Adloun

Les défaillances de marché

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 6 · prépa ECG, 1re année

Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre

Le chapitre précédent s'est achevé sur un résultat et sur une liste d'hypothèses. Ce chapitre reprend la liste et retire les hypothèses une par une. Chaque fois, l'équilibre concurrentiel cesse d'être un optimum, et l'on peut dire de combien et pourquoi.

Attention« Défaillance » ne veut pas dire « échec du capitalisme »

Le terme traduit market failure et il a un sens technique étroit : le marché, laissé à lui-même, ne conduit pas à l'allocation qui maximise le surplus total. Il ne dit rien sur la justice, rien sur la propriété des moyens de production, et il n'implique pas que l'État fera mieux — le chapitre 4.2 du programme, en seconde année, étudiera aussi les défaillances de l'État.

6.1 Les externalités

Définition 6.1Externalité

Il y a externalité lorsque l'action d'un agent affecte le bien-être d'un autre sans passer par un prix. Elle est négative quand elle nuit — pollution, congestion, bruit — et positive quand elle profite — vaccination, recherche fondamentale, apiculture voisine d'un verger.

ImportantLa cause est l'absence de marché, pas la pollution

Une usine qui pollue et qui paie le dommage exact qu'elle cause ne crée aucune défaillance : le coût est intégré à son calcul. Ce qui défaille, c'est l'absence d'un marché où le dommage aurait un prix.

D'où la formulation exacte : le coût marginal privé diffère du coût marginal social. Le producteur optimise sur le premier, la collectivité devrait optimiser sur le second, et l'écart entre les deux est la mesure du problème.

Exemple 6.2Lire le graphique en nombres

Demande , coût marginal privé , dommage marginal constant , donc coût marginal social .

Le marché. donne et . L'optimum social. donne et .

La perte sèche. .

Le bilan complet. Au marché, surplus des consommateurs , des producteurs , dommage subi par les tiers : bien-être . À l'optimum, de surplus et de dommage : bien-être . L'écart, , est exactement la perte sèche calculée.

Auteur : Arthur Cecil Pigou (1877-1959) — faire payer le dommage

Successeur de Marshall à Cambridge, Pigou publie en The Economics of Welfare, où il donne à l'externalité son statut de problème économique.

La thèse. Puisque le producteur n'intègre pas le dommage, il faut le lui faire intégrer par une taxe égale au dommage marginal à l'optimum. Le coût privé devient alors le coût social, et le marché retrouve tout seul la bonne quantité. Symétriquement, une externalité positive appelle une subvention.

La difficulté. Il faut connaître le dommage marginal en euros pour fixer le taux. C'est possible pour une tonne de dioxyde de carbone, beaucoup moins pour un paysage.

La filiation. L'idée fonde toute la fiscalité environnementale. L'Union européenne l'applique depuis avec son marché de quotas, qui choisit toutefois de fixer la quantité plutôt que le prix.

Auteur : Ronald Coase (1910-2013) — le problème est réciproque

Dans The Problem of Social Cost (), Coase renverse la question et obtient le prix Nobel en .

La thèse. L'externalité n'a pas un coupable et une victime : elle est réciproque. Empêcher l'usine de polluer impose un coût à l'usine exactement comme la pollution en impose un aux riverains. La question n'est pas « qui a tort ? » mais « quelle allocation coûte le moins cher ? ».

Le théorème qui porte son nom. Si les droits de propriété sont clairement définis et si les coûts de transaction sont nuls, les parties négocient et parviennent à l'allocation efficace quelle que soit la répartition initiale des droits. Le droit détermine alors qui paie, pas l'allocation finale.

Ce que Coase voulait montrer. Il tenait ce cas pour irréel. Sa conclusion véritable est l'inverse : les coûts de transaction ne sont jamais nuls, et c'est pourquoi les institutions — le droit, la firme, la réglementation — existent et comptent.

La filiation. Coase ouvre l'économie des coûts de transaction que Williamson développera, et fournit l'argument des marchés de permis d'émission.

