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L'Europe sociale

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 2e année), chapitre 9 · prépa ECG, 2e année

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Le programme pose la question sous une forme prudente : « on s'interrogera sur la possibilité de créer une Europe sociale ». La prudence est justifiée. Après soixante-dix ans d'intégration, l'Union européenne dispose d'une monnaie, d'un droit de la concurrence redoutable, d'une politique commerciale commune — et d'une compétence sociale si limitée qu'elle ne peut fixer aucun salaire, ni créer aucune prestation, ni verser un euro à un chômeur. Les dépenses de protection sociale représentent, dans l'Union, de l'ordre de du PIB : elles sont intégralement nationales.

Ce déséquilibre n'est ni un retard ni un oubli. Il a une cause structurelle, que ce chapitre expose d'abord : le marché s'intègre en supprimant, ce qui se décide à la majorité et s'obtient même devant un juge ; le social s'intègre en construisant, ce qui exige l'unanimité et, sur les sujets les plus importants, est expressément exclu des traités. On examinera ensuite ce qui existe malgré tout — car il existe quelque chose —, puis la question qui occupe le débat public : l'ouverture des frontières a-t-elle organisé une concurrence sociale entre les membres ? On terminera par la question du programme : existe-t-il un modèle social européen ? La réponse est double, et c'est ce qui la rend intéressante — non à l'intérieur de l'Union, où l'on compte plusieurs modèles, oui dans la comparaison avec le reste du monde développé.

9.1 Une asymétrie de naissance

Définition 9.1Europe sociale

Ensemble des règles, des dispositifs de coordination et des financements par lesquels l'Union européenne intervient en matière d'emploi, de conditions de travail et de protection sociale. Ce que l'expression ne désigne pas : ni un système de sécurité sociale européen, qui n'existe pas, ni une politique commune au sens de la politique agricole. L'essentiel de la compétence demeure aux États, en vertu du principe de subsidiarité.

Figure 1. L'asymétrie institutionnelle entre le marché et le social. Les deux colonnes ont la même structure et le même nombre d'étapes ; ce qui les sépare tient en une ligne, la deuxième : à gauche la majorité qualifiée — voire aucune décision politique du tout, l'arrêt d'un juge suffisant —, à droite l'unanimité de vingt-sept États. La troisième ligne achève l'affaire : les sujets qui font l'essentiel d'une politique sociale, à commencer par les rémunérations, sont exclus par le traité lui-même de la compétence de l'Union. La figure n'accuse personne : elle montre que le résultat était écrit dans les règles.

Auteur : Fritz Scharpf (né en 1935) — l'asymétrie négative-positive

Politiste allemand, Gouverner l'Europe (). La thèse. L'intégration européenne souffre d'un déséquilibre constitutif entre intégration négative — la suppression des entraves, obtenue par la Commission et la Cour de justice sans qu'aucun vote soit nécessaire — et intégration positive — l'édiction de règles communes, qui suppose un accord politique et, le plus souvent, l'unanimité. Le mécanisme le plus utile. Le libre marché avance par le droit, la politique sociale par la négociation : ce ne sont pas deux vitesses, ce sont deux régimes. La conséquence. L'Europe est structurellement libérale, non par doctrine mais par procédure — et ce déséquilibre déplace le curseur des systèmes sociaux nationaux sans qu'aucune décision européenne ne l'ait voulu. La filiation : tout le débat sur le « déficit social » de l'Union, de Streeck aux critiques syndicales.

Attention

Le point de droit à connaître, parce qu'il tranche à lui seul la moitié des sujets. L'article du traité sur le fonctionnement de l'Union énumère les domaines où l'Union peut agir — conditions de travail, santé et sécurité, information des travailleurs — et distingue ceux qui relèvent de la majorité qualifiée de ceux qui exigent l'unanimité, comme la sécurité sociale. Puis son paragraphe écarte purement et simplement quatre sujets : les rémunérations, le droit d'association, le droit de grève et le lock-out. Autrement dit, le cœur du rapport salarial est hors d'atteinte de toute directive. Un candidat qui écrit que « l'Union pourrait fixer un salaire minimum européen si elle le voulait » se trompe : le traité ne le permet pas.

