thermodynamique et statique des fluides (PCSI) · Chapitre 8 · Exercice de TD
Problème : l'équilibre de sédimentation de Perrin et la mesure du nombre d'Avogadro
Statique des fluides dans un référentiel galiléen · E. Atmosphère isotherme : facteur de Boltzmann · niveau 3 (difficile)
Énoncé
Jean Perrin observe au microscope une émulsion de petites sphères de gomme-gutte (une résine) en suspension dans l'eau, à l'équilibre thermique. Il compte les grains présents dans des tranches minces horizontales, à différentes hauteurs : leur nombre décroît avec l'altitude comme la densité de l'air. Les grains, tous identiques, ont un rayon et une masse volumique (valeurs voisines de celles de Perrin) ; l'eau () est à . On donne , , , et la hauteur caractéristique de l'air, . On affirme la généralité du facteur de Boltzmann : à l'équilibre thermique à la température , des particules indépendantes dont l'énergie potentielle vaut ont une densité proportionnelle à . L'axe est vertical ascendant.
1) Masse apparente. Faire le bilan des forces verticales sur un grain immobile (en oubliant l'agitation). Montrer que la poussée d'Archimède dérive d'une énergie potentielle, et que l'énergie potentielle effective d'un grain s'écrit , avec .
2) En déduire et exprimer . Dresser le tableau de correspondance avec l'atmosphère isotherme (molécule de masse , grain de masse apparente ).
3) Ordres de grandeur. Calculer et , et comparer à la hauteur caractéristique de l'air. La profondeur de champ du microscope et la hauteur de la cuve imposent d'observer sur une centaine de micromètres : que verrait-on avec des grains de rayon ? De rayon ? Commenter le choix de Perrin.
4) La mesure. Le tableau donne les nombres de grains comptés dans des tranches de même épaisseur (données simulées, avec le bruit statistique d'un comptage) :
| () | ||||
|---|---|---|---|---|
Expliquer pourquoi l'on trace en fonction de . Déterminer par régression linéaire (calculatrice ou Python), puis et le nombre d'Avogadro , étant connu par des mesures macroscopiques sur les gaz. Comparer à la valeur exacte .
5) Sensibilité. Comment une erreur relative de sur le rayon se répercute-t-elle sur ? Et une erreur de sur ? Quelle mesure est la plus délicate ?
6) Cas limites et portée. Que devient la répartition si ? Si (gouttelettes de matière grasse dans le lait) ? Perrin obtint par cette méthode des valeurs de de l'ordre de , compatibles avec celles tirées de méthodes entièrement différentes. En quoi l'expérience constitue-t-elle un argument en faveur de la réalité des molécules ? (Penser à ce que signifie qu'une même loi, avec la même constante , décrive l'air et les grains.) Énoncer le résultat obtenu.
Corrigé
1) Masse apparente. Le système est un grain, de volume , de masse . Il subit son poids et la poussée d'Archimède de l'eau, (l'eau est au repos ; le grain, bien plus gros qu'une molécule d'eau, y est un corps immergé comme un autre). La somme est La poussée est une force constante (verticale, de norme fixe) : elle dérive de l'énergie potentielle , puisque . L'énergie potentielle totale, pesanteur plus poussée, vaut Tout se passe comme si le grain avait une pesanteur réduite : il « pèse » la différence entre sa masse et celle de l'eau qu'il déplace. Dans l'air, la poussée sur une molécule n'a pas de sens (une molécule ne déplace pas un fluide continu) et est de toute façon négligeable ; dans l'eau, pour une résine à peine plus dense, elle retire du poids.
2) La loi de répartition. Les grains sont indépendants (émulsion diluée), à l'équilibre thermique : par le facteur de Boltzmann, , soit
| atmosphère isotherme | émulsion |
|---|---|
| molécule de masse | grain de masse apparente |
| énergie potentielle | (pesanteur et poussée) |
| agitation thermique de l'air, | agitation des grains, mouvement brownien, |
| densité moléculaire | densité de grains |
La même loi, avec la même énergie de référence : seule change la masse.
