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L'inflation et le chômage

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 2e année), chapitre 10 · prépa ECG, 2e année

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L'inflation et le chômage sont les deux déséquilibres que toute politique économique prétend combattre, et ce chapitre les prend d'abord séparément : comment on les mesure, quelles formes ils prennent, quelles théories les expliquent. Il les réunit ensuite, parce que l'histoire de la macroéconomie depuis tient largement dans une question : peut-on échanger un peu d'inflation contre un peu moins de chômage ? La réponse a changé trois fois en quarante ans, et chacun de ces changements a laissé une courbe.

Un avertissement de méthode. Ces deux grandeurs ne sont pas des faits bruts : ce sont des constructions statistiques, dépendantes d'un panier, d'un questionnaire et de conventions internationales. Une copie qui manipule « le » taux de chômage ou « l' »inflation sans dire lequel se trompe deux fois : sur le niveau, et sur ce que le chiffre autorise à conclure. Les modèles qui articulent ces déséquilibres à la production et au taux d'intérêt sont l'objet du chapitre suivant ; les politiques qui prétendent les corriger, celui des chapitres et .

10.1 Mesurer l'inflation

Définition 10.1Inflation

Hausse durable, générale et auto-entretenue du niveau général des prix. Les trois adjectifs comptent. Durable : une hausse ponctuelle n'est pas de l'inflation. Générale : la hausse d'un prix relatif — le pétrole, un loyer — n'en est pas non plus. Auto-entretenue : le mécanisme doit se propager de lui-même, typiquement par les revenus. Le taux d'inflation d'une période est la variation relative d'un indice de prix : .

Définition 10.2Indice des prix à la consommation

Indice de type Laspeyres : le coût, aux prix de la période courante, d'un panier de biens fixé à une période de base, rapporté au coût de ce même panier aux prix de base. En France, l'IPC de l'INSEE suit environ postes, relevés chaque mois, pondérés par la structure de consommation des ménages issue des comptes nationaux. L'indice harmonisé (IPCH) obéit à des règles communes à l'Union européenne : c'est lui que la BCE regarde, et il n'est pas égal à l'IPC national.

Attention

Un indice de Laspeyres surestime structurellement l'inflation, pour trois raisons cumulatives. Le biais de substitution : le panier est fixe, alors que les ménages se détournent des biens dont le prix monte. Le biais de qualité : un bien dont le prix augmente de mais dont la performance double n'a pas vraiment renchéri, et corriger cet effet est un exercice d'estimation, pas de comptage. Le biais de nouveauté : un produit nouveau n'entre dans le panier qu'avec retard, souvent après la phase où son prix baisse le plus vite. La commission Boskin () chiffrait le biais total de l'indice américain à un peu plus d'un point par an — un ordre de grandeur discuté depuis, mais dont le signe n'a jamais été contesté.

Définition 10.3Déflateur du PIB et inflation sous-jacente

Le déflateur du PIB est le rapport du PIB nominal au PIB réel : il couvre tous les biens produits sur le territoire, et son panier n'est pas fixe. Il ignore donc les prix des biens importés, que l'IPC intègre. L'inflation sous-jacente est l'IPC amputé des postes les plus volatils — énergie, produits frais — et des mesures fiscales : elle est censée donner la tendance, une fois retirés les mouvements qui se retourneront.

Figure 1. Le taux d'inflation annuel moyen en France, –, par sous-période et à l'échelle du temps. La lecture est frappante : sur les quatre-vingt-treize années qui vont de à , le taux moyen est de par an — l'inflation est un phénomène du XXe siècle, pas du XIXe. Le maximum, de l'ordre de par an, est atteint sur – : ce sont les guerres et leurs financements, pas la conjoncture, qui produisent les grandes inflations. Les deux dernières marches encadrent le pointillé violet : sur –, sous la cible, et sur –, au-dessus. Les valeurs sont des ordres de grandeur ; c'est le rapport entre les marches qui porte l'argument.

Important

Trois faits à retenir de cette figure. Un, la stabilité des prix est la norme historique longue, et l'inflation l'exception — le XIXe siècle français connaît même de longues phases de baisse des prix, notamment entre et . Deux, les épisodes les plus violents sont liés aux guerres et à leur financement monétaire, non aux cycles d'affaires. Trois, la « grande modération » de – est un régime récent, et l'épisode – a rappelé qu'il n'était pas acquis.