Méthode : Choisir un instrument d'internalisation

  • La taxe fixe le prix du dommage et laisse la quantité s'ajuster : on maîtrise le coût, pas le résultat écologique.
  • Le marché de quotas fixe la quantité et laisse le prix s'ajuster : on maîtrise le résultat, pas le coût. C'est le choix du système européen d'échange de quotas, ouvert en .
  • La norme interdit ou impose une technique. Simple à contrôler, mais elle traite tous les émetteurs pareillement, alors que réduire coûte beaucoup moins cher chez certains.
  • La négociation coasienne suppose peu de parties et des droits clairs. Impraticable pour la pollution de l'air, praticable entre deux exploitations voisines.
  • Le critère de choix est l'incertitude : si le dommage augmente brutalement au-delà d'un seuil, mieux vaut fixer la quantité ; si c'est le coût de dépollution qui est mal connu, mieux vaut fixer le prix.

6.2 Biens collectifs et biens communs

Définition 6.3Rivalité et excluabilité

Un bien est rival si la consommation par l'un réduit ce qui reste pour l'autre. Il est excluable si l'on peut techniquement ou juridiquement empêcher quelqu'un d'en profiter. Le croisement des deux critères donne quatre catégories, et deux d'entre elles posent problème au marché.

Auteur : Paul Samuelson (1915-2009) — le bien collectif pur

Dans un article de deux pages et demie, The Pure Theory of Public Expenditure (), Samuelson définit le bien à consommation collective : non rival et non excluable.

La thèse. Aucun prix ne peut faire révéler ce que chacun est prêt à payer, puisque chacun a intérêt à déclarer zéro et à profiter du bien payé par les autres — c'est le passager clandestin. Le marché ne le produit donc pas, ou trop peu, et son financement relève de l'impôt.

La règle d'optimalité. Pour un bien privé, on égalise le coût marginal au consentement à payer de chacun ; pour un bien collectif, à la somme des consentements à payer, puisque tout le monde consomme la même unité.

La contestation. Coase montre en , dans The Lighthouse in Economics, que les phares anglais ont longtemps été privés, financés par des droits perçus au port. Le caractère collectif d'un bien dépend des techniques d'exclusion disponibles ; ce n'est pas une propriété éternelle.

Exemple 6.4La tragédie des communs, en nombres

Une pêcherie en accès libre : unités d'effort rapportent , et chaque unité d'effort coûte .

L'optimum. La rente est maximale en : prise , coût , rente .

Le libre accès. Un pêcheur entre tant qu'il gagne sa mise, c'est-à-dire tant que la prise moyenne dépasse : l'effort monte jusqu'à . La prise vaut alors pour un coût de , et la rente est nulle.

Ce que le chiffre dit. On a doublé l'effort — — pour n'augmenter la prise que de à , soit . Toute la valeur du stock a été dissipée en efforts redondants.

Auteur : Elinor Ostrom (1933-2012) — ni le marché ni l'État

Politiste de formation, Ostrom publie Governing the Commons en et reçoit le prix Nobel d'économie en , première femme distinguée dans cette discipline.

La thèse. Contre l'article de Garrett Hardin (The Tragedy of the Commons, Science, ), qui ne voyait d'issue que dans la privatisation ou la nationalisation, Ostrom documente des centaines de communs gérés durablement par leurs usagers eux-mêmes : irrigation dans la huerta espagnole, alpages suisses, pêcheries turques.

Les conditions. Elle en dégage huit principes, dont des frontières claires, des règles adaptées au milieu local, une participation des usagers à leur définition, une surveillance mutuelle, des sanctions graduées et des mécanismes de résolution des conflits peu coûteux.

La portée. La tragédie n'est pas fatale : elle est le régime du libre accès, pas de la propriété commune organisée. Confondre les deux est l'erreur la plus fréquente sur ce point du programme.

6.3 Le monopole naturel

Définition 6.5Monopole naturel

Il y a monopole naturel lorsqu'une seule entreprise produit la quantité demandée à un coût inférieur à celui de plusieurs — c'est la sous-additivité des coûts. Le cas typique est celui d'un coût fixe très élevé et d'un coût marginal faible : le coût moyen décroît sur toute la plage utile, et dupliquer le réseau serait un gaspillage.

Exemple 6.6Trois tarifications, trois bilans

Demande , coût total .

Au coût marginal. , donc . Recette , coût : perte de , exactement le coût fixe. Surplus total , le maximum possible — mais l'entreprise ne survit que subventionnée.

Au coût moyen. donne et . Recette , coût : profit nul. Surplus total .

Sans régulation. La recette marginale égale le coût marginal en , d'où et un profit de . Surplus total .

La lecture. : réguler améliore le bien-être, et la question n'est pas de savoir s'il faut réguler mais combien de subvention la collectivité accepte de payer pour passer de à .

