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L'évolution du système monétaire international depuis le XIXe siècle

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 2e année), chapitre 5 · prépa ECG, 2e année

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Deux entreprises de deux pays différents veulent commercer. Elles doivent s'entendre sur une monnaie de règlement, sur la manière de la convertir, et sur ce qui garantit qu'elle vaudra demain ce qu'elle vaut aujourd'hui. Aucune des trois questions n'a de réponse spontanée : il y faut des règles, et l'ensemble de ces règles porte un nom — le système monétaire international.

Ce chapitre en retrace quatre âges : l'étalon-or d'avant , l'entre-deux-guerres et son échec, Bretton Woods, et le « non-système » né en . On y verra que chacun a résolu certains problèmes en en créant d'autres, et qu'aucun n'a jamais rempli les trois fonctions à la fois. C'est cette impossibilité récurrente, plus que la succession des dates, qui est l'objet du chapitre.

5.1 Ce qu'un système monétaire international doit faire

Définition 5.1Système monétaire international

Ensemble des règles, institutions et pratiques qui organisent les paiements entre pays : choix des monnaies de règlement, modalités de conversion, mécanismes de financement des déséquilibres. Un SMI peut être formel — un traité, une institution — ou coutumier, comme l'étalon-or, qui n'a jamais fait l'objet d'aucun accord international.

ImportantLes trois fonctions, qui sont trois exigences contradictoires

Un : la liquidité internationale. Le système doit fournir assez de moyens de paiement pour que le commerce mondial croisse sans se heurter à une pénurie de règlement. Deux : l'ajustement. Il doit organiser la résorption des déséquilibres de balance des paiements, et répartir le coût de cette résorption entre pays excédentaires et pays déficitaires. Trois : la confiance. Les agents doivent croire que l'actif de réserve gardera sa valeur. Ces trois exigences se contrarient : plus on émet de liquidité, moins on inspire confiance ; plus l'ajustement est automatique, plus il est brutal. Tout le chapitre est le récit de ces arbitrages.

Figure 1. Sept jalons du système monétaire international, –, placés à l'échelle du temps. Cinq sont des fondations, deux seulement sont des effondrements — et —, et chacun des deux ouvre une période sans règle. Le plus long vide de la frise, quarante-quatre ans, sépare l'installation de l'étalon-or de sa mort ; le plus court, cinq ans, sépare la suspension de de sa légalisation en . Deux dates connues n'y figurent pas — et : trois ans après leur voisine, leur repère serait illisible à cette échelle. Elles sont dans la boîte suivante.

Repère : Ce que la frise ne peut pas porter

: le Royaume-Uni rétablit la convertibilité de la livre à sa parité d'avant-guerre — une sur-évaluation payée par six ans de déflation, jusqu'à l'abandon de . : l'accord tripartite entre la France, le Royaume-Uni et les États-Unis met fin aux dévaluations compétitives. - : le pool de l'or, puis le double marché de l'or. : le système monétaire européen. : les accords du Plaza organisent la baisse du dollar ; : ceux du Louvre tentent de l'arrêter. : le yuan entre dans le panier du droit de tirage spécial.

5.2 L'étalon-or, ou l'ajustement sans institution

Définition 5.2Étalon-or

Système dans lequel chaque monnaie est définie par un poids d'or, où les billets sont convertibles en or à guichet ouvert et où l'or circule librement entre les pays. Les parités entre monnaies s'en déduisent mécaniquement : si une livre vaut quatre fois plus d'or qu'un dollar, elle vaut quatre dollars, à la marge près des coûts de transport de l'or — les fameux points d'or.

Auteur : David Hume (1711-1776) — le mécanisme des flux d'espèces

Of the Balance of Trade (). La thèse. Un pays ne peut pas accumuler indéfiniment de l'or par son commerce, car l'accumulation détruit sa propre cause. L'or entrant gonfle la masse monétaire, donc les prix ; les produits du pays deviennent chers, ses exportations reculent, ses importations progressent, et l'or repart. Le concept le plus utile. Le mécanisme est automatique : aucune institution, aucune décision, aucun traité. C'est la raison pour laquelle l'étalon-or n'a jamais eu besoin d'un accord international. L'usage polémique. Hume écrit contre les mercantilistes, qui voulaient accumuler les métaux précieux : il leur répond que le projet est logiquement impossible.