Figure 2. Les quatre degrés possibles d'une politique sociale commune, et les deux que l'Union a franchis. C'est volontairement le même escalier qu'au chapitre , appliqué cette fois au social : l'Union coordonne, elle harmonise un peu, elle ne finance presque rien et elle ne transfère rien. L'ordre de grandeur qui justifie la troisième marche grisée : le Fonds social européen, principal instrument financier social de l'Union, pèse milliards d'euros sur sept ans, soit environ milliards par an, à comparer aux quelque milliards que les États membres consacrent chaque année à la protection sociale — trois millièmes.

9.2 Les instruments : ce qui existe vraiment

Définition 9.2Harmonisation minimale et coordination

Deux modes d'action à ne jamais confondre. L'harmonisation minimale passe par une directive : elle fixe un plancher que chaque État doit transposer dans son droit, en restant libre d'aller au-delà. Elle est contraignante et justiciable. La coordination — dite méthode ouverte de coordination depuis le sommet de Lisbonne de — repose sur des objectifs communs, des indicateurs et des recommandations : elle n'oblige à rien et ne se sanctionne pas. Toute la question de l'Europe sociale est là : ce qui est important relève de la coordination, ce qui est contraignant porte sur des sujets secondaires.

Exemple 9.3Trois directives, trois portées différentes

Le temps de travail (directive de , refondue en ) : durée hebdomadaire maximale de heures en moyenne, onze heures de repos quotidien, quatre semaines de congés payés. C'est une vraie harmonisation minimale — mais le plancher est si bas que presque aucun État n'était en dessous. Le détachement (directive de , révisée en ) : depuis la révision, un travailleur détaché doit percevoir la même rémunération qu'un local pour le même travail, et le détachement est limité à douze mois. Les salaires minimaux adéquats (directive de ) : elle n'établit aucun montant européen — le traité l'interdit — mais impose un cadre de procédure, et oblige tout État dont la couverture par les conventions collectives est inférieure à à établir un plan d'action pour la relever. Ce que la série montre : l'Union agit sur les procédures et les planchers, jamais sur les montants.

Exemple 9.4La coordination des systèmes de sécurité sociale

C'est l'instrument social le plus ancien de la construction européenne — il date du premier règlement de — et de loin le plus efficace. Le règlement en vigueur, adopté en et applicable depuis , ne modifie aucun système national : il les rend compatibles entre eux, par quatre règles. Unicité : une personne relève à chaque instant d'un seul régime, celui du pays où elle travaille. Égalité de traitement : un ressortissant d'un autre État membre a les mêmes droits qu'un national. Totalisation : les périodes cotisées dans plusieurs pays s'additionnent pour ouvrir un droit — sans quoi une carrière européenne ne donnerait droit à rien nulle part. Exportabilité : une pension acquise est versée où que l'on réside dans l'Union, et la carte européenne d'assurance maladie donne accès aux soins lors d'un séjour temporaire. Pourquoi c'est exemplaire : la coordination obtient un résultat considérable sans exiger la moindre harmonisation — donc sans se heurter à l'unanimité. C'est la première marche de la figure , et elle porte plus loin qu'on ne le croit.

iRemarque

Il existe une voie que l'on oublie presque toujours de citer : le dialogue social européen. Les articles et du traité obligent la Commission à consulter les partenaires sociaux européens avant toute initiative sociale, et permettent à ceux-ci de négocier eux-mêmes un accord-cadre que le Conseil rend ensuite contraignant. Le procédé a fonctionné : le congé parental (, révisé en ), le travail à temps partiel (), les contrats à durée déterminée () sont des directives issues d'accords négociés, non de propositions de la Commission. Le procédé s'est tari : après , les employeurs européens n'ont plus guère eu intérêt à négocier ce qu'ils pouvaient bloquer au Conseil. Ce qu'il faut en retenir : quand la règle de décision est verrouillée, l'Union invente des contournements — le dialogue social, la coordination, les cibles chiffrées — et leur productivité dépend entièrement de la volonté des acteurs, puisque aucun d'eux n'oblige personne.

Repère : Le socle européen des droits sociaux

Proclamé à Göteborg en novembre , il énonce vingt principes — égalité des chances, conditions de travail équitables, protection sociale et inclusion. Sa valeur juridique est nulle : c'est une déclaration. Le plan d'action adopté en lui adjoint en revanche trois cibles chiffrées pour : un taux d'emploi d'au moins pour les - ans, au moins des adultes en formation chaque année, et une réduction d'au moins millions du nombre de personnes en risque de pauvreté ou d'exclusion, dont millions d'enfants. Le statut de ces cibles : elles ne contraignent personne, mais elles fournissent la référence commune du semestre européen, où chaque État reçoit chaque année des recommandations. C'est très exactement la première marche de la figure .

iRemarque

Il existe une exception, et il faut savoir la citer : SURE. En mai , l'Union crée un instrument de milliards d'euros pour aider les États à financer les dispositifs de chômage partiel ; près de milliards seront effectivement prêtés à dix-neuf États. Trois raisons d'en parler. C'est la première fois que l'Union finance, même indirectement, le maintien du revenu de salariés. Le financement provient d'un emprunt commun, comme NextGenerationEU. Et le dispositif est un prêt, non un transfert : chaque État rembourse. SURE monte donc sur la troisième marche de la figure , sans atteindre la quatrième — et il était, comme le plan de relance, temporaire.

