Concurrence imparfaite et stratégies des firmes
Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 16 · prépa ECG, 1re année
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Le chapitre 5 a construit un marché où personne ne décide du prix : les offreurs sont innombrables, le produit est identique, et chacun se contente de dire oui ou non au prix affiché. Ce marché-là n'existe nulle part — sauf approximation sur quelques marchés agricoles et financiers. Partout ailleurs, les firmes choisissent leur prix, surveillent leurs rivales et protègent leur position.
Il ne s'agit pas de dire que la concurrence parfaite était une erreur : elle sert d'étalon. Chaque structure de marché est mesurée à la même aune — de combien le prix s'écarte-t-il du coût marginal, et combien cet écart coûte-t-il ?
Le programme demande d'étudier les stratégies des firmes « dans le cadre de la concurrence imparfaite (monopole, oligopole, concurrence monopolistique, cartels, abus de position dominante, barrière à l'entrée) ». Les calculs qui suivent donnent un contenu précis à des mots qui, sans eux, restent vagues.
16.1 Ce que la concurrence parfaite laissait de côté
Une firme dispose d'un pouvoir de marché lorsqu'elle peut augmenter son prix au-dessus du coût marginal sans perdre aussitôt toute sa clientèle. En concurrence parfaite il est nul : la demande adressée à chaque offreur est infiniment élastique, et .
Le vrai critère n'est pas le nombre d'offreurs : c'est de savoir si la firme fait face à une demande décroissante. Si oui, vendre une unité de plus oblige à baisser le prix sur toutes les autres. Un seul offreur, ou trois cents offreurs de produits différenciés : dans les deux cas la demande individuelle a une pente.
Les défaillances du chapitre 6 — externalités, biens collectifs, asymétries d'information — laissaient la structure concurrentielle intacte et faisaient échouer le marché malgré elle. Ici, c'est la structure elle-même qui s'écarte du modèle : les deux causes se cumulent souvent, elles ne se confondent pas.
16.2 Le monopole, ou le pouvoir de marché mesuré
Un marché est en situation de monopole lorsqu'un unique offreur fait face à toute la demande. Il ne choisit pas le prix et la quantité : il choisit un point sur la courbe de demande.
La recette marginale est la variation de la recette totale quand la quantité augmente d'une unité :
Le premier terme est le prix encaissé sur l'unité supplémentaire ; le second, négatif, la perte subie sur les unités déjà vendues, qu'il faut brader.
Puisque , on a dès que . Sur une demande linéaire , la recette marginale est : même ordonnée à l'origine, pente double — la seule chose à retenir pour tracer la figure de tête.
Tout le chapitre travaille sur le même marché : et , donc . Le monopoleur maximise ; la condition s'écrit :
En concurrence parfaite, et : le monopole vend la moitié de la quantité concurrentielle, à deux fois et demie le coût marginal.
L'indice de Lerner mesure le pouvoir de marché par l'écart relatif du prix au coût marginal : . À l'optimum du monopoleur, , où est l'élasticité-prix de la demande — donc toujours, sans quoi dépasserait .
Au point de monopole, . Vérifions la formule : la demande s'écrit , donc et
Les deux calculs coïncident, comme ils le doivent.
Méthode : Résoudre un monopole en quatre lignes
- Écrire la demande inverse . Si l'énoncé donne , l'inverser d'abord — c'est là que se perdent la moitié des copies.
- Dériver la recette ; sur une demande linéaire, doubler simplement la pente, puis poser .
- Remonter le prix sur la demande, calculer et , puis contrôler que et que la demande est élastique.
En concurrence parfaite, le surplus total vaut , entièrement pour les consommateurs. En monopole ils n'en gardent que , le monopoleur en capte , et le total tombe à : sur les perdus, sont transférés et détruits.
Le monopole redistribue du consommateur vers le producteur — un transfert, discutable politiquement mais neutre pour le surplus total. Et il détruit des échanges qui auraient eu lieu : c'est la perte sèche, seul argument d'efficacité contre le monopole.