Repère : Cinq dates de l'histoire des prix

: l'hyperinflation allemande — les prix doublent en quelques jours à l'automne, la monnaie cesse d'être une réserve de valeur. – : fin de la convertibilité-or du dollar et premier choc pétrolier, ouverture de la grande inflation. : Paul Volcker prend la tête de la Réserve fédérale et porte le taux directeur au-delà de en . : le « tournant de la rigueur » en France, avec la désindexation des salaires. – : retour de l'inflation — en puis en pour l'IPC français (INSEE), en pour l'IPCH de la zone euro (Eurostat).

10.2 Expliquer l'inflation

Définition 10.4Les quatre familles d'explication

Par la demande : la demande globale excède les capacités de production, et l'ajustement se fait par les prix (Keynes parle d'écart inflationniste). Par les coûts : un coût de production augmente — salaires, énergie, consommations intermédiaires — et se répercute dans les prix. Importée : les prix des biens importés montent, par leur cours mondial ou par la dépréciation de la monnaie nationale. Monétaire : la quantité de monnaie croît plus vite que la production.

Auteur : Irving Fisher (1867-1947) — l'équation des échanges, et son revers

The Purchasing Power of Money (). La thèse. L'identité comptable relie la masse monétaire , sa vitesse de circulation , le niveau général des prix et le volume des transactions . Ce qui la transforme en théorie. Deux hypothèses ajoutées : est stable, déterminée par les habitudes de paiement, et est fixé par les capacités réelles de l'économie. Alors toute variation de se retrouve intégralement dans . La critique qu'il faut connaître. Les deux hypothèses sont précisément ce qui est en cause : si chute quand augmente, la relation se rompt — c'est ce qu'on a observé après . Le même auteur, vingt-deux ans plus tard. Ruiné par le krach de , Fisher écrit en The Debt-Deflation Theory of Great Depressions, qui décrit le mécanisme inverse : ce que la baisse des prix fait aux débiteurs. C'est l'objet de la dernière section de ce chapitre. La filiation va de l'école de Cambridge à Friedman.

iRemarque

La boucle prix-salaires est le mécanisme qui rend l'inflation « auto-entretenue » au sens de la définition : les prix montent, les salaires sont réévalués pour maintenir le pouvoir d'achat, la hausse des salaires alimente les coûts, les prix montent à nouveau. L'indexation — en France l'échelle mobile des salaires, longtemps pratiquée — transforme cette boucle en automatisme. C'est pourquoi la désindexation de – est un acte de politique économique majeur : elle ne fait pas baisser les prix, elle casse le mécanisme de propagation. Retenir la distinction : un choc de prix crée de l'inflation si et seulement si il trouve un canal de propagation.

Exemple 10.5Le choc de 2021-2023, ou les quatre familles à l'œuvre

Aucune des quatre explications ne suffit seule, et c'est l'intérêt du cas. Par la demande : la reprise post-pandémique libère une épargne accumulée sur des capacités désorganisées. Par les coûts : les prix de l'énergie et des intrants s'envolent, brutalement après février . Importée : la zone euro importe l'essentiel de son gaz, et l'euro se déprécie face au dollar en . Monétaire : les bilans des banques centrales ont fortement augmenté depuis . Le fait décisif pour la suite est ailleurs : la boucle prix-salaires ne s'est pas refermée comme dans les années , et l'inflation française est revenue autour de en (INSEE) sans récession majeure. La désindexation de produit encore ses effets quarante ans plus tard.

Attention

« L'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire » est une proposition de long terme et de grands nombres. Elle décrit très bien les hyperinflations et les décennies. Elle décrit mal les années – : les achats d'actifs des banques centrales ont multiplié la base monétaire sans produire d'inflation, parce que la vitesse de circulation s'est effondrée et que la monnaie créée est restée en réserves. Citer Friedman pour expliquer un mouvement de prix trimestriel est une faute d'échelle.

10.3 Mesurer le chômage

Définition 10.6Chômeur au sens du BIT

Trois conditions simultanées, définies par le Bureau international du travail : être sans emploi (n'avoir pas travaillé, ne serait-ce qu'une heure, la semaine de référence) ; être disponible pour prendre un emploi dans les deux semaines ; avoir effectué une démarche active de recherche dans le mois écoulé. Les trois critères doivent être remplis ensemble — c'est la source de tous les malentendus sur le chiffre.

