Les grands courants de la pensée économique depuis le XVIe siècle
Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 3 · prépa ECG, 1re année
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Une théorie économique n'apparaît jamais dans le vide. Elle répond à une question posée par son temps — l'or d'Amérique, la disette, le chômage de masse — et à un auteur précédent, qu'elle prolonge ou qu'elle réfute. Ce chapitre suit ces deux fils à la fois.
Le texte officiel est bref et il compte chaque mot : « on présentera les grands courants de la pensée économique depuis la naissance de l'économie politique, ainsi que les filiations entre les auteurs ».
Un catalogue de fiches ne répond donc pas à la question. Ce qu'il faut produire, c'est une chaîne : qui répond à qui, sur quel point précis, et pourquoi la réponse était possible alors. Les boîtes « Auteur » finissent toutes ainsi.
Avant le détail, une vue d'ensemble. Les courants ne se succèdent pas comme des règnes : ils se chevauchent, et certains, une fois nés, ne meurent plus.
3.1 Le mercantilisme, ou la richesse comme stock
L'économie politique naît d'une préoccupation de prince : comment rendre l'État puissant ? Aux XVIe et XVIIe siècles, la réponse dominante confond la richesse d'un pays avec le métal qu'il détient.
Le mercantilisme n'est pas une école constituée mais une famille de doctrines qui partagent trois idées : la richesse se mesure au stock de métaux précieux ; le commerce international est un jeu à somme nulle ; l'État doit donc organiser l'excédent commercial.
Repère : 1615 : la naissance du mot
Antoine de Montchrestien publie un Traicté de l'œconomie politique. C'est la première fois que les deux mots sont accolés : l'œconomie, art de gérer la maison chez les Grecs, est transposée à la polis. L'objet nouveau est là — gouverner les richesses d'un royaume.
Auteur : Les mercantilistes (XVIe-XVIIe s.) — enrichir l'État
Thomas Mun (England's Treasure by Forraign Trade, 1664), Montchrestien et, dans la pratique, Colbert (contrôleur général des finances en 1665).
La thèse. Le stock d'or et d'argent mesure la puissance : exporter plus qu'on n'importe, protéger les manufactures, réserver le commerce colonial. Mun apporte une nuance décisive — c'est le solde global qui compte.
La filiation. Deux réfutations à un siècle de distance : Bodin (1568) montre que l'afflux de métal fait monter les prix ; Hume (1752) en tire le mécanisme, et Smith déplace la richesse du stock vers le flux.
Un pays qui accumule le métal voit ses prix monter ; ses exportations reculent, ses importations augmentent, et le métal repart. L'excédent se détruit donc lui-même : c'est le mécanisme des flux monétaires (1752).
Retenir la structure autant que la conclusion. Hume ne dit pas qu'il est absurde de vouloir enrichir le pays ; il dit que le moyen choisi produit l'inverse de l'effet cherché. C'est le premier grand argument de contre-productivité de la discipline.
3.2 La physiocratie et l'ordre naturel
Le renversement suivant est français et bref — une trentaine d'années — mais il introduit deux idées dont tout le reste dépendra : la richesse vient de la production, et l'économie obéit à des lois qu'on découvre, non qu'on décrète.
Auteur : Quesnay (1694-1774) et Turgot (1727-1781) — l'ordre naturel
Le Tableau économique de Quesnay (1758), étudié au chapitre 1, décrit la circulation des richesses entre trois classes ; Turgot (1766) l'analyse.
La thèse. La richesse naît de la terre seule : l'agriculture dégage un produit net, l'industrie ne fait que transformer. L'économie obéit à un ordre naturel — « laissez faire, laissez passer ».
La filiation. La conclusion agricole est abandonnée en vingt ans, les instruments survivent : le circuit passe à Marx, à Leontief, à la comptabilité nationale, l'ordre naturel à Smith, qui le rebaptise « main invisible ». Turgot énonce la première loi des rendements décroissants.
Le cas est instructif au-delà de lui-même : d'un auteur on ne retient pas les conclusions mais les questions rendues posables et les instruments forgés. Quesnay se trompe sur l'origine de la valeur, et invente le circuit.
3.3 L'école classique
Avec Smith, l'économie politique cesse d'être un conseil au prince pour devenir une science des lois de la production et de la répartition. Le siècle ouvert en 1776 fixe notre vocabulaire : division du travail, valeur, rente, débouchés.
Auteur : Adam Smith (1723-1790) — la division du travail et le marché
Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Le titre porte la rupture : la richesse est un flux annuel de production, non un stock de métal.