16.3 D'où vient le pouvoir de marché : les barrières à l'entrée
Un profit de monopole est une invitation à entrer. S'il dure, c'est que quelque chose l'a protégé.
Une barrière à l'entrée est tout élément permettant à une installée de dégager durablement un profit supérieur au profit normal sans attirer d'entrant.
Repère : Les quatre familles de barrières
- technologiques — rendements croissants sur toute la plage : c'est le monopole naturel (eau, rails, réseau électrique) ;
- légales — brevet (vingt ans), licence, concession, monopole d'État ;
- stratégiques — surcapacité, prix limite, publicité irrécupérable, verrouillage de la distribution ;
- informationnelles — réputation, coûts de changement, effets de réseau sur les plateformes.
Auteur : Paolo Sylos-Labini (1920-2005) — le prix limite
La thèse (Oligopolio e progresso tecnico, 1957). La firme installée ne fixe pas son prix en ignorant les entrants potentiels, elle le fixe contre eux : il existe un prix limite, inférieur au prix de monopole, au-dessous duquel l'entrée n'est plus rentable pour un nouveau venu qui doit supporter un coût fixe.
La filiation. Bain (1956) classe les barrières, Modigliani (1958) formalise le modèle ; la théorie des marchés contestables de Baumol, Panzar et Willig (1982) en tire la conclusion inverse : si l'entrée et la sortie sont sans coût, la seule menace suffit à contraindre le monopoleur.
L'installée fait face à au coût marginal ; l'entrant a le même coût marginal mais doit engager de coût fixe. S'il entre alors que l'installée produit , il choisit et gagne , qui s'annule pour , soit . En produisant au lieu de , l'installée gagne au lieu de ; à elle subirait l'entrée et tomberait à .
Annoncer que l'on inondera le marché en cas d'entrée ne sert à rien : après l'entrée, ce ne serait plus dans l'intérêt de l'installée. La dissuasion passe donc par des engagements irréversibles — usine construite, capacité installée, exclusivité signée. Un coût irrécupérable, ordinairement une faiblesse, devient ici l'arme.
16.4 L'oligopole : trois façons de se faire concurrence
Un oligopole est un marché où quelques firmes se partagent la demande, chacune assez grande pour que ses décisions modifient le prix, donc les profits des autres : l'interdépendance stratégique en est la marque.
Auteur : Antoine Augustin Cournot (1801-1877) — la concurrence en quantités
La thèse (Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, 1838). Dans le premier livre d'économie véritablement mathématique, le chapitre sur les eaux minérales pose le premier modèle de duopole : chaque firme choisit une quantité en prenant celle de sa rivale comme donnée, et le prix est ensuite fixé par la demande totale.
La filiation. L'ouvrage est ignoré quarante ans. Nash (1950) montre que la solution de Cournot est un cas particulier de son équilibre non coopératif ; l'organisation industrielle en a fait son modèle de référence.
La meilleure réponse de la firme associe à chaque quantité de sa rivale celle qui maximise son profit. Un équilibre de Nash est un couple où chacune est la meilleure réponse à l'autre : nul n'a intérêt à dévier seul.
Deux firmes de coût marginal font face à . Le profit de la firme est ; en dérivant, , d'où
Le système donne , donc , , . Le profit total, , est inférieur aux du monopole ; le surplus des consommateurs passe, lui, de à .
Auteur : Joseph Bertrand (1822-1900) — la concurrence en prix
La thèse (Journal des savants, 1883). Les firmes ne choisissent pas des quantités mais des prix. Produit homogène et capacités illimitées : le client va au moins-disant, chacune a intérêt à sous-coter l'autre d'un centime, et le processus ne s'arrête qu'à . Deux firmes suffisent donc à reproduire l'équilibre concurrentiel — c'est le paradoxe de Bertrand.
La filiation. Le paradoxe a surtout servi à identifier ce qui le brise. Kreps et Scheinkman (1983) établissent qu'un choix préalable de capacité suivi d'une concurrence en prix redonne exactement l'issue de Cournot : les deux modèles ne s'opposent pas, ils décrivent deux horizons temporels.
