Problème : le théorème du point fixe de Banach, et l'équation de Kepler
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · mathématiques (PTSI), chapitre 6 — Limites, continuité, dérivabilité · E. Suites récurrentes et méthodes numériques
Énoncé
Soient deux réels, une fonction, et tels que On dit que réduit les distances d'un facteur .
1) Montrer que admet un unique point fixe (pour l'existence, appliquer le théorème des valeurs intermédiaires à ).
2) Soient et la suite définie par . Montrer que pour tout : .
3) Montrer que pour tout : . Pourquoi cette estimation a posteriori fournit-elle un critère d'arrêt calculable ?
4) On suppose de classe sur avec . Montrer que réduit les distances d'un facteur . On suppose de plus pour tout ; montrer, par l'égalité des accroissements finis, que . Qu'en conclure sur la vitesse réelle de convergence ?
5) Le cosinus itéré. On prend sur et .
- Vérifier les hypothèses avec .
- Combien d'itérations la question 2 garantit-elle pour une précision de ?
- Justifier que pour tout , et estimer le nombre d'itérations par décimale gagnée à l'aide de la question 4.
- Comparer, numériquement, avec la méthode de Newton du cours, , partie de .
6) L'équation de Kepler. Sur son orbite elliptique d'excentricité — la lettre désigne ici l'excentricité, et non le nombre —, la position d'une planète est donnée par un angle , l'anomalie excentrique, solution de l'équation , où l'anomalie moyenne est un réel connu, proportionnel au temps écoulé depuis le passage au plus près du Soleil.
- Montrer que envoie dans , qu'elle réduit les distances d'un facteur sur ce segment, et en déduire que l'équation de Kepler a une unique solution réelle .
- Montrer que les itérées convergent vers pour tout .
- Combien d'itérations la question 2 garantit-elle pour une précision de , pour la Terre () et pour une comète d'excentricité ? Énoncer le théorème obtenu.
Corrigé
1) Existence et unicité du point fixe. Continuité. Une fonction qui réduit les distances est continue : pour , quand .
Existence. Posons , continue sur . Comme est à valeurs dans , et . Le théorème des valeurs intermédiaires fournit tel que , c'est-à-dire .
Unicité. Si et sont deux points fixes, , donc ; comme , . a un unique point fixe .
Le point délicat. L'existence n'utilise que la continuité et la stabilité du segment ; l'unicité n'utilise que la réduction des distances. Et l'existence est obtenue sans construire le point fixe, par le théorème des valeurs intermédiaires, que seule la dimension un rend disponible.
2) La convergence géométrique. Comme est stable par et , tous les sont dans . Pour tout , puisque , Par récurrence, , et puisque et sont dans . Comme , : la suite converge vers , et l'erreur est majorée par une suite géométrique de raison . Cette majoration est dite a priori : elle se calcule avant toute itération.
3) L'estimation a posteriori. Soit . Par l'hypothèse sur puis l'inégalité triangulaire, En regroupant, , et comme , Pourquoi c'est un critère d'arrêt. Le membre de gauche fait intervenir , inconnu ; le membre de droite, deux itérés déjà calculés. On arrête le calcul dès que passe sous la précision voulue : la précision est alors certaine, sans connaître la limite.
4) La vitesse réelle. L'hypothèse, fournie par la dérivée. Si est de classe avec sur l'intervalle , l'inégalité des accroissements finis donne exactement pour tous de : réduit les distances d'un facteur .
Le rapport des erreurs. Supposons pour tout . L'égalité des accroissements finis entre et fournit un réel strictement compris entre et tel que Comme , on a par encadrement ; et étant continue en , l'image de la suite par tend vers : La conclusion. Asymptotiquement, chaque itération multiplie l'erreur par un facteur proche de , et non par : la vitesse réelle est géométrique de raison , souvent bien plus petite que la borne ; il faut environ itérations par décimale. Deux cas limites : si , la convergence est plus rapide que toute suite géométrique — c'est la méthode de Newton ; si , elle peut être très lente — ce sont les sinus itérés, .
