Structure et stabilité des complexes
Cours complet · chimie quantique (PC), chapitre 3 · CPGE PC (2e année)
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Les composés de coordination, ou complexes, occupent une place centrale en chimie inorganique, en chimie de coordination et en catalyse organométallique. Un ion métallique de transition, entouré de molécules ou d'ions appelés ligands, forme un édifice dont la géométrie et la stabilité dépendent finement de la nature du métal et de son environnement. Ce chapitre décrit d'abord la structure de ces édifices (composition, géométrie, nomenclature, effet chélate), puis modélise la liaison métal--ligand par une interaction orbitalaire entre une orbitale du métal et l'orbitale d'un ligand -donneur. Il aborde enfin quantitativement la stabilité des complexes en solution aqueuse à travers les constantes de formation et de dissociation. L'ensemble s'appuie sur les outils de thermodynamique, d'oxydo-réduction et de chimie orbitalaire vus dans les chapitres précédents.
3.1 Composés de coordination
3.1.1 Définitions et vocabulaire
Un complexe (ou composé de coordination) est un édifice polyatomique constitué d'un atome ou ion central, généralement un métal du bloc , lié à un ensemble d'ions ou de molécules appelés ligands. La liaison métal--ligand est une liaison de coordination (ou liaison dative) : le doublet de liaison est apporté par le seul ligand, qui joue le rôle de base de Lewis (donneur de doublet) vis-à-vis du métal, acide de Lewis (accepteur).
L'ensemble des atomes directement liés au métal central constitue la sphère de coordination, notée entre crochets. Ainsi dans , l'ion central est entouré de six molécules d'eau. Les espèces situées hors des crochets (contre-ions) n'appartiennent pas à la sphère de coordination.
Un ligand est une entité (ion ou molécule) possédant au moins un doublet non liant disponible, porté par un atome appelé site de coordination (ou atome donneur). C'est ce doublet qui est engagé dans la liaison de coordination. On repère un site de coordination sur un schéma de Lewis par la présence d'un doublet non liant sur un atome électronégatif (, , , , halogènes…).
Dans l'ion thiocyanate , les deux extrémités portent des doublets non liants : le complexe peut se former par l'atome de soufre (, lié par ) ou par l'atome d'azote. L'ammoniac se coordonne par le doublet de l'azote ; l'eau par un doublet de l'oxygène ; l'ion chlorure par un doublet du chlore.
Le nombre (ou indice) de coordination d'un complexe est le nombre de liaisons de coordination formées autour de l'atome central, c'est-à-dire le nombre de sites de coordination directement liés au métal. Il ne coïncide pas nécessairement avec le nombre de ligands (cas des ligands polydentates).
3.1.2 Nombre d'oxydation du métal
Méthode : Déterminer le nombre d'oxydation du métal central
Le nombre d'oxydation (n.o.) du métal se déduit de la charge globale du complexe et de la charge de chaque ligand :
Les ligands neutres (, , ) n'apportent aucune charge ; les ligands anioniques (, , ) apportent leur charge propre.
Dans : chaque porte une charge , soit . La charge globale valant , on a , d'où . Dans , les quatre sont neutres, donc .
3.2 Géométries et nombre de coordination
Les géométries les plus fréquentes correspondent aux nombres de coordination et . Elles résultent de la minimisation des répulsions entre ligands autour du centre métallique.
- Coordinence 6 : géométrie octaédrique, de très loin la plus répandue. Les six ligands occupent les sommets d'un octaèdre régulier (angles 90°). Exemple : , .
- Coordinence 4 : deux géométries concurrentes, tétraédrique (angles 109,5°, ex. ) et plan carré (angles 90°, fréquente pour les configurations , ex. , complexes du platine(II)).
3.3 Ligands : denticité et effet chélate
La denticité d'un ligand est le nombre de sites de coordination qu'il peut engager simultanément avec un même centre métallique.
- Monodentate (denticité 1) : un seul site. Ex. , , , , .
- Bidentate (denticité 2) : deux sites. Ex. l'éthylènediamine (notée « en ») se lie par ses deux atomes d'azote ; l'ion oxalate par deux atomes d'oxygène.