Définition 10.7Les trois taux qu'il ne faut pas confondre

Taux de chômage , où la population active est la somme des actifs occupés et des chômeurs. Taux d'activité . Taux d'emploi . Le troisième est le plus informatif : il ne dépend pas de la frontière, mouvante, entre chômage et inactivité.

Attention

Le taux de chômage BIT laisse hors champ deux populations importantes. Le halo autour du chômage rassemble ceux qui souhaitent travailler mais ne remplissent pas les trois critères — de l'ordre de million de personnes en France en (INSEE), à comparer à environ millions de chômeurs. Le sous-emploi désigne les temps partiels subis. Ajoutons que les demandeurs d'emploi inscrits (catégories A à E) ne suivent pas la même définition et donnent un nombre plus élevé : deux sources, deux chiffres, aucun n'est faux.

Méthode : Lire un chiffre de chômage

  • Quelle source ? Enquête Emploi (BIT, INSEE) ou inscriptions administratives. Elles ne mesurent pas la même chose.
  • Quel champ ? France entière ou France métropolitaine, quel trimestre, brut ou corrigé des variations saisonnières.
  • Quel dénominateur ? Un taux de chômage qui baisse parce que des chômeurs deviennent inactifs n'est pas une amélioration : vérifier le taux d'emploi.
  • Quelle décomposition ? Le chiffre global masque des écarts considérables par âge, par diplôme et par territoire.

10.4 Les formes du chômage

Définition 10.8Frictionnel, structurel, conjoncturel

Le chômage frictionnel est le délai incompressible d'appariement entre une offre et une demande d'emploi : il existe même à l'équilibre, et il est socialement utile puisqu'il permet de choisir. Le chômage structurel tient à l'inadéquation durable des qualifications, des localisations ou des institutions du marché du travail. Le chômage conjoncturel tient à l'insuffisance de la demande de biens : il disparaît quand l'activité repart.

Figure 2. Deux chômages sur le même diagramme d'équilibre du marché du travail. L'équilibre concurrentiel se calcule : donne et . Si un plancher de salaire réel impose , les entreprises n'embauchent plus que tandis que personnes s'offrent : le chômage classique vaut , et il est mesuré par le trait rouge, à la hauteur du plancher. Si au contraire le salaire est à son niveau d'équilibre mais que les débouchés limitent l'emploi à , le chômage keynésien vaut , mesuré par le trait bleu, à la hauteur de l'équilibre. Attention : les deux traits ne sont pas à la même hauteur parce qu'ils ne décrivent pas la même situation — ce sont deux diagnostics alternatifs, pas deux composantes qui s'additionneraient. Les nombres sont illustratifs ; le rapport entre les deux mécanismes ne l'est pas.

Auteur : Edmond Malinvaud (1923-2015) — trois régimes, un seul diagnostic à la fois

Réexamen de la théorie du chômage (). La thèse. Selon que c'est le marché des biens ou celui du travail qui rationne, l'économie se trouve dans un régime différent, et le remède qui convient à l'un aggrave l'autre. Les trois régimes. Chômage keynésien : les entreprises sont rationnées sur leurs débouchés, il faut soutenir la demande. Chômage classique : le salaire réel est trop élevé pour que produire soit rentable, relancer la demande ne créerait qu'une file d'attente. Inflation contenue : la demande excède l'offre, et le rationnement porte sur les acheteurs. Ce qui est décisif pour la dissertation. Le diagnostic précède le remède, et se trompe de régime coûte plus cher que ne rien faire. La filiation : toute la théorie des déséquilibres, et le débat français des années sur la nature du chômage.

Figure 3. La courbe de Beveridge et son déplacement : deux façons d'arriver à . La flèche verte va de à le long de la courbe : le chômage passe de à et les emplois vacants tombent de à — c'est une récession, la demande de travail recule, l'appariement fonctionne toujours. La flèche rouge va de à d'une courbe à l'autre : le chômage passe lui aussi de à , mais à taux d'emplois vacants inchangé, à . Le même chômage, avec autant de postes offerts : ce n'est plus la conjoncture, c'est l'appariement qui s'est dégradé. Une politique de relance conviendrait au premier cas et manquerait le second.