Figure 2. Le mécanisme des flux d'espèces de Hume : un cycle qui se referme sur lui-même. Le pays déficitaire perd de l'or, donc de la monnaie, donc voit ses prix baisser, donc regagne la compétitivité qui lui manquait, et la cinquième flèche referme la boucle sur le déficit de départ. Attention : la boucle affirme que l'ajustement est automatique, elle n'affirme pas qu'il est indolore. La baisse des prix intérieurs, c'est la déflation : baisse des salaires nominaux, hausse du poids réel des dettes, récession. Le coût de l'ajustement pèse entièrement sur le pays déficitaire ; le pays excédentaire, lui, n'a rien à faire.

AttentionLes « règles du jeu » n'ont pas été suivies

La théorie veut qu'une banque centrale qui perd de l'or contracte sa monnaie et qu'une banque centrale qui en gagne l'expande. Le dépouillement des bilans des banques centrales entre et montre que la plupart ont fait l'inverse plus d'une fois sur deux : elles ont stérilisé les mouvements d'or pour protéger leur économie interne. L'étalon-or a donc fonctionné malgré ses règles, et non grâce à elles. Ce qui l'a tenu, c'est la crédibilité de l'engagement de convertibilité et la centralité de Londres.

Auteur : Barry Eichengreen (né en 1952) — les entraves dorées

Golden Fetters () et Exorbitant Privilege (). La thèse. L'étalon-or a tenu avant parce que la crédibilité de l'engagement était totale et parce que le suffrage restreint et la faiblesse des syndicats mettaient les gouvernements à l'abri de la pression sociale. Après , la démocratisation rend l'engagement déflationniste politiquement intenable, et le système devient une entrave. Le concept le plus utile. L'appartenance à l'étalon-or est le meilleur prédicteur de la profondeur et de la durée de la crise des années : les pays qui en sont sortis tôt sont sortis tôt de la dépression. Ce qu'il faut en retenir. La viabilité d'un régime monétaire dépend du régime politique, pas seulement de sa cohérence économique.

5.3 L'entre-deux-guerres : un système sans gendarme

Exemple 5.3Le retour de la livre à sa parité de

En , Winston Churchill, chancelier de l'Échiquier, rétablit la convertibilité de la livre à sa parité d'avant-guerre. Or les prix britanniques ont plus augmenté que les prix américains pendant la guerre : la livre est sur-évaluée de l'ordre de à . Le seul ajustement disponible étant la baisse des prix et des salaires nominaux, le pays s'installe dans la déflation, le chômage et le conflit social — la grève générale de en sort. Le Royaume-Uni abandonne l'or en septembre .

Auteur : John Maynard Keynes (1883-1946) — de la relique barbare au bancor

Les conséquences économiques de M. Churchill (). La thèse. Choisir une parité, c'est choisir un niveau de salaires réels ; rétablir l'ancienne parité impose une baisse générale des salaires nominaux, que rien n'organise et que personne n'accepte. L'or est une relique barbare, non qu'il soit sans valeur, mais parce qu'il soumet l'emploi à une contrainte extérieure arbitraire. Le plan de . Une chambre de compensation internationale émettrait une unité de compte scripturale, le bancor, et chaque pays y disposerait d'un découvert automatique. L'idée décisive est la symétrie : les excédents durables seraient pénalisés par un intérêt sur les soldes créditeurs, tout autant que les déficits. La filiation : toute discussion sur les déséquilibres mondiaux reprend cet argument — un déséquilibre a deux côtés, et le corriger d'un seul ne le corrige pas.

Auteur : Charles Kindleberger (1910-2003) — la stabilité hégémonique

The World in Depression (). La thèse. L'économie mondiale a besoin d'un stabilisateur : une puissance capable de maintenir un marché ouvert aux produits en détresse, de fournir des prêts à contre-courant du cycle et d'assurer la fonction de prêteur en dernier ressort international. Le diagnostic des années . Le Royaume-Uni ne le pouvait plus, les États-Unis ne le voulaient pas encore : la crise a été si profonde parce que personne n'a tenu le rôle. La critique à connaître. La théorie explique mal les périodes de coopération sans hégémon, et l'on peut lui opposer que la stabilité est un bien collectif produisible par coordination. La filiation : tout le débat sur la gouvernance de la mondialisation, et sur ce qui se passe quand une hégémonie décline.

iRemarque

La conférence de Gênes () crée l'étalon de change-or : pour économiser un or devenu rare, les banques centrales sont autorisées à détenir des devises convertibles — livre, dollar — au titre de leurs réserves. L'innovation contient déjà le problème de : adosser la liquidité mondiale à la dette d'un pays fait dépendre la confiance de la solvabilité de ce pays. Bretton Woods généralisera le mécanisme, Triffin en donnera la contradiction.