- Polydentate : plusieurs sites. L'ion EDTA (éthylènediaminetétraacétate) est hexadentate : il occupe à lui seul les six sommets d'un octaèdre.
Un ligand polydentate qui « pince » le métal en formant un ou plusieurs cycles est appelé chélate (du grec khêlê, la pince du crabe).
À nombre et nature de sites donneurs comparables, un complexe formé avec des ligands polydentates est plus stable qu'un complexe formé avec des ligands monodentates équivalents : c'est l'effet chélate. Par exemple :
bien que les six atomes donneurs soient dans les deux cas des atomes d'azote.
Considérons la réaction d'échange à 25° :
Six molécules d'eau sont libérées contre trois molécules de « en » consommées : le nombre de particules dissoutes augmente ( réactifs produits), donc la variation d'entropie est nettement positive. L'enthalpie variant peu (mêmes types de liaisons ), le terme abaisse fortement : la constante de formation du chélate est très supérieure. L'effet chélate est essentiellement d'origine entropique.
Le nom d'un complexe énumère d'abord les ligands (préfixes multiplicateurs di-, tri-, tétra-…, ou bis-, tris- pour les ligands complexes), par ordre alphabétique, puis le métal avec son n.o. en chiffres romains. Les ligands anioniques prennent le suffixe -o (chlorido, cyanido, hydroxido), les ligands neutres gardent leur nom (aqua pour , ammine pour ). Pour un complexe anionique, le métal prend le suffixe -ate. Ainsi est l'ion hexacyanidoferrate(III) et l'ion tétraamminecuivre(II).
3.4 Modélisation orbitalaire de la liaison métal--ligand
3.4.1 Interaction d'une orbitale avec un ligand -donneur
Un ligand -donneur intervient par une orbitale (le doublet non liant du site de coordination) de basse énergie. L'orbitale du métal, plus haute en énergie, interagit avec elle : il se forme une orbitale liante (à dominante ligand, stabilisée) et une orbitale antiliante (à dominante métal, déstabilisée). Le doublet apporté par le ligand se place dans l'orbitale liante : les électrons du ligand sont stabilisés par la complexation, ce qui traduit la formation de la liaison de coordination.
Plus l'orbitale du métal est basse en énergie (métal fortement chargé, plus électronégatif), plus elle est proche en énergie de l'orbitale du ligand : l'interaction est alors plus forte et le doublet du ligand est davantage stabilisé par la complexation. À l'inverse, une orbitale très haute interagit peu, et la liaison de coordination est faible. La construction complète du diagramme d'orbitales moléculaires d'un complexe et la levée de dégénérescence des cinq orbitales dépassent le cadre de ce cours.
3.5 Stabilité des complexes en solution aqueuse
En solution aqueuse, un cation métallique est en réalité déjà complexé par l'eau (aqua-complexe). La formation d'un complexe correspond au remplacement de l'eau par le ligand , modélisé par une unique réaction.
3.5.1 Constante de formation globale et constante de dissociation
La formation d'un complexe à partir du métal libre et de ligands est décrite par une seule réaction, caractérisée par la constante de formation globale :
(Les charges sont omises pour alléger l'écriture ; l'équation de la réaction est fournie.)
Une grande valeur de (ou de ) traduit un complexe très stable. On tabule le plus souvent .
La réaction inverse de dissociation,
est caractérisée par la constante de dissociation . Une petite (grand ) signale un complexe stable.
3.5.2 Diagramme de prédominance en fonction de pL
Pour la réaction globale de constante , en posant , on a
Les deux espèces sont présentes à concentrations égales à la frontière de prédominance, pour . Lorsque le ligand est abondant ( faible) le complexe prédomine ; lorsque le ligand est rare ( élevé) c'est le métal libre . On construit ainsi un diagramme de prédominance analogue à un diagramme acido-basique en pH, qui permet de repérer des espèces incompatibles ou majoritaires.