La thèse. La source de la richesse est la division du travail, elle-même limitée par l'étendue du marché. Chacun poursuivant son intérêt est conduit « par une main invisible » à servir autrui — non par miracle, mais parce que la concurrence l'y oblige.
La filiation. Smith hérite des physiocrates l'ordre naturel et le retourne contre leur agriculture. Il lègue à Ricardo la valeur-travail, à Say l'optimisme sur les débouchés, à Marx l'idée que la valeur vient du travail.
Dans une manufacture où le travail est divisé en dix-huit opérations, dix ouvriers produisent épingles par jour, soit chacun. Seul, dit Smith, un ouvrier « n'en aurait pas fait vingt » : fois moins. Trois causes, qu'il sépare : l'habileté acquise par la répétition, le temps épargné à ne pas changer d'ouvrage, et l'invention de machines suggérée par la spécialisation. Le gain est organisationnel.
Auteur : Thomas Malthus (1766-1834) — la contrainte de population
Essai sur le principe de population (1798), publié anonymement contre les utopies de Condorcet et Godwin.
La thèse. La population, si rien ne l'arrête, croît en progression géométrique — elle double tous les vingt-cinq ans — quand les subsistances ne croissent qu'en progression arithmétique. L'écart est comblé par des « obstacles » : la misère et le vice, ou la contrainte morale.
La filiation. Ricardo lui emprunte les rendements décroissants mais le combat sur les débouchés : Malthus croit aux crises de surproduction, Ricardo les juge impossibles. La controverse ressort intacte en 1936, chez un Keynes qui le reconnaît pour seul prédécesseur.
La population mondiale a été multipliée par plus de sept depuis 1800 sans que la famine devienne générale : le progrès agricole a fait croître les subsistances autrement qu'en progression arithmétique. La prévision est fausse.
Mais l'argument — deux grandeurs dont les lois de croissance diffèrent finissent par diverger, quels que soient leurs niveaux de départ — reste inattaquable, et le chapitre 11 le réemploiera sur les ressources.
Auteur : David Ricardo (1772-1823) — la rente et l'avantage comparatif
Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817). Ricardo est le premier grand théoricien déductif.
La thèse. La valeur est réglée par le travail nécessaire dans les pires conditions employées. D'où la rente différentielle : le propriétaire de la bonne terre encaisse l'écart sans rien produire de plus. D'où, surtout, l'avantage comparatif — un pays gagne à se spécialiser là où son désavantage est le plus faible, même s'il est moins efficace en tout.
La filiation. Ricardo prolonge Smith en le durcissant, discute Malthus sans le suivre, fournit à Marx sa valeur-travail. Sa loi des avantages comparatifs est la seule proposition de 1817 encore enseignée telle quelle.
Ricardo suppose qu'il faut, pour une unité :
| drap | vin | |
|---|---|---|
| Angleterre | h | h |
| Portugal | h | h |
Le Portugal est meilleur partout. Et pourtant : en Angleterre un drap coûte vin, au Portugal vin.
En autarcie, l'Angleterre consacre h à une unité de chaque, le Portugal h. Spécialisés, les mêmes budgets donnent draps et vins au lieu de et : le monde gagne drap et vin sans une heure de travail supplémentaire.
Auteur : Jean-Baptiste Say (1767-1832) — la loi des débouchés
Traité d'économie politique (1803). Say est l'introducteur de Smith en France et l'auteur de la proposition la plus discutée du siècle suivant.
La thèse. « Les produits s'échangent contre des produits. » Toute production distribue des revenus d'un montant égal à sa valeur ; ces revenus peuvent donc acheter toute la production. Une surproduction générale est impossible ; seuls existent des déséquilibres sectoriels.
La filiation. Ricardo l'adopte, Malthus la conteste aussitôt. Elle est le pilier de l'orthodoxie jusqu'en 1936, où Keynes en fait sa cible : c'est en la renversant qu'il fonde la macroéconomie.
Par-delà leurs désaccords, quatre thèses partagées :
- la richesse est un flux de production, non un stock de métal ;
- la valeur des marchandises a pour fondement le travail ;
- l'économie tend spontanément vers un équilibre ;
- la répartition entre salaires, profits et rente est le vrai problème — c'est la phrase d'ouverture de Ricardo.
Méthode : Reconnaître un raisonnement classique dans un texte
- Chercher l'unité de mesure de la valeur. Ramenée à des heures de travail : classiques ou Marx. Ramenée à une satisfaction : après 1871.