Auteur : Diamond, Mortensen et Pissarides — le chômage d'appariement

Prix de la Banque de Suède . La thèse. Le marché du travail n'est pas une place où l'offre rencontre la demande sans frais : trouver un partenaire coûte du temps et des ressources, des deux côtés. Une fonction d'appariement relie le nombre d'embauches au nombre de chômeurs et au nombre de postes vacants. Le concept le plus utile. Le chômage d'équilibre n'est plus un accident, c'est le résultat normal d'un processus de recherche : il existe même quand rien ne cloche. Ce que cela change. Les politiques efficaces sont celles qui accélèrent l'appariement — formation, mobilité, information sur les postes — plutôt que celles qui agissent sur le seul prix du travail. La filiation : la courbe de Beveridge devient un outil de diagnostic, comme le montre la figure 3.

Auteur : Olivier Blanchard et Lawrence Summers — l'hystérèse

Hysteresis and the European Unemployment Problem (). La thèse. Un chômage élevé, s'il dure, élève le chômage d'équilibre lui-même : les compétences se dégradent, les liens au marché du travail se distendent, et les salariés en place (insiders) négocient sans se préoccuper des chômeurs (outsiders). Le déséquilibre devient sa propre cause. Pourquoi c'est décisif. L'hystérèse retire au chômage d'équilibre son statut de donnée naturelle : il dépend de l'histoire, donc des politiques passées. Ce qu'il faut en tirer. Une récession longue laisse une trace permanente, ce qui renverse le calcul coût-bénéfice d'une politique restrictive. La filiation : le débat européen des années et , puis toute la discussion sur les séquelles de la crise de .

10.5 L'arbitrage inflation-chômage : la courbe de Phillips

Figure 4. La courbe de Phillips originale, tracée à partir de la relation que Phillips a lui-même ajustée. L'équation est : chaque point de la courbe en sort, aucun n'est placé à vue. Deux traits à retenir. La courbe est convexe : passer de à de chômage coûte peu en salaires ( puis ), passer de à coûte beaucoup ( puis ). Et elle coupe l'axe : pour — valeur calculée en résolvant — les salaires nominaux sont stables. Attention : l'ordonnée est le taux de croissance du salaire nominal, pas le taux d'inflation. Ce glissement, opéré deux ans plus tard, est le sujet de la boîte suivante.

Auteur : A. W. Phillips (1914-1975) — une relation empirique, puis un menu

The Relation between Unemployment and the Rate of Change of Money Wage Rates in the United Kingdom, 1861-1957, Economica (). Ce qu'il fait. Il constate une relation décroissante et convexe entre le taux de chômage et la croissance des salaires nominaux, stable sur près d'un siècle. C'est un constat, sans théorie derrière. Ce qu'on en a fait. Samuelson et Solow () remplacent les salaires par les prix — en retranchant les gains de productivité — et présentent la relation comme un menu offert au responsable politique : choisissez votre point. La faute logique, visible après coup. Une régularité observée sous un régime de politique donné n'est pas une relation causale exploitable : la choisir, c'est changer le régime, donc la relation. La filiation : c'est exactement ce que Friedman, Phelps puis Lucas vont démontrer.

Auteur : Milton Friedman (1912-2006) — le taux de chômage naturel

Discours présidentiel à l'American Economic Association (), publié en . La thèse. Les travailleurs négocient un salaire réel : ils ne se laissent tromper par une inflation surprise que le temps de s'en apercevoir. Une fois les anticipations révisées, l'emploi revient à son niveau antérieur, et il ne reste que l'inflation. Le concept. Le taux de chômage naturel, déterminé par les caractéristiques réelles du marché du travail — appariement, mobilité, institutions — et non par la demande. Ce qui en découle. La courbe de Phillips de long terme est verticale : il n'y a pas d'arbitrage durable, seulement un arbitrage transitoire payé d'une inflation permanente. La prédiction qui a fait sa fortune. Formulée en , avant la stagflation des années : une politique persistante d'expansion produirait à la fois plus d'inflation et pas moins de chômage.