3.5.3 Compétition et déplacement de complexes
Méthode : Prévoir un déplacement de complexe
Pour comparer deux complexes d'un même métal formés avec des ligands et , on écrit la réaction d'échange
Si (le ligand forme le complexe le plus stable), la réaction est quasi totale : déplace . Le ligand donnant le plus grand l'emporte.
Sur , on a et . L'ajout de cyanure à une solution bleu foncé de déplace l'ammoniac :
de constante : réaction totale.
3.5.4 Lien avec l'oxydo-réduction
La complexation d'une des formes d'un couple redox modifie son potentiel. Si le ligand stabilise préférentiellement la forme oxydée (plus grand ), le potentiel standard diminue : l'espèce devient moins oxydante (meilleur réducteur). Inversement, stabiliser la forme réduite augmente le potentiel. Exemple : est fortement complexé par , si bien que le couple / est bien moins oxydant que le couple / libre.
<i class="fa-solid fa-dumbbell mr-2" style="color:#2E7559"></i>3.6 Exercices résolus
On compare, sur , le complexe hexaaqua et le complexe avec l'EDTA (). Écrire la réaction de titrage de par l'EDTA et justifier qu'elle est quantitative.
Démonstration
L'ion (hexadentate), noté , chélate en un seul complexe :
La constante étant très grande (), la réaction est quasi totale : elle convient à un titrage complexométrique. La stabilité exceptionnelle vient de l'effet chélate (un seul ligand hexadentate remplace six molécules d'eau, gain entropique).
Sur , et (pour un ligand). À une solution rouge de thiocyanatofer(III) on ajoute du cyanure. Que se passe-t-il ?
Démonstration
Le complexe au cyanure est incomparablement plus stable ( très grand). La réaction d'échange
a une constante , totale : la couleur rouge disparaît, le cyanure déplace le thiocyanate. C'est un exemple d'espèces incompatibles lisible sur les diagrammes de prédominance.
3.7 Exercices d'entraînement
- Vocabulaire. Pour , identifier l'atome central, les ligands, le nombre de coordination et le nombre d'oxydation du chrome.
- Sites de coordination. Combien de sites de coordination portent l'éthylènediamine, l'ion oxalate et l'ion ? Quelle est la denticité de chacun ?
- Nomenclature. Nommer , et .
- n.o. et . Déterminer le nombre d'oxydation du métal et la configuration de l'ion central dans , et .
- Liaison métal--ligand. Tracer le diagramme d'interaction entre une orbitale du métal et l'orbitale du doublet non liant d'un ligand -donneur. Indiquer où se place le doublet du ligand et préciser l'effet de la complexation sur son énergie.
- Constante globale et dissociation. On donne . Calculer et du complexe. S'agit-il d'un complexe stable ?
- Prédominance en pL. Pour un équilibre de constante de dissociation , tracer le diagramme de prédominance en fonction de et indiquer le domaine où le complexe prédomine.
- Effet chélate quantitatif. On donne et . Écrire la réaction d'échange, calculer sa constante et conclure sur le sens de déplacement.
- Compétition redox. Sachant que stabilise davantage que , prévoir si le potentiel standard du couple / est supérieur ou inférieur à .
3.8 Synthèse
- Un complexe = ion métallique central + ligands (bases de Lewis) liés par liaisons de coordination ; le nombre de coordination fixe la géométrie : octaédrique (6), tétraédrique ou plan carré (4).
- La denticité distingue ligands mono- et polydentates ; l'effet chélate (origine entropique) rend les complexes de ligands polydentates beaucoup plus stables.
- La liaison métal--ligand se modélise par l'interaction à deux orbitales entre une orbitale du métal et l'orbitale d'un ligand -donneur : il se forme une OM liante (à dominante ligand) et une OM antiliante (à dominante métal) ; le doublet du ligand, placé dans la liante, est stabilisé par la complexation.
- Stabilité en solution : la formation (réaction unique) est caractérisée par la constante globale ; . Le ligand de plus grand déplace les autres ; le diagramme de prédominance en repère espèces majoritaires et incompatibles. La complexation modifie aussi le pouvoir oxydant des couples redox.