- Chercher qui reçoit quoi. Les classiques raisonnent en classes, non en agents individuels interchangeables.
- Chercher le statut de l'équilibre : spontané chez les classiques, possible avec chômage chez Keynes, construit chez Walras.
- Se méfier du mot « libéral », position politique et non courant d'analyse.
3.4 Marx : la critique de l'intérieur
Marx est classique par ses outils et anticlassique par ses conclusions : il ne reproche pas à Ricardo de se tromper sur la valeur, mais de s'arrêter en chemin.
Auteur : Karl Marx (1818-1883) — la plus-value
Le Capital, livre I (1867). Marx part de la valeur-travail de Ricardo et pose une question qu'il n'avait pas posée : d'où vient le profit, si tout s'échange à sa valeur ?
La thèse. Le capitaliste achète à sa valeur une marchandise particulière, la force de travail — le coût de sa reproduction. Mais son usage produit plus de valeur qu'elle n'en coûte : la différence est la plus-value. L'exploitation n'est donc pas une tricherie sur les prix, elle est compatible avec l'échange à valeur égale.
La filiation. Marx hérite le circuit de Quesnay, la valeur-travail de Ricardo, la dialectique de Hegel. Il lègue à Schumpeter un capitalisme qui se transforme par ses contradictions, et à la sociologie du chapitre 7 les rapports sociaux de production.
Marx décompose la valeur produite en : capital constant, capital variable (salaires), plus-value. Avec , , :
Si la mécanisation porte à sans que le reste change, le taux de profit tombe à ; le maintenir à exigerait .
C'est la baisse tendancielle du taux de profit : la course à la productivité, individuellement rationnelle, dégrade collectivement la rentabilité. Le mot « tendancielle » est de Marx, qui énumère aussitôt les contre-tendances.
3.5 La révolution marginaliste et l'école néoclassique
En trois ans, trois auteurs qui ne se connaissent pas publient la même idée dans trois langues. La valeur cesse d'être une propriété de l'objet — le travail qu'il contient — pour devenir une relation entre l'objet et un sujet qui en veut une unité de plus. La simultanéité n'est pas un hasard : les trois disposent enfin du calcul différentiel, qui donne un sens précis au mot « marginal ».
Repère : 1871-1874 : trois livres, trois pays
- 1871 — Jevons, The Theory of Political Economy (Angleterre).
- 1871 — Menger, Grundsätze der Volkswirtschaftslehre (Vienne) : acte de naissance de l'école autrichienne.
- 1874 — Walras, Éléments d'économie politique pure (Lausanne).
L'utilité marginale est le supplément de satisfaction procuré par la dernière unité consommée ; elle décroît avec la quantité. L'équilibre général est l'état où tous les marchés sont simultanément équilibrés — non la somme d'équilibres partiels, mais leur résolution conjointe, chaque prix dépendant de tous les autres.
Auteur : Léon Walras (1834-1910) — l'équilibre général
Éléments d'économie politique pure (1874). Walras veut faire de l'économie une science au sens de la mécanique rationnelle.
La thèse. Sur chaque marché, l'offre et la demande dépendent de tous les prix. L'équilibre est la solution d'un système d'équations, et le tâtonnement est le mécanisme proposé pour l'atteindre : un commissaire-priseur annonce des prix, aucun échange n'a lieu avant l'équilibre.
La filiation. Walras réfute la valeur-travail, hérite de Cournot l'outil mathématique, transmet à Pareto, Arrow et Debreu un programme d'un siècle. Le chapitre 6 montrera ce qui arrive quand ses hypothèses tombent.
Auteur : Alfred Marshall (1842-1924) — la synthèse et les ciseaux
Principles of Economics (1890), fondateur de l'école de Cambridge et auteur de la boîte à outils que le chapitre 4 utilisera.
La thèse. La querelle « la valeur vient-elle du coût ou de l'utilité ? » est mal posée : c'est demander quelle lame des ciseaux coupe le papier. L'offre commande plutôt le long terme, la demande plutôt le court terme.
La filiation. Marshall réconcilie Ricardo et Jevons, invente l'élasticité, le surplus du consommateur et la clause ceteris paribus. Il forme Pigou et Keynes — lequel démolira l'édifice de son maître tout en gardant ses instruments.
Le préfixe indique une continuité de méthode avec les classiques — individus rationnels, marchés, équilibre — et non une position politique. Walras se disait socialiste et voulait nationaliser la terre ; Pigou, néoclassique, fonde l'analyse de la taxation des pollueurs.