Repère : La tarification au coût marginal a été appliquée, en France

Ce n'est pas une construction d'école. Après , Électricité de France cherche une règle de tarification pour un réseau nationalisé et en situation de monopole naturel. Marcel Boiteux, entré à EDF en et futur président de l'entreprise, formalise en une tarification au coût marginal de long terme, différenciée selon l'heure et la saison. Elle donne le tarif vert, en vigueur à partir de : l'un des rares cas où une formule de microéconomie a été mise en facture.

AttentionMonopole naturel n'est pas monopole tout court

Un monopole ordinaire tient à une barrière — un brevet, une marque, une licence — et la concurrence l'améliorerait. Un monopole naturel tient à la structure des coûts, et la concurrence y détruirait de la valeur : deux réseaux d'eau dans la même rue coûtent deux fois le coût fixe pour la même prestation.

La réponse est donc différente : contre le premier, on ouvre le marché ; contre le second, on le régule, ou l'on met en concurrence pour le marché — par une concession attribuée par appel d'offres — plutôt que sur le marché.

6.4 Les asymétries d'information

Définition 6.7Antisélection et aléa moral

Il y a asymétrie d'information lorsque l'une des parties en sait plus que l'autre sur la transaction. Deux formes, selon le moment :

  • l'antisélection porte sur une caractéristique cachée avant le contrat : le vendeur connaît la qualité, l'assuré connaît son risque ;
  • l'aléa moral porte sur une action cachée après le contrat : l'assuré, couvert, devient moins prudent.

Auteur : George Akerlof (né en 1940) — le marché des tacots

The Market for Lemons paraît en dans le Quarterly Journal of Economics, après trois refus. Akerlof partage le prix Nobel avec Michael Spence et Joseph Stiglitz.

La thèse. Sur le marché des voitures d'occasion, le vendeur connaît l'état de son véhicule, l'acheteur non. Ce dernier ne peut offrir que le prix d'une qualité moyenne. À ce prix, les bons vendeurs se retirent, la qualité moyenne baisse, le prix offert baisse encore : les mauvaises voitures chassent les bonnes, et le marché peut disparaître entièrement.

Le calcul du cours. Qualités uniformes de à , acheteur valorisant fois la qualité. Au prix , les vendeurs de qualité inférieure à cèdent, la qualité moyenne offerte est , et l'acheteur ne paiera que , soit moins que . Aucun prix positif ne tient.

La portée. Ce n'est pas un cas particulier de l'automobile : c'est le mécanisme du crédit aux petites entreprises, de l'assurance santé et du marché du travail des jeunes diplômés.

ImportantLes trois remèdes, et qui les met en place
  • le signal (Spence, ) : la partie informée dépense pour prouver sa qualité — un diplôme, une garantie, une réputation. Il ne vaut que s'il coûte plus cher aux mauvais qu'aux bons ;
  • le filtrage (Rothschild et Stiglitz, ) : la partie non informée propose un menu de contrats qui fait se trahir les types — une franchise élevée à prime faible n'attire que les prudents ;
  • l'institution : contrôle technique obligatoire, certification, assurance obligatoire, agence de notation. L'obligation supprime l'antisélection en supprimant le choix d'entrer.
AttentionNe pas confondre les deux asymétries

Le test est temporel. L'antisélection précède le contrat : elle porte sur ce que l'agent est. L'aléa moral le suit : il porte sur ce que l'agent fait.

Un conducteur naturellement imprudent qui souscrit une assurance tous risques : antisélection. Le même conducteur qui, une fois assuré, cesse de verrouiller sa voiture : aléa moral. Les remèdes diffèrent — le premier appelle un filtrage à la souscription, le second une franchise ou un bonus-malus.

iRemarqueCe que ce chapitre laisse ouvert

Nommer une défaillance ne dit pas quoi faire. Trois questions restent entières, et elles reviendront en seconde année : l'État dispose-t-il de l'information qui manque au marché ? La régulation n'est-elle pas captée par les régulés ? Le remède ne coûte-t-il pas plus cher que le mal ?

Le chapitre 16 reprendra par ailleurs le cas des marchés à petit nombre — oligopole, concurrence monopolistique, cartels — qui relèvent moins d'une défaillance que d'une structure de marché à part entière.

Continuer sur Adloun : animation, QCM, fiches, exercices