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Constitution et fonctionnement du marché international des capitaux

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 2e année), chapitre 6 · prépa ECG, 2e année

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Un marché des capitaux met en présence ceux qui ont une capacité de financement et ceux qui ont un besoin de financement. Quand ces deux catégories cessent d'appartenir au même pays, le marché devient international ; quand les frontières entre ses compartiments tombent aussi, il devient global — et c'est de ce dernier passage que ce chapitre traite.

L'ordre de la démonstration est le suivant. On mesure d'abord l'ouverture financière et l'on constate qu'elle n'est pas un mouvement continu mais une courbe en U. On décrit ensuite le marché lui-même : ses segments, ses instruments, ses opérateurs. On demande alors ce qu'il a fait de ce qu'on attendait de lui — mieux allouer le capital — et l'on trouve deux énigmes. On termine par ce qu'il a produit sans qu'on l'attende : l'instabilité, et les tentatives de la contenir.

6.1 De l'internationalisation à la globalisation financière

Définition 6.1Globalisation financière

Constitution d'un marché des capitaux unique, à l'échelle mondiale, où les opérations se font sans considération de frontière géographique, de compartiment ni de statut d'intermédiaire. Elle se distingue de la simple internationalisation — des marchés nationaux qui commercent entre eux — par l'unification : un titre, un taux, un prix mondial, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Auteur : Henri Bourguinat (1931-2019) — les trois D

Finance internationale (). La thèse. La globalisation financière se décompose en trois mouvements simultanés, qui se renforcent l'un l'autre. Décloisonnement : les compartiments — monétaire, obligataire, actions, changes — communiquent, et les frontières nationales cessent d'être des obstacles. Déréglementation : les États lèvent les contrôles des changes, l'encadrement du crédit et la séparation des métiers bancaires. Désintermédiation : les agents se financent directement sur les marchés plutôt qu'auprès des banques. Pourquoi la formule a tenu. Elle nomme trois causes de nature différente — technique, politique, financière — et interdit d'attribuer la globalisation à la seule technologie. La nuance à connaître. La désintermédiation a été surestimée : les banques se sont déplacées vers le hors-bilan et les services, elles n'ont pas reculé.

Figure 1. La mobilité internationale du capital, – : une courbe en U, dont la branche droite n'a pas rejoint la gauche. L'indicateur — le solde courant pris en valeur absolue, qui mesure l'ampleur des transferts d'épargne entre pays — vaut de l'ordre de du PIB dans les années , tombe à dans les années , et remonte à environ à la veille de . Attention : le pointillé violet marque le niveau des années , et la courbe ne le recoupe jamais. Le creux, par ailleurs, n'est pas un point mais un long plateau : le ressaut des années tient au financement de la reconstruction, non à une réouverture des marchés.

Repère : Les étapes de l'ouverture financière

Années : naissance du marché des eurodollars à Londres — des dollars déposés hors des États-Unis, donc hors de leur réglementation. - : la fin des changes fixes crée un besoin massif de couverture, donc un marché. - : le Royaume-Uni puis les États-Unis lèvent leurs contrôles. : le « big bang » de la Bourse de Londres. : premier accord de Bâle. : libre circulation des capitaux dans la Communauté européenne. - : crises asiatique et russe. : la crise des subprimes devient mondiale en quelques semaines.

6.2 Segments, instruments, opérateurs

Figure 2. Les quatre segments du marché international des capitaux, et ce qui les relie. Les quatre flèches descendantes disent la composition ; les trois arcs du bas disent l'essentiel — le décloisonnement. Acheter une action étrangère, c'est prendre simultanément une position en actions et une position de change ; emprunter à taux variable pour acheter du pétrole, c'est lier trois segments sur quatre. Attention : la figure ne hiérarchise pas les segments, et n'affirme rien sur leurs tailles respectives — elle affirme seulement qu'aucun n'est isolable des autres.

Définition 6.2Trois motifs, un seul instrument

Un même contrat sert trois usages qu'il faut distinguer. La couverture transfère un risque que l'on subit déjà : l'exportateur qui vend à terme les dollars qu'il recevra supprime son risque de change. La spéculation prend un risque que l'on ne subissait pas, en pariant sur un prix futur. L'arbitrage exploite un écart de prix entre deux marchés, sans risque et sans capital durable. Les trois sont nécessaires : sans spéculateurs pour prendre le risque, personne ne se couvrirait.