5.4 Bretton Woods, ou la contradiction organisée

Définition 5.4Le système de Bretton Woods

Accord de juillet , en vigueur de à . Chaque monnaie est définie par une parité fixe en or ou en dollars, avec une marge de fluctuation de ; seul le dollar est directement convertible en or, au taux de dollars l'once, et pour les seules banques centrales. Les parités sont ajustables en cas de « déséquilibre fondamental », avec l'accord du Fonds monétaire international, créé pour prêter à court terme aux pays en difficulté. Les mouvements de capitaux, eux, restent contrôlés.

Auteur : Harry Dexter White (1892-1948) — le plan qui l'a emporté

Négociateur américain à Bretton Woods. Le projet. Un fonds de stabilisation alimenté par les quotes-parts des États, prêtant sous condition aux pays déficitaires ; le dollar, convertible en or, comme pivot du système. Pourquoi il l'emporte. Les États-Unis détiennent alors de l'ordre des deux tiers du stock d'or monétaire mondial et sont le créancier de tous les autres : la négociation est asymétrique, et la position de créancier commande la règle. Ce que le plan retenu impose. Tout le fardeau de l'ajustement pèse sur le pays déficitaire — qui doit emprunter et se contraindre — et rien sur le pays excédentaire. C'est exactement ce que Keynes voulait éviter.

Figure 3. Le dilemme de Triffin, mesuré : le stock d'or américain baisse pendant que les dollars détenus à l'étranger explosent. Le stock d'or passe de l'ordre de à milliards de dollars entre et , soit un recul de ; les engagements en dollars passent de l'ordre de à milliards. Les deux courbes se croisent vers : à partir de cette date, la promesse de convertibilité n'est plus intégralement tenable, et chacun le sait. En , les engagements valent près de six fois le stock d'or. Attention : la crise n'éclate pas au croisement mais onze ans plus tard — une promesse arithmétiquement intenable peut être politiquement tenue longtemps.

Auteur : Robert Triffin (1911-1993) — le dilemme

Gold and the Dollar Crisis (). L'énoncé du dilemme. Le monde a besoin de liquidité internationale, et cette liquidité, c'est le dollar. Pour en fournir, les États-Unis doivent être en déficit. Mais plus ils sont en déficit, plus les dollars détenus à l'étranger dépassent leur stock d'or, et moins la promesse de convertibilité est crédible. La forme logique. Liquidité et confiance sont incompatibles dès lors que la monnaie de réserve est la dette d'un pays. Ce que Triffin propose. Une monnaie de réserve véritablement internationale — l'idée reprise en avec le droit de tirage spécial. La portée d'aujourd'hui. Le dilemme n'a pas disparu avec l'or : sous une forme atténuée, il vaut pour tout système adossé à la dette d'un émetteur unique.

Auteur : Jacques Rueff (1896-1978) — le déficit sans pleurs

Le péché monétaire de l'Occident (). La thèse. L'étalon de change-or permet au pays émetteur de la monnaie de réserve de régler ses déficits dans sa propre monnaie, laquelle revient chez lui sous forme de placements : il paie sans jamais payer. La formule. Le « déficit sans pleurs », qui traduit ce que de Gaulle appellera en le privilège exorbitant du dollar. La conséquence. Le déficit américain alimente une création monétaire mondiale que personne ne contrôle — d'où l'inflation. La solution proposée : le retour à l'étalon-or pur, avec un prix de l'or fortement relevé. Comment s'en servir. Rueff et Triffin décrivent le même mécanisme et en tirent des conclusions opposées : Triffin veut une monnaie internationale, Rueff veut l'or. C'est un excellent couple de dissertation.

5.5 Depuis 1971 : un système sans étalon

Définition 5.5Droit de tirage spécial

Actif de réserve créé par le Fonds monétaire international en , alloué aux États membres au prorata de leurs quotes-parts. Ce n'est pas une monnaie : il ne sert à aucun paiement privé et ne circule qu'entre banques centrales. Sa valeur est celle d'un panier de monnaies — dollar, euro, yuan depuis , yen, livre. Les allocations sont restées rares : la plus importante, en , a porté sur l'équivalent de quelque milliards de dollars.

Figure 4. Le prix de l'or de à : vingt-sept ans de ligne plate, puis une falaise. Pendant vingt-sept ans, de à , l'once vaut dollars — ce n'est pas un prix de marché, c'est une parité administrée. Après la suspension d'août , la moyenne annuelle passe à dollars en , en , en : elle est multipliée par plus de en neuf ans. Attention : la partie plate n'est pas une stabilité du marché, c'est l'absence de marché — et c'est pourquoi la rupture est si brutale. Le pic intrajournalier du janvier , à dollars, ne figure pas sur la courbe, qui est en moyennes annuelles.