3) Ordres de grandeur. , , d'où C'est fois moins que pour l'air, parce que le grain, bien qu'allégé par la poussée, est environ fois plus « lourd » qu'une molécule d'air (). L'atmosphère des grains tient dans une goutte : sur cent micromètres, leur densité est divisée par , contraste idéal pour des comptages.
Le choix du rayon. . Pour , dix fois plus gros : est mille fois plus petit, , moins que la taille d'un grain : tous les grains sont au fond, la décroissance est inobservable. Pour : ; sur la centaine de micromètres observable, la densité ne varie que de , noyés dans le bruit des comptages ; et des grains de , sous la limite de résolution d'un microscope optique, seraient difficiles à compter. Le rayon de Perrin, quelques dixièmes de micromètre, est dans l'étroite fenêtre où est comparable au champ observable et où les grains sont visibles.
4) La mesure. Le nombre de grains comptés dans une tranche d'épaisseur fixée est proportionnel à la densité : , donc est une fonction affine de , de pente . Le tracé linéarisé permet de vérifier la loi (des points alignés) et d'en tirer par une régression, qui utilise tous les points. Les valeurs de sont ; ; ; . La régression linéaire donne une pente de , soit (Sur les deux points extrêmes seulement : .) De : à de la valeur exacte. Cet écart est celui que laisse le bruit statistique : un comptage de grains fluctue d'environ , soit à ici. On vient de peser une molécule avec un microscope et une règle : .
Le point délicat. est obtenu en divisant une constante macroscopique, , mesurée sur des gaz, par une constante microscopique, , mesurée sur des grains : tout l'intérêt de l'expérience est de relier les deux échelles par la même loi.
5) Sensibilité. . Une erreur relative de sur en donne une de sur (exactement ) : le cube amplifie. Une erreur de sur change de sur , soit : la différence de deux grandeurs voisines amplifie l'erreur d'un facteur . Ce sont ces deux mesures, le rayon d'un grain sous la limite de résolution optique et la masse volumique d'une résine à peine plus dense que l'eau, qui limitaient Perrin. Il dut fabriquer des grains tous identiques, par centrifugations successives, et mesurer leur rayon par plusieurs méthodes indépendantes ; ses valeurs, de l'ordre de , s'écartent de de la valeur actuelle, ce que ces amplifications expliquent.
6) Cas limites et portée. Si , , infini : la répartition est uniforme, la pesanteur est exactement compensée, seule l'agitation compte. Si , : l'énergie potentielle effective décroît avec , la densité croît exponentiellement vers le haut, c'est le crémage — les gouttelettes de matière grasse du lait montent en surface (pour des gouttes de quelques micromètres, est très petit : la crème se forme). La loi contient ainsi la sédimentation, l'équilibre indifférent et le crémage.
La portée. Des grains visibles, mille fois plus gros qu'une molécule, se répartissent selon la même loi que les molécules de l'air, avec la même constante , donc le même , que celui que donnent des méthodes entièrement différentes (mouvement brownien, charge de l'électron, rayonnement du corps noir, couleur bleue du ciel). Les grains se comportent comme de grosses molécules d'un gaz : l'agitation qui les maintient en suspension est celle des molécules d'eau qui les bombardent. Si la matière était continue, rien n'expliquerait que tant de phénomènes indépendants donnent le même nombre. La concordance des valeurs de a convaincu les derniers sceptiques : les molécules existent, et on sait les compter.
Le résultat obtenu : l'équilibre de sédimentation de Perrin et la mesure du nombre d'Avogadro. Des grains identiques en suspension dans un liquide à l'équilibre thermique se répartissent en hauteur selon le facteur de Boltzmann, , où la masse apparente tient compte de la poussée d'Archimède. La hauteur caractéristique mesurée donne la constante de Boltzmann, et le rapport donne le nombre d'Avogadro.
Ce que le problème installe. Le facteur de Boltzmann est général : il vaut pour toute particule à l'équilibre thermique, molécule ou grain, dès que l'on sait écrire son énergie potentielle, poussée d'Archimède comprise. fixe l'échelle : est la hauteur où l'énergie potentielle égale l'énergie thermique. La linéarisation et la régression extraient une constante d'une série de comptages ; l'analyse de sensibilité dit quelle mesure soigner. On retrouvera ce facteur en chimie (loi d'Arrhenius) et en physique statistique.
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