9.3 Concurrence sociale : le « dumping » en question

Figure 3. Coût horaire de la main-d'œuvre dans onze États membres, . Le trait vertical marque la moyenne de l'Union, environ euros. L'écart entre la barre la plus longue et la plus courte est de à euros, soit un rapport de près de six. Un tel écart à l'intérieur d'un même marché du travail théoriquement unifié n'a d'équivalent nulle part ailleurs dans le monde développé. Mais la figure ne dit pas ce qu'on lui fait dire : un coût horaire six fois plus bas n'est un avantage compétitif que si la productivité horaire ne l'est pas autant, ce que la figure ne mesure pas — voir l'avertissement qui suit.

Attention

L'erreur la plus fréquente sur ce chapitre. Le coût horaire du travail ne mesure pas la compétitivité : c'est le coût par unité produite qui la mesure, c'est-à-dire le coût horaire divisé par la productivité horaire. Or les pays à bas coût horaire sont aussi, très largement, des pays à faible productivité. Un pays dont le coût horaire est quatre fois inférieur et la productivité horaire trois fois et demie inférieure n'a qu'un avantage de compétitivité-coût très modeste. C'est la raison pour laquelle les délocalisations intra-européennes ont été bien moins massives que le débat ne l'annonçait, et pourquoi l'Allemagne — pays cher — reste le premier exportateur de l'Union.

Repère : Les salaires minimaux dans l'Union, janvier 2024

Vingt-deux États membres sur vingt-sept disposent d'un salaire minimum légal ; cinq n'en ont pas — Danemark, Italie, Autriche, Finlande, Suède — parce que les minima y sont fixés par branche dans les conventions collectives. L'échelle des montants bruts mensuels va d'environ euros en Bulgarie à euros au Luxembourg, soit un rapport de ; la France est à euros, la Pologne à . Le correctif indispensable : exprimés en standards de pouvoir d'achat, c'est-à-dire corrigés des différences de niveau de prix, ces écarts se resserrent à un rapport de l'ordre de deux pour un. Ce que cela règle : un salaire minimum européen en euros n'aurait aucun sens, un plancher exprimé en proportion du salaire médian national en aurait un — et c'est très exactement la voie que la directive de suggère sans l'imposer.

Attention

Une dépense sociale rapportée au PIB n'est pas une mesure de générosité, et l'Irlande en fournit la démonstration. Son ratio de dépenses de protection sociale est le plus faible de l'Union, autour de — non parce qu'elle protège moins que la Roumanie, mais parce que son PIB est gonflé par les profits que des multinationales y localisent sans y produire. Rapportée à son revenu national brut corrigé, la même dépense donne un ratio bien plus élevé. La règle générale : tout ratio dont le dénominateur est le PIB est faussé partout où le PIB ne mesure pas correctement le revenu des résidents. Le réflexe : citer le numérateur par habitant quand le doute existe.

Définition 9.5Dumping social

Pratique consistant à tirer un avantage concurrentiel de règles sociales ou salariales moins exigeantes. La difficulté du concept : il ne distingue pas entre deux situations très différentes. Un pays pauvre où les salaires sont bas parce que la productivité est basse ne pratique aucun dumping : il vend au prix de ce qu'il produit. Un employeur qui détache un salarié pour lui appliquer un droit social étranger sur un marché où il ne réside pas exploite, lui, une faille de règle. Le mot n'est opérationnel que dans le second cas, et c'est celui que la révision de a visé.

