L'addition relativiste des vitesses, ou le transport de structure
Exercice de TD · niveau 2 · mathématiques MPSI, chapitre 8 — Structures algébriques usuelles · A. Lois de composition interne
Énoncé
Sur , on pose (loi d'addition des vitesses en relativité restreinte, en unités où la vitesse de la lumière vaut ). On note la tangente hyperbolique (se prononce « tangente hyperbolique », ou en épelant « t » « h », jamais comme le mot « thé ») : .
a) Vérifier la formule d'addition pour tous réels .
b) Montrer que est une loi de composition interne sur . Justifier que est une bijection de sur ; on note sa bijection réciproque. Montrer que pour tous .
c) En déduire que est un groupe abélien isomorphe à , sans vérifier l'associativité à la main ; préciser le neutre et l'inverse de .
d) Énoncer et démontrer le principe général : si est un groupe et une bijection, alors la loi fait de un groupe isomorphe à . Reconnaître ainsi la loi sur comme un transport de .
e) Deux vitesses valant chacune neuf dixièmes de la vitesse de la lumière se composent en quelle vitesse ? Pourquoi ne dépasse-t-on jamais la vitesse de la lumière ?
Corrigé
Ce qu'on a le droit d'utiliser. La définition de par les exponentielles, le théorème de la bijection (une fonction continue et strictement monotone sur un intervalle réalise une bijection sur l'intervalle image), la dérivée , et les définitions du chapitre : loi interne, groupe, morphisme, isomorphisme. La stratégie est annoncée par l'énoncé : on ne vérifie pas les axiomes, on les importe de à travers une bijection qui échange les deux lois.
a) La formule d'addition. En multipliant numérateur et dénominateur par , on a . Posons et , de sorte que et . Alors car les termes et se détruisent, et car les termes et se détruisent. Le quotient vaut , et : c'est exactement . La formule est établie. Remarquons qu'elle a la forme de : , dès qu'on sait que et sont dans , ce qui est la question suivante.
b) La loi est interne, et transporte sur .
La loi est interne. Soient . D'abord , donc : est bien défini. Ensuite, deux factorisations : Dans chacune, numérateur et dénominateur sont strictement positifs. Donc et : est une loi de composition interne sur .
La bijection. La fonction est dérivable sur , de dérivée : elle est continue et strictement croissante. Ses limites sont en et en (écrire pour la seconde). Par le théorème de la bijection, réalise une bijection de sur . On peut d'ailleurs expliciter : résoudre donne , soit — mais on n'en aura pas besoin. (Le programme ne nomme pas cette fonction réciproque ; on n'utilise d'elle que son existence.)
Le transport. Soient ; posons et , de sorte que et . Par le a), . En appliquant : . transforme la loi en l'addition.
c) Le groupe, sans vérifier l'associativité. Tout se déduit de la relation et de l'injectivité de .
Associativité. Pour : , et de même , car l'addition des réels est associative. Les deux images par sont égales ; est injective ; donc .
Commutativité. , et l'injectivité conclut.
Neutre. Le neutre de est , puisque . Pour tout : , donc . On le lit aussi directement : . Le neutre est .
Inverse. L'opposé de dans est , car est impaire. Alors , donc . Directement : . L'inverse de est .
Ainsi est un groupe abélien, et , morphisme bijectif, est un isomorphisme de sur .
Le point délicat. La surjectivité de sur est indispensable : c'est elle qui permet d'écrire tout élément de sous la forme , donc d'appliquer la formule d'addition à tous les couples. Sans elle, l'associativité ne serait démontrée que sur l'image de . C'est le théorème de la bijection qui ferme l'argument.
d) Le principe général du transport de structure. Énoncé. Soient un groupe, un ensemble et une bijection. Pour on pose . Alors est un groupe, est un isomorphisme de sur , et est abélien si et seulement si l'est.
Démonstration. La définition s'écrit : transporte sur la loi de . On refait le c) mot pour mot. Associativité : , par associativité dans , puis injectivité de . Neutre : posons ; alors , donc , et de même . Inverse : posons ; alors , donc , et de même . Enfin est un morphisme bijectif, donc un isomorphisme, et la commutativité se transporte dans les deux sens par le même argument. Ce qui achève la démonstration du principe.
Application à sur . Prenons , . C'est une bijection de sur , de réciproque . Et Donc est exactement la loi transportée de par : est un groupe abélien isomorphe à . Le neutre est ; l'inverse de est . On vérifie : . Au passage, la loi est interne parce que dès que : c'est la stabilité de par produit, transportée.
e) La physique. Avec : . Deux vitesses de neuf dixièmes de la vitesse de la lumière se composent en une vitesse d'environ fois la vitesse de la lumière — et non fois. On ne dépasse jamais parce que la loi est interne à : c'est le b). Et la raison profonde est l'isomorphisme : composer deux vitesses, c'est additionner leurs images et (les physiciens les appellent rapidités), qui sont des réels quelconques ; la vitesse composée est la tangente hyperbolique de cette somme, et une tangente hyperbolique est toujours strictement comprise entre et .
Ce que l'exercice installe. On ne démontre pas qu'un ensemble est un groupe en vérifiant les axiomes un par un : on cherche une bijection qui échange sa loi avec celle d'un groupe connu, et tout se transporte. Ce réflexe est celui de toute l'algèbre linéaire à venir — un isomorphisme d'espaces vectoriels ou un changement de base ne sont rien d'autre. Et le programme, qui demande d'éviter « l'étude de lois artificielles », dit précisément ceci : une loi n'est jamais artificielle quand on sait de quel groupe elle est le transport.
Les autres exercices de ce chapitre Le cours du chapitre
Un blocage sur cet exercice ? Le tuteur d'Adloun guide par questions, sans donner la réponse.