resterait , à peine plus que la cétone. La marge est mince, et tout le protocole — verrerie sèche, garde à chlorure de calcium, éther anhydre — est dicté par ce budget.

3) Addition nucléophile, puis hydrolyse. Flèche 1 : du doublet de la liaison vers le carbone électrophile du carbonyle ; la liaison C–C se forme. Flèche 2 : du doublet de la liaison vers l'oxygène. On obtient l'alcoolate de magnésium, souvent insoluble dans l'éther : Hydrolyse : Le chlorure d'ammonium a un double rôle : l'ion ammonium ( 9,2) protone l'alcoolate ( 16 à 18 : constante de à , réaction totale) et détruit l'excès de magnésien ; et il garde en solution les sels de magnésium, qui précipiteraient sinon en hydroxydes gélatineux. On évite un acide fort concentré : l'alcool tertiaire y perdrait facilement son groupe hydroxyle en donnant le carbocation triphénylméthyle, exceptionnellement stable, source de réactions parasites. La glace absorbe la chaleur de l'hydrolyse.

4) Purification par lavage. L'éther de pétrole est apolaire. Le biphényle, hydrocarbure apolaire, n'est tenu dans son cristal que par des interactions de van der Waals, que celles du solvant remplacent sans peine : il se dissout. Le triphénylméthanol est tenu par des liaisons hydrogène entre groupes hydroxyle, qu'un alcane ne peut pas remplacer : il reste sur le filtre. L'addition lente du bromobenzène maintient sa concentration faible dans le ballon ; la vitesse du couplage parasite (magnésien + bromobenzène) lui est proportionnelle, alors que le bromobenzène est consommé au fur et à mesure par le magnésium.

5) Rendement et contrôle de pureté. Réactif limitant de l'addition : la benzophénone (, contre de magnésien). Masse théorique : . Quantité obtenue : , d'où La température de fusion, 160–162 °C, est proche de la valeur de référence et l'intervalle est étroit : le produit est pur, exempt notamment de biphényle — une impureté abaisse et élargit le domaine de fusion. Le rendement porte donc bien sur du triphénylméthanol.

6) Rétro-analyse et variante. Le carbone fonctionnel porte trois phényles identiques : les trois déconnexions sont équivalentes et donnent la seule voie magnésien–cétone, bromure de phénylmagnésium + benzophénone. (À titre culturel : deux équivalents de magnésien sur le benzoate de méthyle mènent aussi au triphénylméthanol, par une double addition qui sort de ce chapitre.) Avec le dioxyde de carbone, le carbone nucléophile attaque le carbone du dioxyde de carbone : on obtient le benzoate de magnésium, que l'hydrolyse acide protone en acide benzoïque .

Le résultat obtenu — la réaction de Grignard, synthèse d'un alcool tertiaire. Un organomagnésien mixte, préparé par insertion du magnésium dans une liaison carbone–halogène en milieu éther anhydre, possède un carbone nucléophile ; il s'additionne sur le carbone électrophile d'une cétone en créant une liaison carbone–carbone et un alcoolate de magnésium, que l'hydrolyse terminale protone en alcool tertiaire. Tout le protocole — verrerie sèche, éther anhydre, amorçage, addition lente, léger excès de magnésien, hydrolyse douce, purification, contrôle par la température de fusion — se déduit des deux caractères du réactif : nucléophile puissant et base très forte. Ici : 72,6 % de triphénylméthanol pur.

Ce que le problème installe. Décrire et justifier un protocole de préparation et d'utilisation d'un organomagnésien, hydrolyse terminale comprise ; chiffrer l'effet d'une impureté ; choisir une purification d'après les interactions intermoléculaires ; calculer un rendement sur le réactif limitant et contrôler la pureté. C'est le déroulement complet d'une synthèse : transformation, séparation, purification, caractérisation.

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