Auteur : Heinrich von Stackelberg (1905-1946) — l'avantage du premier joueur
La thèse (Marktform und Gleichgewicht, 1934). Et si l'une des firmes jouait avant l'autre ? Le meneur intègre la meilleure réponse du suiveur dans son propre calcul : il produit davantage qu'à l'équilibre de Cournot, et gagne davantage.
La filiation. Le raisonnement préfigure la résolution par récurrence à rebours des jeux séquentiels, formalisée par Selten (1965) sous le nom d'équilibre parfait en sous-jeux.
La firme joue la première ; elle sait que la firme répondra et maximise donc
La dérivée s'annule en , d'où , , , et . Le meneur gagne plus qu'à l'équilibre de Cournot (), le suiveur beaucoup moins ; et les consommateurs y gagnent, puisque .
Méthode : Lire un duopole sans se tromper de modèle
- Identifier la variable de décision : quantité (Cournot) ou prix (Bertrand) ? Une industrie lourde qui arbitre ses capacités des années à l'avance relève du premier ; un commerce qui réétiquette, du second.
- Identifier le calendrier : simultané, ou séquentiel ?
- Écrire les profits, dériver, obtenir les meilleures réponses. En séquentiel, substituer la réponse du suiveur avant de dériver.
- Contrôler l'ordre : , et les prix dans l'ordre inverse.
16.5 Le cartel, ou la coopération qui ne tient pas
Un cartel est un accord explicite entre concurrents portant sur les prix, les quantités, la répartition des marchés ou les réponses aux appels d'offres. Il vise à reproduire l'issue de monopole sans fusionner, et l'article 101 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne l'interdit en soi, sans qu'il soit besoin d'en démontrer l'effet.
Si les deux firmes se partagent le monopole, chacune produit , le prix est et chacune gagne — mieux que les de Cournot. Mais si la firme respecte le quota, la firme a intérêt à jouer : le prix tombe à et
La tricherie rapporte à qui triche et coûte à qui respecte. Le raisonnement valant pour les deux, l'accord se défait et l'on retombe sur Cournot.
Le résultat suppose une interaction unique : répétée indéfiniment, la même matrice admet des équilibres coopératifs soutenus par la menace de représailles. La collusion tacite est d'autant plus probable que les firmes sont peu nombreuses, se rencontrent souvent, observent les prix des autres et anticipent un avenir long — les quatre critères que scrutent les autorités.
Repère : Cartels et antitrust : quelques dates
- 1890 — le Sherman Act américain, première loi antitrust ; il conduit en 1911 au démantèlement de la Standard Oil ;
- 1957 — le traité de Rome interdit les ententes (article 85, devenu 101) et les abus de position dominante (86, devenu 102) ;
- 1960 — création de l'OPEP à Bagdad par cinq pays : cartel intergouvernemental, donc hors de portée du droit de la concurrence ;
- 2009 — l'Autorité de la concurrence succède en France au Conseil de la concurrence ;
- 2017 et 2018 — la Commission européenne sanctionne Google de puis milliards d'euros pour abus de position dominante.
Les programmes de clémence, introduits aux États-Unis en 1978 et en Europe en 1996, exonèrent la première entreprise qui dénonce un cartel : ils installent entre les membres un second dilemme du prisonnier, celui-là voulu par le régulateur, et dont l'issue non coopérative est la dénonciation.
16.6 La concurrence monopolistique
Auteur : Edward Chamberlin (1899-1967) — le grand nombre ET la différenciation
La thèse (The Theory of Monopolistic Competition, 1933). Contre l'alternative entre concurrence parfaite et monopole : la plupart des marchés comptent beaucoup d'offreurs, mais chacun vend un produit légèrement différent — marque, localisation, service, qualité perçue. Chacun est donc un petit monopoleur sur sa variété, et l'entrée reste libre.
La filiation. Joan Robinson publie la même année The Economics of Imperfect Competition. Le modèle reste marginal jusqu'à ce que Dixit et Stiglitz (1977) en donnent une forme maniable, qui envahit ensuite la nouvelle théorie du commerce international (Krugman, 1979) et l'économie géographique.