5) Le cosinus itéré. Les hypothèses. Sur , le cosinus est décroissant, donc , inclus dans puisque : est stable. La fonction est de classe , et sur , le sinus étant croissant et positif sur . Par le 4), réduit les distances d'un facteur sur , et le 1) fournit un unique point fixe .
La garantie a priori. Par le 2), avec , . On veut , soit, en prenant le logarithme et en divisant par , ce qui renverse l'inégalité, La question 2 garantit la précision à partir de itérations — environ itérations par décimale.
La vitesse réelle. Si l'on avait pour un rang , alors , avec et dans , où le cosinus est injectif : ; en redescendant, on obtiendrait , alors que n'est pas un point fixe. Donc pour tout , et le 4) s'applique : le rapport des erreurs tend vers , soit itérations par décimale, contre annoncées par la borne . De fait, itérations suffisent pour la précision , et l'estimation a posteriori du 3), avec , la certifie dès . Le signe négatif du rapport dit que les itérés tombent alternativement de part et d'autre de .
Newton. La méthode de Newton appliquée à , de dérivée , donne l'itération de l'énoncé. Partie de , elle fournit des erreurs d'environ , , , puis : trois itérations pour atteindre une précision que le cosinus itéré n'atteint qu'après cinquante-cinq. Le nombre de décimales exactes double à chaque pas : la fonction itérée par Newton a une dérivée nulle au point fixe, et la séance sur l'analyse asymptotique démontrera que la convergence est alors quadratique. On se contente ici de le constater.
6) L'équation de Kepler. Stabilité et réduction des distances. Pour tout réel , et , donc : envoie dans le segment , qui est en particulier stable. La fonction est de classe , de dérivée , et : par le 4), elle réduit les distances d'un facteur sur ce segment. (Si , l'équation se réduit à ; on suppose désormais , pour que le segment ne soit pas réduit à un point.)
Existence et unicité. Le 1) fournit un unique point fixe de dans . Et toute solution réelle de l'équation de Kepler vérifie : elle est dans le segment, donc égale à . L'équation de Kepler a une unique solution réelle.
La convergence des itérées. Pour , le 2), avec un segment de longueur , donne , qui tend vers : les itérées convergent vers — et même pour réel quelconque, puisque est déjà dans le segment.
Le compte. On veut . Pour la Terre, : ne suffit pas, suffit : cinq itérations. Pour une comète d'excentricité , il faut , soit : deux cent vingt-cinq itérations.
Ce qui se passe réellement. En partant de , quatre itérations suffisent pour la Terre, et dix-sept pour la comète : le rapport des erreurs tend vers , environ en valeur absolue pour la comète, bien moins que la borne . L'estimation a posteriori du 3) permet d'arrêter le calcul, en toute sécurité, après une vingtaine d'itérations.
Le théorème obtenu.
Théorème du point fixe de Banach (1922), en dimension un. Soit une fonction qui envoie un segment dans lui-même et qui y réduit les distances d'un facteur : pour tous . Alors a un unique point fixe dans ; pour tout , la suite converge vers , avec et . Si de plus est de classe , la vitesse réelle est géométrique de raison .
Application — l'équation de Kepler. Pour toute excentricité et tout réel , l'équation a une unique solution réelle, limite des itérées .
Ce que le problème installe. Le cadre complet de l'étude d'une méthode itérative : existence de la limite, majoration a priori de l'erreur, estimation a posteriori qui sert de critère d'arrêt, vitesse réelle lue sur la dérivée au point fixe. Le panorama des vitesses du cours s'y lit entièrement : géométrique quand , plus rapide quand (Newton, démontré dans la séance sur l'analyse asymptotique), lente quand . Et l'on a résolu une équation de mécanique céleste qu'aucune formule ne résout. Les logiciels de simulation que l'on rencontre en sciences industrielles résolvent de la même façon, par itérations et avec un critère d'arrêt, les équations qu'on ne sait pas résoudre à la main.
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