Auteur : Dooley, Folkerts-Landau et Garber — « Bretton Woods II »

Article de . La thèse. Le système né après ne serait pas un non-système : il reproduirait, de fait, l'architecture de Bretton Woods, avec un centre — les États-Unis, en déficit courant — et une périphérie — l'Asie émergente — qui maintient sa monnaie sous-évaluée, accumule des réserves en dollars et finance ainsi le déficit du centre. L'implication. L'arrangement est stable tant que la périphérie y trouve son intérêt : elle achète de la croissance exportatrice au prix d'un rendement médiocre sur ses réserves. Les critiques. L'accumulation de réserves ressemble aussi à une assurance contre les crises de -, et non à une stratégie mercantiliste. Pourquoi c'est utile. Le texte oblige à traiter les déséquilibres mondiaux comme un système, non comme une somme de politiques nationales.

Figure 5. La composition des réserves de change officielles : le dollar domine encore, plus d'un demi-siècle après . Le dollar pèse de l'ordre de des réserves allouées, soit presque trois fois la part de l'euro () ; les deux ensemble font . Le yuan, entré dans le panier du droit de tirage spécial en , en pèse de l'ordre de . Attention : ces parts portent sur les réserves allouées, celles dont la composition est déclarée au Fonds — c'est une donnée d'enquête, pas un recensement. Le fait à retenir est qu'aucune des ruptures du chapitre n'a délogé le dollar.

iRemarque

Le privilège exorbitant n'est pas seulement le droit de payer dans sa propre monnaie. C'est aussi un rendement : les États-Unis empruntent au monde à taux faible, en titres sûrs, et placent à l'étranger en actifs risqués et plus rentables. Le pays est ainsi, selon la formule consacrée, la banque du monde — il emprunte court et sûr, prête long et risqué —, ce qui lui procure un revenu net positif alors même que sa position extérieure est débitrice. On comprend qu'aucun de ses gouvernements n'ait jamais cherché à s'en défaire.

AttentionDeux objets à ne pas confondre

Le système monétaire international est l'ensemble des règles de change et de réserve entre États. Le système financier international — les marchés de capitaux, leurs acteurs et leurs instruments — est l'objet du chapitre suivant. Les deux interagissent : la mobilité des capitaux est ce qui a rendu les parités fixes indéfendables et, par le triangle d'incompatibilité, ce qui a imposé le flottement. Mais ce sont deux objets, et une copie qui les mélange perd le fil de la démonstration.

5.6 Bilan : trois systèmes, neuf réponses

Figure 6. Trois systèmes devant les trois fonctions d'un SMI : aucune colonne n'est pleine. L'étalon-or assurait la confiance — l'or ne se dévalue pas —, fournissait mal la liquidité, dépendante de la production minière, et n'assurait l'ajustement qu'à demi puisqu'il le faisait par la déflation : d'où le degré intermédiaire. Bretton Woods a résolu la liquidité par le dollar, perdu la confiance par le dilemme de Triffin, et son ajustement par parités ajustables ne s'est presque jamais exercé. Le non-système fournit une liquidité abondante et un ajustement par le change, et sa confiance, privée d'ancre nominale commune, ne repose plus que sur la crédibilité des banques centrales — d'où, là encore, un degré intermédiaire. Attention : ces neuf jugements sont une lecture portée sur une échelle à trois degrés ; ils s'argumentent, ils ne se mesurent pas.

Méthode : Traiter un sujet sur le système monétaire international

  • Partir des trois fonctions, jamais des dates. Liquidité, ajustement, confiance : c'est la grille qui rend une chronologie démonstrative.
  • Dater les ruptures et non les périodes. et sont les deux vraies césures ; , et sont des reconstructions.
  • Nommer qui supporte l'ajustement. L'asymétrie entre pays déficitaire et pays excédentaire est le fil qui court de Hume à Keynes et jusqu'aux déséquilibres contemporains.
  • Opposer Triffin et Rueff : même mécanisme, conclusions inverses. C'est le couple qui fait basculer une copie.
  • Ne pas conclure à la fin du dollar sans donner un chiffre : sa part dans les réserves est de l'ordre de (FMI, fin ).
Important

Trois idées à retenir. Un, un système monétaire international doit assurer liquidité, ajustement et confiance, et aucun n'a jamais assuré les trois — la figure 6 le résume. Deux, le dilemme de Triffin est la contradiction centrale de tout système adossé à la dette d'un émetteur unique : fournir la liquidité mondiale, c'est saper la confiance dans sa propre monnaie. Trois, la chute d'un régime monétaire est toujours politique autant qu'économique : , et ne sont pas des accidents techniques, ce sont des refus de payer le prix intérieur de l'ancrage.

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