Auteur : Edmund Phelps (né en 1933) — l'anticipation entre dans la courbe

Travaux de –, contemporains et indépendants de ceux de Friedman ; prix de la Banque de Suède . L'apport propre. Phelps fonde la courbe sur des micro-décisions : chaque entreprise fixe son salaire par rapport à ce qu'elle croit que les autres feront, ce qui donne à l'anticipation un rôle explicite, et non une simple erreur de perception. La forme retenue. La courbe augmentée s'écrit : l'inflation dépend de l'inflation anticipée et de l'écart du chômage à son niveau d'équilibre. Les anticipations adaptatives. Si , maintenir le chômage sous oblige l'inflation à accélérer sans fin — d'où l'autre nom du : le taux de chômage qui n'accélère pas l'inflation.

Définition 10.9NAIRU

Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment : le taux de chômage compatible avec une inflation stable. En dessous, l'inflation s'accélère ; au dessus, elle décélère ; à ce niveau, elle reste où elle est, quel que soit ce niveau. Attention : le NAIRU n'est pas un objectif souhaitable, c'est un seuil ; et il n'est pas observable — il s'estime, avec des intervalles de confiance larges et des révisions fréquentes.

Figure 5. La courbe de Phillips augmentée des anticipations, et pourquoi l'arbitrage ne dure pas. On part de : le chômage est à son niveau d'équilibre et l'inflation est nulle. Une relance fait descendre l'économie le long de la courbe verte jusqu'à : le chômage tombe à , mais l'inflation monte à . Les agents révisent alors leur anticipation de à : la courbe de court terme monte tout entière — c'est le pointillé rouge, tracé à côté de la verte et non à sa place. L'économie revient en , sur la verticale, avec le même chômage qu'en et points d'inflation en plus. Recommencer produirait , puis : maintenir à n'exige pas une inflation élevée, mais une inflation qui accélère.

Important

Retenir les trois courbes de Phillips, dans l'ordre où l'histoire les a produites, avec la question à laquelle chacune répond. Un, la courbe originale () : existe-t-il une relation empirique entre chômage et salaires ? Oui, décroissante et convexe. Deux, la courbe augmentée () : cette relation est-elle exploitable ? Seulement à court terme, et seulement si l'anticipation reste en retard. Trois, la courbe de long terme : verticale au NAIRU — le seul choix durable porte sur le taux d'inflation, pas sur le taux de chômage.

Auteur : Robert Lucas (1937-2023) — les anticipations rationnelles

Travaux du début des années , Econometric Policy Evaluation () ; prix de la Banque de Suède . La thèse. Les agents n'extrapolent pas le passé : ils utilisent toute l'information disponible, y compris le modèle de l'économie et la règle suivie par les autorités. Leurs erreurs sont alors imprévisibles, jamais systématiques. La conséquence la plus forte. Une politique annoncée n'a aucun effet réel, même à court terme : seule la surprise agit. La courbe de Phillips devient verticale dès le court terme, sauf inattendu. La critique de Lucas. Les coefficients estimés d'un modèle macroéconomique dépendent des règles de politique en vigueur : les utiliser pour évaluer un changement de règle est une erreur de raisonnement. Ce qui en découle pour la désinflation. Si elle est crédible et annoncée, elle peut être obtenue à faible coût en chômage — la question de la section suivante.

iRemarque

Deux nuances contemporaines que le jury attend. La courbe s'est aplatie : depuis les années , la pente estimée sur les pays avancés est très faible, au point qu'on a parlé d'une courbe de Phillips « disparue » — le chômage américain est descendu sous à la fin des années sans inflation notable. Plusieurs explications coexistent : ancrage des anticipations sur la cible des banques centrales, concurrence mondiale sur les prix, affaiblissement du pouvoir de négociation salariale. Le NAIRU est fragile : ses estimations pour la France ont été révisées à plusieurs reprises, souvent après que les faits les ont démenties. Bâtir une politique sur un seuil qu'on ne mesure qu'avec retard est une prise de risque, et c'est l'argument central de ceux qui refusent d'en faire une cible.

10.6 Désinflation et déflation

Définition 10.10Trois mots à ne jamais confondre

La désinflation est un ralentissement de la hausse des prix : le taux d'inflation baisse, les prix continuent de monter. La déflation est une baisse du niveau général des prix, durable et auto-entretenue : le taux d'inflation devient négatif. La stagflation associe une inflation élevée et un chômage élevé — la configuration que la courbe de Phillips originale déclarait impossible, et que les années ont produite.