Exemple 9.6Le travailleur détaché, ou la faille bien nommée

La directive de prévoyait qu'un salarié envoyé temporairement dans un autre État membre y reste affilié à la sécurité sociale de son pays d'origine, tout en respectant le « noyau dur » du droit du travail du pays d'accueil. L'écart de cotisations — non de salaire brut — devenait ainsi un avantage de coût, dans le bâtiment, l'agriculture et le transport routier. On comptait, avant , de l'ordre de trois millions de détachements déclarés par an, soit un peu plus de de l'emploi total de l'Union : un volume faible, un symbole considérable. La révision de , applicable depuis juillet , impose « à travail égal, salaire égal » et limite le détachement à douze mois. Ce que l'épisode enseigne : c'est la combinaison de la libre prestation de services — intégration négative, décidée par le juge et le marché — avec l'absence d'harmonisation des cotisations — intégration positive, bloquée par l'unanimité — qui a créé la faille. Elle illustre exactement la figure .

iRemarque

La concurrence fiscale est la version la plus solide de l'argument, et elle porte plus loin que la concurrence salariale. La fiscalité relève de l'unanimité : aucune harmonisation des taux d'impôt sur les sociétés n'a jamais pu être adoptée, et les taux nominaux vont, dans l'Union, de moins de à environ . Un État peut donc attirer des bases fiscales mobiles sans enfreindre aucune règle. La nouveauté : la directive de décembre transpose l'accord international sur un taux effectif minimum de pour les grands groupes. C'est la première brèche dans l'unanimité fiscale — et elle est venue d'un accord mondial, négocié à l'OCDE, non d'une initiative européenne.

Auteur : Wolfgang Streeck (né en 1946) — l'Europe de Hayek

Sociologue allemand, Du temps acheté (). La thèse. L'intégration européenne, telle qu'elle s'est faite, réalise le programme que Hayek décrivait dès : une fédération économique entre États retire aux gouvernements nationaux les instruments d'intervention sans les transférer à un échelon supérieur, ce qui produit un marché sans capacité politique de correction. Le mécanisme. Ce n'est pas un complot mais un effet de structure — celui qu'analyse Scharpf, poussé à sa conclusion politique. La critique qu'il faut connaître. La thèse sous-estime ce que les États ont conservé : les dépenses de protection sociale n'ont pas baissé dans l'Union depuis ; elles ont, en moyenne, augmenté. L'usage raisonnable : Streeck est le meilleur porte-voix de la critique, à condition de le confronter aux séries de dépenses — sans quoi la copie devient un pamphlet.

9.4 Y a-t-il un modèle social européen ?

Figure 4. Le plan d'André Sapir remesuré : efficacité en abscisse, équité en ordonnée, treize pays et la moyenne de l'Union. Les quatre pays nordiques occupent le quadrant supérieur droit — ils emploient et redistribuent —, rejoints par l'Autriche ; les trois pays méditerranéens sont tous dans le quadrant inférieur gauche, avec la Roumanie. La France et la Belgique redistribuent au-dessus de la moyenne en employant en dessous. Le fait le plus remarquable de la figure : le quadrant inférieur droit, que Sapir nommait « anglo-saxon » en , ne contient plus aucun pays anglo-saxon — le Royaume-Uni a quitté l'Union en — mais la Pologne, et l'Allemagne à un point de la moyenne. Une typologie de ne décrit plus la même Union.

Auteur : André Sapir (né en 1950) — quatre modèles, deux critères

Économiste belge, rapport An Agenda for a Growing Europe () et « Globalisation and the Reform of European Social Models » (). La thèse. Les systèmes sociaux européens se classent selon deux critères indépendants : l'efficacité, mesurée par la capacité à maintenir un taux d'emploi élevé, et l'équité, mesurée par la capacité à éviter la pauvreté. On obtient quatre familles : nordique — efficace et équitable —, anglo-saxonne — efficace, peu équitable —, continentale — équitable, peu efficace — et méditerranéenne — ni l'un ni l'autre. La conclusion politique. Seuls les modèles nordique et anglo-saxon sont soutenables face à la mondialisation ; les deux autres devront changer, et les continentaux ont le choix le moins douloureux puisqu'il ne leur manque que l'emploi. La critique. Deux indicateurs pour résumer un système social, c'est peu ; et les quatre familles sont moins homogènes que ne le suggèrent leurs noms géographiques — la figure le montre.