Figure 3. Le profil de gain d'une option d'achat : une perte bornée, un gain qui ne l'est pas. Le prix d'exercice vaut , la prime . Tant que le cours reste sous , l'acheteur abandonne l'option et perd exactement la prime, : c'est le plateau de gauche. Au-delà, le gain croît d'un euro par euro de hausse, et il devient positif au point mort de — marqué en violet, et calculé comme . Attention : cette dissymétrie est ce qui rend l'instrument utilisable par les trois motifs à la fois. Elle est une assurance pour qui se couvre, un pari à mise limitée pour qui spécule — et c'est le vendeur de l'option qui porte la perte non bornée.

AttentionL'encours notionnel n'est pas un risque

On lit que l'encours des produits dérivés de gré à gré atteint plusieurs centaines de milliers de milliards de dollars — de l'ordre de milliards selon la Banque des règlements internationaux au début des années . Ce nombre est un notionnel : le montant de référence sur lequel se calculent les flux, jamais un montant échangé. Ce qui circule, c'est la différence de valeur, et elle représente quelques pour cent du notionnel. Comparer un notionnel de dérivés à un PIB est une faute de raisonnement, et c'est une des plus fréquentes.

Exemple 6.3L'effet de levier, dans les deux sens

Un opérateur dispose de et emprunte : il place , soit un levier de . Si l'actif gagne , il gagne , soit de sa mise. S'il perd , il perd de sa mise. Et s'il perd , il perd : plus que sa mise. Le prêteur exige alors un versement complémentaire — l'appel de marge — que l'opérateur ne peut souvent honorer qu'en vendant. Le levier ne fait donc pas qu'amplifier les gains et les pertes : il transforme une baisse de prix en vente forcée, donc en nouvelle baisse.

6.3 Le capital va-t-il là où il est le plus utile ?

Auteur : Martin Feldstein et Charles Horioka — l'énigme de 1980

Article de . Le test. Si le capital circulait parfaitement, l'épargne d'un pays n'aurait aucune raison de s'investir chez lui : chaque projet se financerait au taux mondial, et le taux d'investissement national serait indépendant du taux d'épargne national. Le résultat. Sur seize pays de l'OCDE entre et , la régression de l'investissement sur l'épargne donne une pente de : un point d'épargne supplémentaire donne près d'un point d'investissement de plus, chez soi. Pourquoi c'est une énigme. Le résultat contredit frontalement l'idée d'un marché mondial intégré, et il a résisté à quarante ans de tentatives d'explication. Les pistes. Contrainte extérieure — un pays ne peut pas laisser filer indéfiniment son solde courant —, biais domestique des portefeuilles, et facteurs communs qui font varier ensemble épargne et investissement.

Figure 4. L'énigme de Feldstein-Horioka : les pays qui épargnent le plus sont ceux qui investissent le plus, chez eux. Si le capital circulait librement, le nuage serait horizontal : le taux d'investissement ne dépendrait pas de l'épargne nationale. Il est au contraire presque aligné sur la première bissectrice, en pointillé gris ; la droite estimée, en violet, a une pente de — chaque point d'épargne en plus produit point d'investissement national en plus. Attention : les seize points sont des valeurs illustratives, calibrées pour reproduire la pente de l'article de ; ce n'est pas le tableau original. Le fait est la pente, pas la position d'un point.

Auteur : Robert Lucas (1937-2023) — le paradoxe de 1990

Why Doesn't Capital Flow from Rich to Poor Countries ? (). Le raisonnement. Le capital est rare dans les pays pauvres, donc sa productivité marginale y est élevée ; il devrait s'y précipiter. Avec les paramètres usuels, l'écart de rendement calculé entre l'Inde et les États-Unis en était d'un facteur considérable — et pourtant les flux nets vont plutôt en sens inverse. Les explications. Le capital humain et les infrastructures manquent, ce qui abaisse la productivité du capital physique ; et surtout le risque politique, l'insécurité des droits de propriété et le risque de défaut souverain élèvent le rendement exigé. Ce qu'il faut en retenir. La libre circulation ne suffit pas à faire circuler : ce sont les institutions qui décident où le capital ose aller. La filiation directe : les travaux sur les institutions et le développement, et le débat sur l'aide contre l'investissement privé.

iRemarque

Feldstein-Horioka et Lucas disent la même chose sous deux angles : le capital circule beaucoup en volume et peu en direction. Les mouvements bruts sont gigantesques, mais ils vont surtout d'un pays riche à un autre pays riche, et ils reviennent. Le biais domestique des portefeuilles — la sur-représentation des titres nationaux par rapport à ce que la théorie de la diversification recommanderait — est la troisième formulation de la même observation. Retenir cette convergence vaut mieux que retenir trois anomalies séparées.

