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Repenser la croissance

Cours · économie (ECT, 1re et 2e années), chapitre 10 · prépa ECT, 1re et 2e années · le début du chapitre, la suite sur Adloun

Le chapitre 9 a montré que la croissance ne garantit ni le développement ni la réduction des inégalités. Ce chapitre va plus loin : la croissance peut-elle se poursuivre indéfiniment sur une planète aux ressources limitées ? Et est-elle même souhaitable, si le bien-être ne se réduit pas à la quantité de biens produits ? Ces questions ne sont pas nouvelles : les économistes classiques annonçaient déjà un « état stationnaire ». Elles prennent une urgence nouvelle avec le changement climatique. On examinera les limites de la croissance, les conditions d'une croissance soutenable, puis les modèles qui se présentent comme des alternatives, et leurs propres limites.

ImportantLa question du programme

« Repenser la croissance ? » Trois capacités sont attendues : expliquer les limites de la croissance économique ; identifier les enjeux d'une croissance soutenable ; analyser les modèles économiques alternatifs à la croissance économique.

10.1 Les limites de la croissance économique

10.1.1 L'état stationnaire des classiques

Définition 10.1État stationnaire

L'état stationnaire est une situation dans laquelle la production, la population et le stock de capital cessent de croître. Pour les économistes classiques, c'est l'aboutissement inévitable de l'accumulation du capital.

Auteur : David Ricardo (1772-1823)

Économiste britannique, auteur des Principes de l'économie politique et de l'impôt (1817). Mécanisme : la population croissante oblige à cultiver des terres de moins en moins fertiles ; les rendements décroissants de la terre font monter le prix du blé, donc le salaire de subsistance et la rente versée aux propriétaires des meilleures terres. La part des profits se réduit, l'incitation à investir disparaît, et l'économie converge vers l'état stationnaire. Concept utile : la rente différentielle. Filiation : Thomas Malthus (Essai sur le principe de population, 1798) ; plus tard, l'argument sera repris sous la forme des limites physiques de la planète. Pour Ricardo, le libre-échange (importer du blé) repousse l'échéance (chapitre 11).

Auteur : John Stuart Mill (1806-1873)

Philosophe et économiste britannique. Dans ses Principes d'économie politique (1848), il consacre un chapitre à l'état stationnaire, qu'il ne redoute pas : une fois les besoins essentiels satisfaits, un état stationnaire du capital et de la population n'implique pas un arrêt du progrès humain. On pourrait alors se consacrer à l'amélioration de l'« art de vivre », à la culture, aux relations humaines, et préserver la nature d'une mise en valeur intégrale. Concept utile : la distinction entre croissance quantitative et progrès qualitatif. Filiation : l'économie stationnaire de Herman Daly (chapitre 9), les courants de la post-croissance.

{ Le mécanisme ricardien (données fictives) : chaque nouveau lot de terre, moins fertile, produit moins pour le même nombre de travailleurs. Quand la production du dernier lot ne couvre plus que les salaires (lot 6), le profit y est nul : l'accumulation s'arrête.}

10.1.2 Les limites écologiques

Au XXe siècle, l'argument des limites change de nature : ce n'est plus la terre agricole qui manque, mais la capacité de la planète à fournir des ressources et à absorber les déchets.

Repère : Les limites de la croissance (1972)

En 1972, une équipe du Massachusetts Institute of Technology dirigée par Donella et Dennis Meadows publie, à la demande du Club de Rome, The Limits to Growth. À l'aide d'un modèle informatique, elle montre que la poursuite des tendances exponentielles de la population, de la production industrielle, de la consommation de ressources et de la pollution conduirait, au cours du XXIe siècle, à un effondrement de la production et de la population. Le rapport est critiqué pour sa sous-estimation du progrès technique et du rôle des prix, mais il installe durablement la question des limites physiques.

Auteur : Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994)

Économiste et mathématicien d'origine roumaine. Dans The Entropy Law and the Economic Process (1971), il applique à l'économie la deuxième loi de la thermodynamique : toute production transforme de la matière et de l'énergie utilisables (basse entropie) en déchets et en chaleur dissipée (haute entropie), de façon irréversible. Le recyclage ne peut jamais être complet. Concept utile : l'économie n'est pas un circuit fermé, mais un flux irréversible prélevé sur un stock fini. Filiation : l'économie écologique, Herman Daly, les théoriciens de la décroissance.

Définition 10.2Capital naturel

Le capital naturel est le stock de ressources et d'écosystèmes qui fournit à l'économie des flux de biens (bois, poissons, minerais, énergie) et de services écosystémiques (pollinisation, régulation du climat, épuration de l'eau, fertilité des sols). Une partie est renouvelable à condition de ne pas prélever plus que son rythme de reconstitution ; une autre ne l'est pas (combustibles fossiles, minerais).

La croissance pèse sur le capital naturel par deux voies : les prélèvements (épuisement des ressources) et les rejets (pollution, gaz à effet de serre). Ce sont des externalités négatives (chapitre 6) : leur coût n'est pas supporté par ceux qui les produisent, et le marché, laissé à lui-même, en produit trop.

Exemple 10.3L'empreinte carbone de la France

Selon le service statistique du ministère de la Transition écologique (SDES, publication du 16 octobre 2025), l'empreinte carbone de la France, c'est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre liées à la demande finale des résidents, où qu'elles aient lieu, est estimée à 563 millions de tonnes équivalent CO2 en 2024, soit 8,2 tonnes par personne. Les émissions importées en représentent la moitié. L'empreinte est inférieure de 20 % à son niveau de 1990. Les émissions territoriales (produites sur le sol national, au format de l'inventaire Secten) s'élèvent, elles, à 369 millions de tonnes en 2024 : l'écart avec l'empreinte mesure les émissions que la consommation française fait produire à l'étranger.

10.1.3 Les limites sociales : la croissance fait-elle le bien-être ?

La croissance n'est qu'un moyen. Encore faut-il savoir à quelle fin. Deux philosophies de la justice proposent de juger une société non à son PIB, mais à ce qu'elle permet à chacun.

Auteur : John Rawls (1921-2002)

Philosophe américain, auteur de Théorie de la justice (1971). Concept utile : les biens premiers sociaux, que tout individu rationnel désire quel que soit son projet de vie : les droits et libertés de base, les possibilités d'accès aux positions sociales, les revenus et la richesse, et les bases sociales du respect de soi. Thèse : une société juste répartit ces biens selon deux principes ; les inégalités ne sont acceptables que si elles profitent aux plus défavorisés (principe de différence). Conséquence pour la croissance : elle n'est justifiée que si elle améliore la situation des plus défavorisés. Filiation : les débats sur l'État-providence ; la critique d'Amartya Sen.

Repère : Des biens premiers aux capabilités

Amartya Sen (chapitre 9) reproche à Rawls de s'intéresser aux moyens (les biens premiers) plutôt qu'à ce que les personnes peuvent en faire. Deux personnes disposant du même revenu n'ont pas les mêmes possibilités si l'une est en fauteuil roulant ou vit dans une région sans transports. Les capabilités désignent les libertés réelles de mener la vie que l'on a raison de valoriser. Cette approche ne condamne pas la croissance ; elle la juge à sa capacité d'élargir les capabilités, et non au volume de la production.

Exercices du chapitre

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