Auteur : Gøsta Esping-Andersen (né en 1947) — les trois mondes

Les Trois Mondes de l'État-providence (). La thèse, en un mot. Trois régimes se distinguent par leur degré de démarchandisation — la mesure dans laquelle un individu peut maintenir son niveau de vie sans vendre sa force de travail : le régime libéral (assistance ciblée, sous conditions de ressources), le régime conservateur-corporatiste (assurance liée à l'emploi, prestations proportionnelles au salaire) et le régime social-démocrate (droits universels, financés par l'impôt). Pourquoi il est ici. Parce que l'Union contient les trois : il n'y a donc pas un modèle social européen, mais une famille de modèles dont les logiques de financement et d'éligibilité sont incompatibles — ce qui rend une harmonisation autrement plus difficile qu'un alignement de taux. La suite. La typologie est analysée pour elle-même au chapitre ; on ne s'en sert ici que pour répondre à la question du programme.

Auteur : Maurizio Ferrera (né en 1945) — le quatrième modèle

« The Southern Model of Welfare in Social Europe » (). La thèse. Les pays d'Europe du Sud ne sont pas des versions incomplètes du modèle continental : ils forment un type propre. Quatre traits le caractérisent — une protection très généreuse pour les salariés stables du secteur formel, notamment en matière de retraite ; une couverture faible pour les autres ; un système de santé universel greffé sur ce socle ; et un rôle majeur de la famille comme amortisseur. La conséquence. Ce système protège excellemment les insiders et laisse les jeunes et les femmes à l'écart de l'emploi comme de la protection — d'où la position des trois pays méditerranéens dans le quadrant inférieur gauche de la figure . L'actualité de la thèse : elle explique pourquoi la crise de - a frappé si durement des populations que la protection sociale n'atteignait pas.

Important

La réponse à la question du programme tient en deux temps, et il faut les donner tous les deux. Premier temps : non, il n'y a pas un modèle social européen, mais au moins quatre familles, dont les logiques de financement — cotisation contre impôt — et d'éligibilité — statut contre citoyenneté — sont difficilement compatibles. C'est une raison de fond, pas seulement politique, à l'absence d'harmonisation. Second temps : oui, il y a un modèle social européen, dès qu'on regarde de l'extérieur. Comparés aux États-Unis, tous les États membres, y compris les moins généreux, consacrent une part plus élevée de leur richesse à la protection sociale, corrigent davantage les inégalités primaires, et garantissent une couverture maladie quasi universelle. La singularité est réelle : elle est continentale, pas fédérale.

9.5 Convergence sociale, ou divergence ?

Figure 5. Taux de chômage de la Grèce, de l'Allemagne et de la moyenne de la zone euro, -. En , les trois courbes tiennent dans un intervalle de quatre points. En , la double flèche mesure vingt-deux points d'écart entre la Grèce, à , et l'Allemagne, à — le plus grand écart jamais observé à l'intérieur d'une union monétaire développée. En , l'écart s'est réduit sans disparaître : environ sept points. L'Espagne, non tracée, suit de très près la trajectoire grecque ( en ). Ce que la figure établit : la question sociale européenne n'est pas d'abord une question de niveau de protection, c'est une question d'emploi, et elle s'est jouée pays par pays.

Auteur : Bruno Palier (né en 1969) — le dualisme du marché du travail

Politiste français, Gouverner la sécurité sociale (). La thèse. Les systèmes continentaux, bâtis sur la cotisation assise sur le salaire, ont réagi au chômage de masse par des réformes qui ont préservé la protection des salariés stables et développé, à côté, un secteur d'emplois faiblement protégés — temps partiel, contrats courts, emplois de services peu rémunérés. Le concept le plus utile. Le dualisme : ce n'est pas moins de protection, c'est une protection distribuée de façon de plus en plus inégale entre insiders et outsiders. Ce que cela ajoute au chapitre. Il ne suffit pas de mesurer la dépense sociale d'un pays pour juger son modèle : deux pays qui dépensent le même pourcentage du PIB peuvent protéger des populations très différentes. La filiation : c'est le prolongement des trois mondes d'Esping-Andersen et du modèle sud-européen de Ferrera.

iRemarque

Une contrainte est commune à tous les modèles, et c'est peut-être ce qui fonde le mieux l'idée d'un modèle social européen : le vieillissement. Le rapport entre le nombre de personnes de ans et plus et celui des - ans passerait, selon les projections d'Eurostat, d'environ un tiers aujourd'hui à plus de la moitié au milieu du siècle. Or les retraites représentent le poste le plus lourd de la protection sociale européenne — de l'ordre de de la dépense. La conséquence. Tous les États membres affrontent le même problème avec des instruments différents, et aucun ne peut le résoudre par l'immigration seule ni par la croissance seule. C'est la raison pour laquelle le semestre européen, décrit au chapitre , adresse année après année des recommandations de réforme des retraites à des pays qui n'ont pourtant rien délégué en la matière : quand l'Union ne peut pas décider, elle documente et elle recommande.

