mécanique (MP) · Chapitre 3 · Exercice de TD
L'aire réelle de contact : pourquoi le frottement ignore l'aire apparente
Lois du frottement solide · A. Le contact entre deux solides · niveau 2
Énoncé
Vue au microscope, une surface métallique polie présente des aspérités de quelques micromètres. Deux solides pressés l'un contre l'autre ne se touchent qu'au sommet de quelques aspérités. On adopte le modèle des jonctions (Bowden et Tabor, 1950) : chaque aspérité en contact s'écrase plastiquement jusqu'à ce que la pression qu'elle supporte soit égale à la dureté du métal (pression d'écoulement plastique, donnée) ; pour faire glisser un solide sur l'autre, il faut cisailler ces jonctions, ce qui exige une contrainte tangentielle (force par unité d'aire de jonction, donnée). Données : bloc d'acier de masse posé sur une plaque d'acier horizontale par une face de ; ; .
1) Exprimer l'aire réelle de contact en fonction de la force pressante et de . Calculer et le rapport . Combien de jonctions compte-t-on si chacune est un disque de de diamètre ? Comparer la pression apparente et la pression réelle.
2) On retourne le bloc sur une face quatre fois plus petite, de . Que deviennent , la pression réelle, la pression apparente ?
3) Exprimer la force tangentielle qu'il faut exercer pour faire glisser le bloc. En déduire le coefficient de frottement prévu par le modèle, et montrer qu'il redonne les deux lois d'Amontons. Comparer à la valeur mesurée pour l'acier sec, : que penser du modèle ?
4) Un film de lubrifiant s'intercale dans les jonctions ; il se cisaille sous . Que devient le coefficient de frottement ?
5) Cas limites. Jusqu'à quelle force pressante le modèle tient-il pour ce bloc ? Le caoutchouc d'un pneu se déforme élastiquement, et non plastiquement : son aire réelle de contact croît moins vite que . Qu'en conclure, qualitativement ?
Corrigé
La stratégie. Tout repose sur une seule hypothèse : une jonction écrasée plastiquement porte toujours la même pression . La force pressante fixe donc l'aire réelle ; le cisaillement de cette aire fixe le frottement. On calcule, puis on confronte à l'expérience.
1) L'aire réelle. Le bloc posé sur un plan horizontal est en équilibre : . Chaque jonction porte la pression , donc la force pressante totale vaut : Soit : le bloc touche la plaque sur cinq millionièmes de sa face. Une jonction de de diamètre a l'aire : il y en a , une soixantaine. La pression apparente vaut , un dixième de la pression atmosphérique ; la pression réelle vaut , deux cent mille fois plus. C'est ce qui explique les « micro-soudures » du cours : sous de telles pressions, les films d'oxyde se rompent et les métaux adhèrent l'un à l'autre. Pour des métaux, le rapport va typiquement de à .
2) Sur la petite face. et n'ont pas changé : est inchangée, la pression réelle aussi (), et le nombre de jonctions en moyenne aussi. Seule la pression apparente quadruple (), ce qui ne joue aucun rôle : elle n'est pas la pression qui s'exerce réellement. Le rapport passe à , toujours minuscule.
3) Les lois d'Amontons. Pour faire glisser, il faut cisailler toute l'aire réelle : . Le coefficient de frottement est donc Il ne dépend que des matériaux ( et ), ce qui établit les deux lois d'Amontons : est proportionnelle à , et ne dépend pas de l'aire apparente (qui n'apparaît nulle part). Le paradoxe tient en une phrase : l'aire apparente change, l'aire réelle ne change pas. Comparé à , le modèle sous-estime d'un facteur trois environ : il donne le bon ordre de grandeur et les bonnes lois, pas la valeur. La raison connue est la croissance des jonctions : sous un effort tangentiel, une jonction déjà plastifiée s'écrase davantage et s'élargit, si bien que l'aire réelle au moment du glissement dépasse (qualitatif). Le même mécanisme, lent, explique que : au repos, les jonctions ont le temps de croître ; en glissement, elles sont sans cesse renouvelées.
4) Le lubrifiant. Le cisaillement se fait dans le film et non plus dans le métal : . Un facteur vingt de gagné : c'est l'ordre de grandeur des contacts lubrifiés, et celui du téflon sur l'acier (), matériau qui se cisaille très facilement.
5) Cas limites. Le modèle suppose . Il cesse quand toute la face est en contact, , soit le poids de deux cents tonnes sur dix centimètres carrés. Au-delà, ne croît plus avec et le coefficient diminue : cela n'arrive que dans le formage des métaux, jamais dans la vie courante, où les lois d'Amontons tiennent largement. Le caoutchouc, lui, se déforme élastiquement : son aire réelle croît moins vite que , et son frottement doit beaucoup à l'adhésion sur cette aire. Le frottement y dépend donc de l'aire apparente : c'est pourquoi les pneus de course sont larges. La loi de Coulomb est une loi d'excellente qualité pour les métaux, le bois, la pierre, approximative pour les élastomères.
Ce que l'exercice installe. Le contact réel est ponctuel et rare : quelques dizaines de jonctions, une aire réelle cent mille à un million de fois plus petite que l'aire apparente, fixée par la force pressante seule (). D'où les deux lois d'Amontons (, indépendance vis-à-vis de l'aire apparente), un coefficient qui donne le bon ordre de grandeur, et la limite du modèle (contact saturé, élastomères).
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