Les politiques budgétaire, fiscale et monétaire
Cours · économie (ECT, 1re et 2e années), chapitre 15 · prépa ECT, 1re et 2e années · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Pour corriger les déséquilibres étudiés au chapitre 14, les pouvoirs publics disposent de deux grands leviers conjoncturels : le budget de l'État et des administrations publiques, et la monnaie, confiée en zone euro à la Banque centrale européenne. Le premier passe par les dépenses et les impôts ; le second par les taux d'intérêt et la liquidité. Chacun a ses fondements théoriques et ses contraintes : la dette publique française atteint 119 % du PIB à la mi-2026, la concurrence fiscale limite la liberté de taxer, et la BCE doit lutter contre une inflation née d'un choc énergétique sans casser la croissance. Leur combinaison, le policy mix, et la coopération entre États conditionnent leur efficacité.
« Quelles régulations face aux problèmes économiques ? » Quatre capacités sont attendues : analyser les fondements et les contraintes de la politique budgétaire ; identifier les caractéristiques d'une fiscalité efficace dans une économie globalisée ; analyser les fondements et les contraintes de la politique monétaire des banques centrales ; expliquer le besoin de coopération interétatique en matière de politiques économiques. Notions : stabilisateurs automatiques, multiplicateurs, soutenabilité et crédibilité de la politique budgétaire ; fiscalité optimale, incitative, concurrence et coopération fiscales ; indépendance des banques centrales, politiques monétaires conventionnelles et non conventionnelles ; efficacité du policy mix ; organes et institutions régionales et internationales.
15.1 La politique budgétaire : fondements
La politique budgétaire consiste à utiliser les dépenses et les recettes des administrations publiques (État, collectivités locales, administrations de sécurité sociale) pour agir sur l'activité. Le solde public est la différence entre recettes et dépenses ; il est en déficit quand les dépenses l'emportent. Le solde primaire est le solde hors charges d'intérêts de la dette.
Selon l'Insee (mai 2026), le déficit public atteint 152,5 Md€ en 2025, soit 5,1 % du PIB, après 5,8 % en 2024. Les dépenses publiques représentent 57,3 % du PIB et les prélèvements obligatoires 43,6 %. Les charges d'intérêts s'élèvent à 64,7 Md€, soit 2,2 % du PIB : hors intérêts, le déficit primaire est donc de Md€, environ 2,9 % du PIB.
15.1.1 Le fondement keynésien : soutenir la demande
Auteur : John Maynard Keynes (1883-1946)
Économiste britannique, auteur de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936). Le niveau de la production et de l'emploi dépend de la demande effective, c'est-à-dire de la demande anticipée par les entrepreneurs. Si elle est insuffisante, l'économie peut rester durablement en sous-emploi, sans force de rappel spontanée. L'État doit alors augmenter ses dépenses ou baisser les impôts pour combler l'insuffisance de la demande privée, quitte à accepter un déficit. Son disciple Richard Kahn (1931) avait formalisé le multiplicateur que Keynes intègre à sa théorie.
Le multiplicateur budgétaire mesure la variation du PIB provoquée par une variation d'un euro de la dépense publique (ou des impôts). Dans une économie fermée sans impôts proportionnels, avec une propension marginale à consommer , une dépense supplémentaire fait varier le revenu de , avec .
Repère : La chaîne du multiplicateur
L'État dépense 10 Md€ de plus les entreprises produisent et versent 10 Md€ de revenus les ménages en consomment une fraction , soit 8 Md€ si ces dépenses deviennent de nouveaux revenus, dont 80 % sont dépensés, etc. La somme des vagues successives vaut Md€. Chaque fuite hors du circuit réduit le multiplicateur : l'épargne, les impôts proportionnels au revenu (taux ), les importations (propension ) :
Avec , et (valeurs fictives), : la même dépense ne fait plus croître le PIB que de 12,2 Md€.
Repère : Le théorème d'Haavelmo (1945)
L'économiste norvégien Trygve Haavelmo montre qu'une hausse des dépenses publiques entièrement financée par une hausse équivalente d'impôts forfaitaires augmente quand même le revenu, d'un montant égal à la dépense (multiplicateur de budget équilibré égal à 1) : l'État dépense tout ce qu'il prélève, alors que les ménages n'auraient dépensé qu'une fraction de ce qu'on leur a pris.
15.1.2 Les stabilisateurs automatiques
Les stabilisateurs automatiques sont les recettes et les dépenses publiques qui varient spontanément avec la conjoncture, sans décision nouvelle, et en atténuent les fluctuations. En récession, les recettes fiscales et sociales baissent (moins de revenus, de consommation, de bénéfices) et les dépenses d'indemnisation du chômage augmentent : le déficit se creuse, ce qui soutient la demande. En période de forte croissance, l'inverse freine l'emballement.
Le solde public se décompose en un solde conjoncturel, dû au jeu des stabilisateurs automatiques (il serait nul si l'économie était à son niveau potentiel), et un solde structurel, qui subsisterait même en conjoncture normale et reflète les choix de politique budgétaire. Laisser jouer les stabilisateurs est une politique passive ; une politique discrétionnaire (plan de relance, plan de rigueur) modifie le solde structurel.
15.2 La politique budgétaire : contraintes
15.2.1 Des multiplicateurs incertains
Repère : Pourquoi la relance peut décevoir
- Les fuites : dans une économie très ouverte, une grande partie de la relance profite aux importations ; c'est la contrainte extérieure (chapitre 14).
- L'effet d'éviction : le déficit est financé par l'emprunt ; la demande de fonds de l'État fait monter les taux d'intérêt, ce qui décourage l'investissement privé.
- L'équivalence ricardienne : selon Robert Barro (« Are Government Bonds Net Wealth? », 1974), reprenant une idée de David Ricardo, des ménages rationnels anticipent que le déficit d'aujourd'hui sera payé par les impôts de demain ; ils épargnent la baisse d'impôts au lieu de la dépenser, et le multiplicateur s'annule.
- Les délais : entre le diagnostic, le vote et l'effet, la relance peut arriver quand la reprise est déjà là.
À l'inverse, le multiplicateur est plus élevé quand l'économie est en sous-emploi, que les taux sont bloqués près de zéro et que les ménages sont contraints dans leur accès au crédit. Olivier Blanchard et Daniel Leigh (FMI, 2013) ont montré qu'au début de la crise des dettes souveraines, les prévisionnistes avaient nettement sous-estimé les multiplicateurs : les plans de rigueur européens ont pesé sur la croissance plus que prévu.
15.2.2 La soutenabilité des finances publiques
La dette publique est soutenable si l'État peut, sans ajustement irréaliste de ses recettes ou de ses dépenses, en assurer le service et la stabiliser en proportion du PIB. On raisonne donc sur le ratio dette/PIB, et non sur le montant en euros.
Selon l'Insee, la dette publique au sens de Maastricht atteint 3 595,5 Md€ fin juin 2026, soit 119,0 % du PIB, contre 115,7 % fin 2025. Selon Eurostat (notification d'octobre 2026), en 2025, la dette représente 62,8 % du PIB en Allemagne, 100,5 % en Espagne, 136,7 % en Italie et 81,5 % dans l'Union européenne ; la France affiche le déficit le plus élevé de ces pays (5,1 % du PIB, contre 2,9 % en Allemagne et 3,1 % dans l'Union).