chimie quantique (PC) · Chapitre 2 · Exercice de TD
Problème : l'intuition de Bartlett, le premier composé d'un gaz noble
Orbitales moléculaires et réactivité · G. Orbitales frontalières et réactivité · niveau 3 (difficile)
Énoncé
Jusqu'en 1962, les gaz nobles passaient pour chimiquement inertes ; leur couche de valence complète () servait d'explication à la règle de l'octet. Au printemps 1962, à Vancouver, Neil Bartlett et Derek Lohmann obtiennent, en faisant réagir le dioxygène sur l'hexafluorure de platine , un solide rouge qu'ils identifient comme le sel de dioxygényle :
est un accepteur d'électron exceptionnellement fort : sa BV est très basse (son affinité électronique, de l'ordre de , est l'une des plus élevées connues). Bartlett remarque que l'énergie de première ionisation du dioxygène est presque celle du xénon. Données (tables NIST) :
| espèce | ||||||
|---|---|---|---|---|---|---|
| énergie de première ionisation (eV) |
On rappelle que, dans l'approche frontalière, l'énergie de première ionisation est l'opposée de l'énergie de la HO, et qu'un donneur réagit d'autant plus facilement avec un accepteur donné que sa HO est plus haute.
1) Le sel de dioxygényle. À l'aide du diagramme des OM de (sans mélange), dire de quelle OM provient l'électron arraché lors de la formation de . Donner l'indice de liaison et le nombre d'électrons non appariés de , et prévoir l'évolution de la longueur de liaison (mesurée : dans , dans ).
2) L'idée. Quelle est la HO du xénon ? Comparer les énergies des HO de et de . Que pouvait prévoir Bartlett en faisant réagir le xénon sur ? (Il nota aussi que les ions et ont des tailles voisines, de sorte que les deux solides ioniques devaient avoir des énergies de cohésion voisines.)
3) Qui d'autre ? Calculer, en puis en , l'écart entre l'énergie d'ionisation de chaque gaz noble et celle de . Le krypton et l'argon devaient-ils réagir dans les mêmes conditions ? Relier l'évolution le long de la colonne au rayon des orbitales de valence.
4) Comparer deux entités par leurs frontalières. Formuler, en termes d'orbitales frontalières, le raisonnement qui permet de passer de au xénon. Quelles sont ses hypothèses ?
5) Après Bartlett. En juin 1962, le mélange de xénon et d'hexafluorure de platine donne un solide jaune orangé, d'abord formulé (on sait aujourd'hui que ce solide est un mélange plus complexe de sels de xénon(II) fluorés, comme , mais la conclusion reste : le xénon a cédé des électrons). Quelques mois plus tard sont préparés les fluorures et , par action directe du difluor sur le xénon. Pourquoi le fluor ? Pourquoi n'a-t-on jamais préparé de composé neutre stable de l'hélium ni du néon ?
6) Le résultat. Énoncer en une phrase le résultat établi.
Corrigé
La stratégie. Bartlett a fait une comparaison, pas un calcul : deux donneurs dont les HO sont à la même énergie réagissent de la même façon avec le même accepteur. On vérifie d'abord que l'électron arraché au dioxygène est bien celui de sa HO, puis on transpose au xénon, et l'on teste la portée du raisonnement sur les autres gaz nobles.
1) L'électron arraché au dioxygène. La configuration de valence de s'achève par : la HO est la paire d'OM , à demi remplie (chacune porte un électron célibataire : ce sont des SOMO). L'électron arraché vient de l'une d'elles :
Un électron non apparié : est paramagnétique. On a retiré un électron antiliant : l'indice augmente de à , la liaison se renforce et raccourcit, de à , comme mesuré. Le dioxygène est un donneur : sa HO est haute, et antiliante, de sorte que la céder ne coûte rien à la liaison, au contraire.
2) L'idée de Bartlett. La HO du xénon est la sous-couche pleine (). Son énergie, , ne diffère de celle de la HO de , , que de
bien moins que les écarts qui distinguent d'ordinaire un réactif d'un autre. Face au même accepteur, , la même interaction HO–BV a lieu avec la même facilité : , qui arrache un électron au dioxygène, doit en arracher un au xénon. Le bilan énergétique global est le même aux énergies de cohésion près, voisines pour deux cations de même taille : la réaction est prévue, malgré la couche complète du xénon. La couche pleine ne protège pas une HO haute.
3) Une colonne qui se ferme vers le haut.
| gaz noble | |||||
|---|---|---|---|---|---|
| écart avec (eV) | |||||
| écart () |
Pour le krypton, il manque déjà : c'est l'ordre de grandeur d'une énergie de liaison, que les énergies de cohésion ne compensent pas. Le krypton et l'argon ne réagissent pas avec dans ces conditions. Le long de la colonne, de l'hélium au xénon, augmente : les orbitales de valence sont plus étendues, plus éloignées du noyau, les électrons de valence moins retenus ; la HO remonte, l'énergie d'ionisation baisse, la polarisabilité croît. Seuls les gaz nobles lourds ont une HO assez haute pour céder des électrons.
4) Le raisonnement frontalier. Le programme le formule ainsi : comparer la réactivité de deux entités vis-à-vis d'un même partenaire par leurs orbitales frontalières. Ici, le partenaire est l'accepteur , de BV très basse ; les deux donneurs, et , ont des HO de même énergie ; l'écart HO–BV est donc le même, et la réaction doit avoir lieu dans les deux cas. Hypothèses : l'énergie d'ionisation lit bien l'énergie de la HO ; l'interaction HO–BV domine la réactivité ; les autres termes du bilan (énergies de cohésion des solides, taille des ions) sont comparables. Bartlett a vérifié la dernière hypothèse en comparant les tailles de et de . L'expérience a tranché : le xénon a réagi.
5) Le fluor, et les gaz nobles légers. Le fluor est l'élément le plus électronégatif : ses orbitales sont les plus basses, et le difluor a une BV () basse avec une liaison faible (). Face à la HO du xénon, c'est l'accepteur le plus efficace après , et il forme avec le xénon des liaisons polarisées : , , puis . L'hélium et le néon ont des énergies d'ionisation de et : leurs HO (, ) sont plus basses de dix à douze électronvolts que celle du xénon, petites et très peu polarisables. Aucun accepteur, pas même le fluor, ne peut leur arracher d'électrons en compensant un tel coût : on ne connaît pour eux aucun composé neutre stable dans les conditions ordinaires.
6) Le résultat. Un gaz noble dont la HO est assez haute réagit avec un accepteur assez fort : la couche complète n'est pas un rempart, c'est l'énergie de la HO qui décide.
Premier composé d'un gaz noble (Bartlett, 1962) : parce que l'énergie de première ionisation du xénon () est presque celle du dioxygène (), dont l'hexafluorure de platine arrache l'électron de la HO antiliante, le même accepteur arrache un électron à la HO du xénon ; le xénon forme ainsi le premier composé d'un gaz noble, puis ses fluorures, tandis que les gaz nobles légers, de HO bien plus basse, restent sans composé.
Ce que l'exercice installe. L'énergie de première ionisation lit l'énergie de la HO. Deux entités de HO de même énergie réagissent de la même façon avec un même accepteur : c'est la comparaison de réactivités par les orbitales frontalières. La HO de est une antiliante à demi remplie : l'ioniser renforce la liaison. Le long d'une colonne, la HO remonte avec : les gaz nobles lourds deviennent donneurs, les légers restent inertes.
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