Problème — Le théorème de Darboux : une dérivée ne saute jamais
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · mathématiques MPSI, chapitre 6 — Limites, continuité, dérivabilité, convexité · G. Problèmes et approfondissements
Énoncé
Soit une fonction dérivable sur un intervalle , et deux points de tels que . Soit un réel tel que . On pose pour .
1) Montrer que est dérivable sur , calculer , et vérifier que .
2) À partir de la seule définition de par le taux d'accroissement, montrer qu'il existe tel que et . Montrer de même qu'il existe tel que et .
3) Justifier que atteint sa borne inférieure sur en un point , et que .
4) En déduire que . Énoncer le théorème obtenu, et dire en quoi il diffère du théorème des valeurs intermédiaires appliqué à .
5) Conséquences : (i) montrer qu'il n'existe aucune fonction dérivable sur dont la dérivée soit la fonction signe, ni plus généralement aucune fonction dérivable sur un intervalle dont la dérivée ne prenne que deux valeurs ; (ii) montrer que si ne s'annule pas sur , alors est strictement monotone sur .
6) Soit pour et . Montrer que est dérivable sur , que n'est pas continue en , et vérifier que prend cependant toute valeur de sur tout intervalle : le théorème n'est pas contredit, et la réciproque du théorème de la limite de la dérivée est fausse.
Corrigé
1) La fonction auxiliaire. est la différence de , dérivable sur , et de la fonction affine : elle est dérivable sur , avec . Par choix de : et . Chercher tel que , c'est chercher un zéro de .
2) La dérivée pousse vers le bas. Par définition, quand , . Prenons : il existe tel que, pour tout avec , Posons et . Le taux d'accroissement en est strictement négatif et , donc : .
Symétriquement, : pour assez proche de , ce taux est strictement positif ; comme , le numérateur est strictement négatif. Avec et : .
Le point délicat, et il n'utilise que la définition de la dérivée. On serait tenté de dire « , donc décroît au voisinage de » : c'est faux en général. La décroissance sur un intervalle exige sur tout l'intervalle, et l'on ne sait rien de ailleurs qu'en — n'est même pas supposée continue. Ce qu'on obtient est bien plus modeste, l'existence d'un seul point où descend en dessous de , mais c'est tout ce dont on a besoin.
3) Le minimum est intérieur. est dérivable sur , donc continue sur le segment : par le théorème des bornes atteintes, elle atteint sa borne inférieure en un point . Ce point n'est pas : d'après 2), , donc n'est pas la plus petite valeur de sur . Ce n'est pas non plus : . Donc .
4) Le théorème. Le point est intérieur à , y est dérivable et y admet un minimum (global sur , donc local) : par la condition nécessaire d'extremum local en un point intérieur, , c'est-à-dire Le cas se ramène au précédent en appliquant ce qui précède à et . On a donc démontré :
Théorème de Darboux. Soit dérivable sur un intervalle . Pour tous et tout réel compris entre et , il existe entre et tel que . Autrement dit, la dérivée d'une fonction dérivable sur un intervalle vérifie la propriété des valeurs intermédiaires — qu'elle soit continue ou non.
En quoi ce n'est pas le TVI. Le théorème des valeurs intermédiaires, appliqué à , donnerait la même conclusion à condition que soit continue. Darboux ne le suppose pas, et la question 6) montrera une dérivée discontinue. La conclusion est la même, l'hypothèse est plus faible, et la démonstration ne passe pas par la continuité de mais par un extremum de .
5) Deux conséquences. (i) Supposons qu'une fonction dérivable sur ait pour dérivée la fonction signe ( sur , en , sur ). Alors , et Darboux fournit avec — valeur que la fonction signe ne prend jamais. Contradiction. Plus généralement, si ne prenait que deux valeurs , atteintes en et , Darboux imposerait que prenne toutes les valeurs de , qui sont en nombre infini. Une dérivée ne peut pas avoir de discontinuité de saut : toute discontinuité d'une dérivée est oscillante, et aucune fonction en escalier n'est la dérivée de personne.
(ii) Supposons que ne s'annule pas sur . Si prenait une valeur strictement négative en et une valeur strictement positive en , Darboux fournirait un point où — exclu. Donc garde un signe strict constant sur : partout, ou partout. Par la caractérisation des fonctions strictement monotones (une dérivée strictement positive sur un intervalle donne une fonction strictement croissante, par l'égalité des accroissements finis), est strictement monotone sur . C'est le raisonnement « donc strictement monotone » qu'on emploie couramment — et qui, sans Darboux, exigerait la continuité de .
6) Une dérivée discontinue qui ne saute pas. Dérivabilité en . Pour , : le taux d'accroissement tend vers , est dérivable en et . Sur , est dérivable comme produit et composée, avec Discontinuité de en . Posons et pour : deux suites de réels non nuls tendant vers . Alors et . Si avait une limite en , elle vaudrait à la fois et par la caractérisation séquentielle : n'a pas de limite en , donc n'y est pas continue — alors que existe. La réciproque du théorème de la limite de la dérivée est fausse : une fonction peut être dérivable en un point sans que sa dérivée y ait de limite.
Darboux vérifié. Pour tout , , avec et . Par le théorème de Darboux appliqué sur , prend toute valeur de sur . Comme , sur tout intervalle , prend toutes les valeurs de — elle est discontinue en , mais d'une discontinuité oscillante, exactement celle que Darboux autorise. Une fonction qui vérifie la propriété des valeurs intermédiaires sans être continue : voilà le contre-exemple qui montre que cette propriété n'implique pas la continuité.
Le théorème obtenu — théorème de Darboux (1875). La dérivée d'une fonction dérivable sur un intervalle prend toute valeur intermédiaire entre deux de ses valeurs, sans hypothèse de continuité. En conséquence, une dérivée n'a jamais de discontinuité de saut, et une dérivée qui ne s'annule pas sur un intervalle y garde un signe constant.
Ce que le problème installe. Deux idées. La première : pour atteindre une valeur par une dérivée, on ne cherche pas , on cherche un extremum de — le théorème des bornes atteintes fournit le point, la définition de la dérivée l'empêche d'être au bord, la condition nécessaire d'extremum conclut. C'est exactement la démonstration de Rolle, avec un ingrédient de plus. La seconde : les dérivées forment une classe de fonctions à part, ni continues ni quelconques ; savoir qu'une fonction donnée « est une dérivée » est une information, et le chapitre sur l'intégration en donnera une autre forme.
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