Elle combine trois traits : un grand nombre d'offreurs, des produits différenciés mais substituables, et la libre entrée. À long terme, l'entrée pousse chaque demande individuelle vers la gauche jusqu'à la tangence au coût moyen : le profit s'annule sans que le prix rejoigne le coût marginal.
Une firme fait face à et supporte . Son profit s'écrit
maximal en , où il vaut exactement , et : la demande est tangente au coût moyen. Or est minimal en , où il vaut . La firme produit la moitié de son échelle efficiente : c'est la capacité excédentaire.
La capacité excédentaire se lit de deux façons opposées. Pour Chamberlin, c'est un gaspillage : chaque firme produit trop peu, à coût unitaire trop élevé, et il y a trop de firmes. Pour la lecture contemporaine, c'est le prix de la variété — le consommateur paie plus cher mais dispose d'un choix qu'un marché parfaitement concurrentiel ne lui offrirait pas. L'arbitrage dépend de préférences que le modèle ne mesure pas.
16.7 Stratégies des firmes et politique de la concurrence
Auteur : Michael Porter (né en 1947) — la concurrence vue de l'entreprise
La thèse (Competitive Strategy, 1980 ; Competitive Advantage, 1985). La rentabilité d'un secteur dépend de cinq forces : intensité de la rivalité, menace des entrants, menace des substituts, pouvoir de négociation des fournisseurs et des clients. Une firme n'a ensuite que trois stratégies génériques cohérentes — domination par les coûts, différenciation, focalisation — et se perd si elle reste « enlisée dans la voie médiane ».
La filiation. Porter reprend le paradigme structure – comportement – performance de Bain et Mason en inversant la flèche : la firme ne subit pas la structure, elle agit sur elle. La théorie des ressources (Wernerfelt 1984, Barney 1991) lui objecte que l'avantage naît d'abord de ressources internes inimitables.
C'est la somme des carrés des parts de marché exprimées en pourcentages : . Il vaut en monopole et tend vers en atomicité. Une fusion entre deux firmes de parts et l'augmente exactement de .
Repère : Les seuils du contrôle des concentrations
Les lignes directrices de la Commission européenne sur les concentrations horizontales (2004) écartent en principe tout problème lorsque l'indice après opération est inférieur à ; entre et avec une variation inférieure à ; ou au-dessus de avec une variation inférieure à . Ces seuils déclenchent l'examen, ils ne le remplacent pas.
Détenir une position dominante n'est pas illicite ; en abuser l'est. L'article 102 du traité vise les prix prédateurs, les ventes liées, les remises de fidélité, le refus d'accès à une infrastructure essentielle et la discrimination entre partenaires.
Un prix bas est en général une bonne nouvelle pour le consommateur : il ne devient une infraction que s'il est inférieur au coût et destiné à évincer pour remonter ensuite. Le test d'Areeda-Turner (1975) retient un prix inférieur au coût variable moyen comme présomption de prédation ; toute la difficulté du droit de la concurrence tient dans cette ligne.
Auteur : Jean Tirole (né en 1953) — réguler sans connaître les coûts
La thèse (The Theory of Industrial Organization, 1988 ; prix Nobel 2014 « pour son analyse du pouvoir de marché et de la régulation »). Il n'existe pas de règle unique de régulation : la bonne politique dépend de l'information du régulateur, toujours inférieure à celle de la firme. Avec Laffont (1993), il construit des contrats qui font révéler les coûts par le choix même que la firme fait entre plusieurs formules.
La filiation. Avec Rochet, il fonde en 2003 l'analyse des marchés bifaces — plateformes servant deux catégories d'usagers dont chacune profite de la présence de l'autre. Elle explique qu'un prix nul d'un côté du marché n'est pas nécessairement de la prédation, et sert de cadre aux affaires du numérique.
Le programme place ce chapitre entre l'entreprise et sa gouvernance, d'un côté, et la sociologie du travail de l'autre. Un modèle de duopole n'est jamais une fin : c'est un moyen de dire précisément ce qu'une firme peut faire de sa position.