6.4 L'instabilité, et ce qui la produit

Auteur : Hyman Minsky (1919-1996) — l'instabilité est endogène

Stabilizing an Unstable Economy (). La thèse. La stabilité engendre l'instabilité. Une longue période sans défaut abaisse la prime de risque perçue, incite à s'endetter davantage et fait passer les agents d'un financement prudent — les revenus couvrent intérêts et principal — à un financement spéculatif — ils ne couvrent que les intérêts — puis à un financement Ponzi, où il faut réemprunter pour payer les intérêts. Le point de retournement. Quand une part suffisante des agents est en position Ponzi, un choc mineur suffit à déclencher des ventes forcées : c'est le « moment Minsky ». Pourquoi c'est décisif. La crise n'est pas un accident venu du dehors, elle est produite par le fonctionnement normal du système. La filiation : la redécouverte de , et toute la politique macroprudentielle.

Figure 5. Les cinq phases d'une bulle : la montée est lente, la chute ne l'est pas. Le prix part de , atteint au onzième trimestre — soit une multiplication par en deux ans et neuf mois —, retombe à trois trimestres plus tard et ne retrouve son point de départ qu'au bout de cinq. Attention : la dissymétrie est le fait que la figure affirme, et elle est mesurable — la hausse vaut de l'ordre de points par trimestre, la baisse de l'ordre de . La branche verte et la branche rouge sont deux courbes distinctes, raccordées au sommet : c'est ainsi que le levier et les appels de marge se lisent, une vente forcée en déclenchant une autre.

Auteur : Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff — huit siècles de crises

This Time Is Different (). La méthode. Une base couvrant soixante-six pays sur huit siècles, qui permet de comparer des épisodes qu'on croyait incomparables. Le résultat. Les crises financières se ressemblent : elles suivent une phase d'endettement rapide et d'entrée de capitaux, s'accompagnent d'une chute durable des prix immobiliers et de l'emploi, et la dette publique augmente en moyenne de plusieurs dizaines de pour cent dans les trois ans qui suivent — l'essentiel venant de l'effondrement des recettes, non des plans de sauvetage. Le titre est l'argument. La formule « cette fois, c'est différent » précède chaque crise, et elle est chaque fois fausse. La réserve à connaître. Leurs résultats sur le lien entre dette publique et croissance ont été contestés, une erreur de tableur ayant été trouvée en ; le travail sur les crises, lui, n'est pas en cause.

Auteur : Eugene Fama (né en 1939) — l'efficience informationnelle

Article de , prix Nobel . La thèse. Un marché est efficient si les prix reflètent à tout instant toute l'information disponible. Il s'ensuit qu'on ne peut pas battre le marché durablement : toute information exploitable est déjà dans le prix. Les trois formes. Faible — l'information passée est intégrée ; semi-forte — l'information publique l'est aussi ; forte — l'information privée également. Ce que cela justifie. La gestion passive, et l'idée qu'un prix de marché est le meilleur estimateur disponible d'une valeur. La difficulté logique. L'efficience ne se teste jamais seule : on teste toujours l'efficience et un modèle d'évaluation, si bien qu'un rejet ne dit pas lequel des deux est faux.

Auteur : Robert Shiller (né en 1946) — les prix bougent trop

Irrational Exuberance (), prix Nobel — la même année que Fama. Le résultat de . La volatilité observée des cours boursiers est bien supérieure à celle que justifierait la variation des dividendes futurs : les prix bougent trop pour être seulement de l'information. L'explication. Des comportements grégaires, des récits qui se propagent, des anticipations extrapolatives : la finance comportementale. L'usage prudent. Shiller ne dit pas que les marchés sont irrationnels en permanence, ni qu'on peut les battre : il dit que les écarts à la valeur fondamentale sont grands et durables. Le couple à retenir. Fama et Shiller récompensés ensemble en , c'est l'aveu que la discipline n'a pas tranché — et une dissertation peut le dire.