Auteur : Anton Hemerijck (né en 1958) — l'investissement social

Changing Welfare States (). La thèse. La protection sociale doit être repensée comme un investissement et non comme une réparation : dépenser pour l'accueil des jeunes enfants, la formation et l'accompagnement vers l'emploi produit des recettes futures, alors que la dépense purement compensatoire n'en produit pas. Le fait qui appuie la thèse. Les pays nordiques cumulent les dépenses sociales les plus élevées et les taux d'emploi les plus élevés — ce que la figure montre : ils occupent seuls, ou presque, le quadrant supérieur droit. Pourquoi c'est le cadre officiel. L'Union a fait de l'investissement social sa doctrine — le socle de et ses cibles de en portent la marque, avec l'accent mis sur la formation des adultes. La critique. L'investissement social suppose des moyens à l'entrée, ce dont manquent précisément les pays qui en auraient le plus besoin.

9.6 Le modèle européen existe — vu de l'extérieur

Figure 6. Dépenses sociales publiques et pauvreté : quatre pays européens et les États-Unis. Les deux panneaux se lisent séparément — ils n'ont pas la même échelle. À gauche, les quatre pays européens consacrent de à de leur PIB à la protection sociale ; les États-Unis, à , dépensent davantage que le Royaume-Uni et neuf points de moins que la France. À droite, le contraste est bien plus net : la pauvreté relative frappe des Américains contre à des Européens. Ce que la comparaison des deux panneaux apprend : ce n'est pas seulement le montant dépensé qui distingue l'Europe, c'est son efficacité redistributive — le Royaume-Uni dépense un peu moins que les États-Unis et connaît une pauvreté inférieure d'un quart.

Auteur : Alberto Alesina (1957-2020) et Edward Glaeser — pourquoi l'Europe redistribue plus

Fighting Poverty in the US and Europe: A World of Difference (). La question. Pourquoi deux ensembles également riches et également démocratiques redistribuent-ils si différemment ? Leur réponse. Elle n'est ni économique ni fonctionnelle mais politique et sociologique : les institutions électorales européennes — scrutins proportionnels, partis de masse issus du mouvement ouvrier — ont produit des majorités redistributives que le système américain n'a pas produites ; et l'hétérogénéité ethnique perçue réduit le consentement à redistribuer, parce que les bénéficiaires sont perçus comme « les autres ». Ce qu'ils ajoutent. Les Européens croient majoritairement que la pauvreté résulte de la malchance, les Américains qu'elle résulte de l'effort insuffisant — ces croyances sont auto-entretenues par les institutions qu'elles justifient. L'usage prudent : ce sont des corrélations discutées, et la thèse ethnique a fait l'objet de contestations empiriques sérieuses.

Méthode : Traiter un sujet sur l'Europe sociale

  • Commencer par les règles de décision, jamais par les intentions. L'unanimité sur la sécurité sociale et l'exclusion des rémunérations par l'article expliquent plus que tous les discours.
  • Distinguer harmoniser et coordonner. La première contraint, la seconde non — et l'essentiel de ce que fait l'Union relève de la seconde.
  • Ne pas confondre coût horaire et coût unitaire. C'est l'erreur la plus fréquente sur ce chapitre, et la plus facile à éviter.
  • Répondre en deux temps à la question du modèle : plusieurs modèles à l'intérieur, un modèle vu de l'extérieur.
  • Chiffrer. Trois millièmes de la dépense sociale nationale pour le principal fonds social européen, un rapport de un à six sur le coût horaire, vingt-deux points d'écart de chômage en : trois nombres portent un devoir entier.
Important

Trois idées à retenir. Un, l'absence d'Europe sociale n'est pas un choix idéologique conjoncturel mais un effet des règles de décision : le marché s'intègre en supprimant, à la majorité ; le social s'intègre en construisant, à l'unanimité, et sur des matières dont les plus importantes sont exclues du traité. Deux, ce que l'Union fait réellement — coordonner par des objectifs, harmoniser par des planchers, financer marginalement — n'est pas rien, mais reste sans commune mesure avec la dépense sociale des États. Trois, il n'existe pas un modèle social européen à l'intérieur de l'Union, où coexistent au moins quatre familles ; il en existe un dans la comparaison internationale, et c'est même l'un des rares traits qui distinguent encore l'Europe dans la mondialisation.

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