Inversement, une politique libérale peut se réclamer d'un raisonnement classique, néoclassique ou autrichien, qui n'ont ni la même théorie de la valeur ni la même conception de l'information.
3.6 Keynes et la naissance de la macroéconomie
La crise de 1929 met en défaut la proposition centrale de l'orthodoxie : les marchés ne ramènent pas le plein emploi. Il ne s'agit plus d'ajuster un raisonnement, mais de renverser la causalité.
Auteur : John Maynard Keynes (1883-1946) — la demande effective
Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936). Le mot « générale » vise ses maîtres : leur théorie n'est, dit-il, que le cas particulier du plein emploi.
La thèse. Les entrepreneurs décident du niveau de production selon la demande effective qu'ils anticipent. Si l'anticipation est basse, ils embauchent peu, distribuent peu de revenus, et la demande basse se réalise : l'économie s'immobilise à un équilibre de sous-emploi.
La filiation. Keynes réfute Say, prolonge Malthus, garde les outils de Marshall. Hicks en tire dès 1937 le modèle IS-LM, base de la « synthèse » que le module 4 construira.
3.7 Depuis 1945 : contestations et prolongements
L'après-guerre voit triompher une lecture apaisée de Keynes, puis sa mise en cause à partir des années 1960 ; en parallèle, des courants qui n'entrent dans aucun des deux camps prennent de l'importance.
Auteur : Milton Friedman (1912-2006) — la contre-attaque monétariste
« The Quantity Theory of Money: A Restatement » (1956), puis l'adresse à l'American Economic Association de 1968.
La thèse. La demande de monnaie est une fonction stable de quelques variables : la théorie quantitative retrouve sa portée, et l'inflation est « toujours et partout un phénomène monétaire ». La relance n'a d'effet que temporaire : il existe un taux de chômage naturel.
La filiation. Friedman réhabilite Fisher contre Keynes en gardant l'appareil formel de ce dernier. Lucas radicalise la critique en 1972 avec les anticipations rationnelles : c'est la nouvelle école classique.
Auteur : Joseph Schumpeter (1883-1950) — la destruction créatrice
Théorie de l'évolution économique (1911), puis Capitalisme, socialisme et démocratie (1942).
La thèse. Le capitalisme n'est jamais à l'équilibre : il est un processus. L'entrepreneur innove, obtient une rente de monopole temporaire, est imité, et le cycle recommence — en détruisant les positions acquises.
La filiation. Schumpeter emprunte à Walras l'équilibre — pour dire qu'il ne s'y passe rien — et à Marx une dynamique interne, en inversant son pronostic. Il ouvre l'économie de l'innovation (chapitres 9 et 16).
Repère : Quatre prolongements contemporains, et leur question
- Institutions — Coase (1937) demande pourquoi l'entreprise existe si le marché coordonne bien ; North explique par les règles les écarts de développement.
- Information imparfaite — Akerlof (1970) montre qu'un marché peut disparaître faute d'information fiable ; Stiglitz en tire la « nouvelle économie keynésienne ».
- Biens communs — Ostrom (1990) : entre le marché et l'État existent des gouvernances collectives durables.
- Comportements — Kahneman et Tversky (1979) remplacent l'agent rationnel par un agent aux biais mesurables.
Aucun ne rejette l'appareil néoclassique en bloc : chacun lève une hypothèse et regarde ce qui change — information parfaite, coûts de transaction nuls, biens purement privés, rationalité parfaite. C'est la forme moderne de la filiation : on ne fonde plus une école contre une autre, on retire un clou de l'édifice et l'on observe comment il se déforme. Le chapitre 6 est presque entièrement fait de ces levées d'hypothèses.
Méthode : Construire une filiation dans une copie
- Nommer la proposition contestée, pas l'auteur. « Keynes s'oppose aux classiques » ne vaut rien ; « Keynes réfute la loi des débouchés de Say » situe le désaccord.
- Dire ce qui est conservé. Une réfutation totale n'existe pratiquement jamais : Keynes garde l'appareil de Marshall, Marx la valeur-travail de Ricardo, Friedman le formalisme keynésien.
- Dater le fait qui rend la réfutation possible : 1929 pour Keynes, l'inflation des années 1970 pour Friedman, l'or américain pour Bodin — une théorie neuve répond à un fait neuf.
- Aller jusqu'au présent : qui, aujourd'hui, y travaille encore.