ImportantComment une crise devient mondiale

Trois canaux, à distinguer. Le canal des bilans : une banque qui perd sur un actif étranger doit se recapitaliser, donc vendre d'autres actifs et réduire son crédit partout où elle est présente. Le canal de la liquidité : quand la confiance disparaît, les prêts entre banques s'interrompent, y compris entre établissements sains — c'est ce qui a fait d'une crise immobilière américaine une crise du financement en dollars des banques européennes. Le canal des anticipations : les investisseurs retirent leurs fonds des pays qui ressemblent à celui qui a fait défaut, sans examiner leurs comptes. C'est la contagion proprement dite, et elle frappe des pays innocents.

6.5 Réguler un marché sans frontière

Définition 6.4Ratio de solvabilité

Rapport des fonds propres d'une banque à ses actifs pondérés par les risques. Le premier accord de Bâle () l'a fixé à : une banque qui prête à un emprunteur pondéré à doit détenir de fonds propres. La pondération est le nerf du dispositif — un titre d'État était pondéré à zéro, ce qui n'exigeait aucun fonds propre.

Figure 6. Les exigences de fonds propres, de Bâle I à Bâle III : le socle n'a pas bougé, les étages sont neufs. Le minimum dur reste à dans les trois accords — c'est la barre bleue, identique aux trois colonnes. Ce qui change, c'est ce qui se pose dessus : coussin de conservation (), coussin contracyclique ( au maximum) et surcharge pour établissement systémique ( dans l'exemple retenu, le barème allant de à ). Attention : , et non — mais seul le premier étage est exigible en permanence ; les trois autres sont conditionnels, ce que la figure ne peut pas montrer.

Auteur : James Tobin (1918-2002) — du sable dans les rouages

Proposition de , prix Nobel . L'idée. Une taxe de très faible taux sur chaque transaction de change. Le mécanisme visé. Une telle taxe est indolore pour une opération commerciale ou un investissement long, et prohibitive pour un aller-retour spéculatif répété cent fois par jour. Elle discrimine donc par l'horizon, non par le montant. La formule. Jeter « du sable dans les rouages » d'une machine trop bien huilée. Les objections. Elle exige une application universelle, faute de quoi les opérations migrent vers la place non taxée ; et Tobin lui-même a désavoué l'usage qu'en faisaient les mouvements altermondialistes, son objectif étant de rendre de l'autonomie aux politiques nationales, non de lever des recettes. Ce qui en est né : les taxes nationales sur les transactions financières, de portée bien plus étroite.

Repère : Ce qu'on a essayé après 2008

Bâle III (, appliqué à partir de ) : fonds propres de meilleure qualité, coussins, et deux ratios nouveaux — un ratio de levier indépendant des pondérations, et des ratios de liquidité. Établissements systémiques : une liste publiée chaque année, assortie d'une surcharge en capital et de plans de résolution. Chambres de compensation : les dérivés standardisés doivent y passer, pour que la défaillance d'un opérateur ne contamine pas ses contreparties. Contrôle des capitaux : le Fonds monétaire international, qui les condamnait, admet depuis qu'ils puissent être un instrument légitime de gestion des flux.

Méthode : Traiter un sujet sur la globalisation financière

  • Dater et mesurer. La courbe en U interdit de parler d'une ouverture continue : le niveau des années n'est pas retrouvé.
  • Séparer volume et direction. Les flux bruts sont énormes, les flux nets vont peu du riche vers le pauvre — Feldstein-Horioka et Lucas disent cela.
  • Nommer le motif avant de juger une opération : couverture, spéculation ou arbitrage. Le même contrat sert les trois.
  • Ne jamais commenter un notionnel comme s'il s'agissait d'un risque ou d'un flux.
  • Poser l'instabilité comme endogène avec Minsky, puis discuter avec Fama : le désaccord n'est pas tranché, et le dire est un point.
Important

Trois idées à retenir. Un, la globalisation financière n'est pas une pente continue : mesurée par l'ampleur des transferts d'épargne entre pays, elle dessine un U dont la branche droite n'a pas rejoint la gauche. Deux, le marché unifié n'a pas produit l'allocation qu'on en attendait — l'épargne reste largement investie chez elle, et le capital ne descend pas vers les pays pauvres, faute d'institutions qui le protègent. Trois, l'instabilité n'est pas un accident : le levier, les appels de marge et l'endettement en période calme la produisent de l'intérieur, et toute la régulation d'après consiste à en amortir les effets plutôt qu'à en supprimer la cause.

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