Définition 10.11Ratio de sacrifice

Nombre de points de PIB, ou de points-années de chômage, qu'il faut consentir pour abaisser l'inflation d'un point. Dans la courbe augmentée avec anticipations adaptatives, réduire l'inflation de exige un chômage supérieur au NAIRU de pendant un an — ou de moitié pendant deux ans. Le ratio est d'autant plus faible que la désinflation est crue.

Exemple 10.12La désinflation compétitive française, 1983-1987

Le tournant de mars enchaîne trois décisions : maintien du franc dans le Système monétaire européen, rigueur budgétaire, et surtout désindexation des salaires. L'inflation passe d'environ en à en (INSEE). Le coût est visible : le chômage progresse de façon continue sur la décennie et ne redescendra pas au niveau d'avant. Deux lectures s'affrontent, et une bonne copie les tient ensemble. Pour l'une, la désinflation était la condition d'un ancrage durable et le prix en chômage a été payé une fois. Pour l'autre — celle de l'hystérèse — le chômage installé a durablement relevé le chômage d'équilibre lui-même, et le coût n'a donc jamais cessé d'être payé.

ImportantLa déflation par la dette, Fisher 1933

Une économie surendettée qui entre en déflation est prise dans une spirale : la baisse des prix augmente mécaniquement la valeur réelle des dettes, les débiteurs vendent leurs actifs pour se désendetter, et ces ventes font baisser les prix davantage. La formule qui résume tout : « plus les débiteurs remboursent, plus ils doivent » — le désendettement individuel aggrave l'endettement collectif. C'est le texte le plus cité de la crise de , parce qu'il explique pourquoi une politique monétaire ordinaire ne suffit pas : le taux nominal a beau tomber à zéro, la déflation maintient le taux réel positif, et la contrainte se resserre au lieu de se desserrer.

Figure 6. La spirale de déflation par la dette (Fisher, ). Les cinq boîtes forment un circuit fermé : la baisse des prix produit, quatre étapes plus loin, une nouvelle baisse des prix. La boîte bleue centrale ajoute le canal des anticipations, qui court- circuite la boucle longue : dès que la baisse est attendue, reporter un achat devient rationnel, et le report fait baisser les prix. C'est ce bouclage qui justifie le mot « auto-entretenue » de la définition de l'inflation, appliqué ici en sens inverse — et c'est lui qui rend la déflation bien plus difficile à enrayer qu'une inflation.

Attention

Ne pas appeler « déflation » toute baisse de prix. Un recul de l'indice dû à la chute du prix du pétrole, sur un ou deux trimestres, n'est pas une déflation : rien ne s'auto-entretient, l'inflation sous-jacente reste positive, et le mouvement se retournera. La déflation japonaise, elle, en est une : l'indice des prix à la consommation y a reculé la plupart des années entre et , dans une économie où l'endettement des entreprises était massif et où le taux directeur était déjà à zéro. Le critère décisif n'est pas le signe du taux, c'est l'existence d'un bouclage.

Méthode : Traiter un sujet sur l'inflation ou le chômage

  • Définir en mesurant. Dire quel indice, quelle source, quel champ. Un sujet sur l'inflation qui ne distingue pas IPC, IPCH, déflateur et inflation sous-jacente commence mal.
  • Dater le régime. Les mécanismes de , de et de ne sont pas les mêmes, et la même politique n'y produit pas les mêmes effets.
  • Poser le diagnostic avant le remède. La typologie de Malinvaud pour le chômage, les quatre familles d'explication pour l'inflation : le remède qui convient à l'un aggrave l'autre.
  • Faire vivre l'anticipation. Le passage de la courbe originale à la courbe augmentée puis verticale est l'histoire d'une seule variable — ce qu'on croit que les prix vont faire.
  • Garder les modèles pour leur place. Comment un choc de demande déplace l'équilibre, et de combien, se traite au chapitre ; les politiques de régulation, aux chapitres et .
Important

Trois idées à retenir de ce chapitre. Un, l'inflation et le chômage sont des grandeurs construites : le chiffre dépend de la convention, et la convention dépend d'un choix. Deux, l'arbitrage entre les deux est réel à court terme et illusoire à long terme, parce que les anticipations finissent par rattraper — c'est le seul enseignement que les trois courbes de Phillips partagent. Trois, le chômage n'est pas une grandeur unique : frictionnel, structurel, classique, keynésien, et éventuellement hystérétique, il appelle des remèdes qui s'excluent. Poser le diagnostic est la moitié du travail.

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