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Le théâtre du XVIIᵉ au XXIᵉ siècle

Cours complet · français (première), chapitre 4 · première, français (bac de français)

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Le théâtre est un genre à part : il n'existe pleinement que sur une scène, devant un public. Un texte de théâtre est écrit pour être joué, c'est-à-dire porté par des voix, des corps, des décors et des lumières. C'est là sa double nature : il est à la fois un texte — que l'on peut lire, étudier, analyser comme n'importe quelle œuvre littéraire — et une représentation — un spectacle vivant, différent à chaque soir, à chaque mise en scène. Du théâtre classique de Molière, Corneille et Racine, régi par des règles strictes, jusqu'au théâtre de l'absurde de Beckett et Ionesco où le langage se disloque, la scène n'a cessé de se réinventer pour représenter les passions humaines, faire rire, émouvoir et interroger. Ce chapitre parcourt cette histoire, précise le vocabulaire dramaturgique indispensable et propose deux études de texte pour apprendre à lire une scène.

4.1 Le théâtre : texte et représentation

4.1.1 Un texte fait pour la scène

Le texte de théâtre se distingue du roman ou du poème par son organisation. Il progresse presque exclusivement par la parole des personnages : ce sont eux qui, en parlant, font avancer l'action. L'auteur, lui, s'efface derrière ses créatures ; il n'intervient que dans les didascalies.

Définition 4.1Le vocabulaire du dialogue théâtral
  • Réplique : chaque prise de parole d'un personnage dans le dialogue.
  • Tirade : longue réplique ininterrompue, souvent argumentée ou lyrique.
  • Monologue : un personnage seul en scène parle à voix haute (il exprime ses pensées, délibère).
  • Aparté : quelques mots qu'un personnage dit « à part », entendus du seul spectateur et non des autres personnages.
  • Stichomythie : échange de répliques très brèves, souvent d'égale longueur, qui accélère le rythme (dispute, affrontement).
Définition 4.2Les didascalies

Les didascalies sont les indications scéniques données par l'auteur : elles précisent le décor, les entrées et sorties, les gestes, les tons, l'identité de celui qui parle. Imprimées le plus souvent en italique, elles ne sont pas prononcées mais jouées. Elles constituent le lien direct entre le texte et sa mise en scène.

4.1.2 La double énonciation

Au théâtre, toute parole est adressée deux fois en même temps. C'est la double énonciation, spécificité majeure du genre.

Définition 4.3La double énonciation

Lorsqu'un personnage parle, sa parole s'adresse simultanément :

  • à un autre personnage, sur la scène, dans la fiction (niveau interne) ;
  • à l'auteur qui la fait entendre au spectateur, dans la salle (niveau externe).

Le spectateur en sait donc souvent plus que les personnages : de là naissent l'ironie dramatique, l'aparté et le quiproquo.

4.1.3 La représentation et la mise en scène

Un même texte peut donner naissance à des spectacles très différents. C'est le travail du metteur en scène que d'en proposer une lecture.

Définition 4.4La mise en scène

La mise en scène est l'ensemble des choix qui transforment un texte en spectacle : direction du jeu des acteurs (diction, gestes, déplacements), décor, costumes, lumières, sons, rythme. La scénographie désigne plus précisément l'organisation de l'espace scénique. Le metteur en scène, figure née au XXe siècle, interprète l'œuvre : il l'actualise, la déplace parfois dans le temps ou l'espace.

Figure : Du texte à la scène : qui fait quoi ?
InstanceRôle
Le dramaturgeÉcrit le texte : dialogues et didascalies.
Le metteur en scèneInterprète le texte, dirige les acteurs, conçoit l'espace.
Les comédiensIncarnent les personnages : voix, corps, émotions.
Le scénographeConçoit le décor et l'espace de jeu.
Le spectateurReçoit le spectacle, l'interprète à son tour.

4.2 Les grands genres dramatiques

4.2.1 La comédie

Née pour faire rire, la comédie peint les travers ordinaires des hommes. Chez Molière, elle devient une satire des mœurs : elle corrige les vices en les exposant au ridicule — castigat ridendo mores, « elle corrige les mœurs en riant ».

Définition 4.5Les ressorts du comique

On distingue plusieurs sources du rire :

  • comique de mots : jeux de langage, répétitions, patois, jargon ;
  • comique de gestes : chutes, coups de bâton, grimaces (farce) ;
  • comique de situation : quiproquos, malentendus, cachettes ;
  • comique de caractère : un défaut poussé à l'excès (l'avare, le misanthrope) ;
  • comique de mœurs : critique d'un milieu, d'une classe, d'une époque.

4.2.2 La tragédie

La tragédie met en scène des personnages illustres (rois, princes, héros de la mythologie ou de l'Antiquité) aux prises avec une fatalité qui les dépasse. Déchirés par leurs passions, ils marchent vers une fin funeste, sans pouvoir l'éviter.

Définition 4.6La catharsis

La catharsis (notion héritée d'Aristote) désigne la « purgation des passions » : en éprouvant terreur et pitié devant le malheur du héros, le spectateur se libère de ses propres émotions violentes. La tragédie élève l'âme en montrant la grandeur de l'homme face à son destin.

4.2.3 Le drame

Entre le rire de la comédie et les larmes de la tragédie, le drame mêle les registres et les tons. Le drame romantique du XIXe siècle refuse la séparation des genres et cherche à peindre la vie dans toute sa complexité, mêlant le sublime et le grotesque, le noble et le trivial.

Définition 4.7Le vocabulaire de l'intrigue

Toute pièce se construit selon une progression :

  • l'exposition présente les personnages et la situation ;
  • le nœud est le cœur du conflit, l'obstacle central ;
  • les péripéties sont les rebondissements de l'action ;
  • le coup de théâtre est un renversement soudain et imprévu ;
  • le quiproquo est une méprise (on prend une chose ou une personne pour une autre) ;
  • le dénouement dénoue l'intrigue et clôt la pièce.

4.3 Le théâtre classique du XVII<sup>e</sup> siècle

4.3.1 Le siècle de Louis XIV et la règle des trois unités

Le XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, est l'âge d'or du théâtre français. Le classicisme impose un idéal de mesure, d'ordre et de clarté. Le théâtre se plie à des règles précises, inspirées d'Aristote.

Propriété : La règle des trois unités

La dramaturgie classique exige :

  • l'unité de temps : l'action tient en une seule journée (vingt-quatre heures) ;
  • l'unité de lieu : elle se déroule en un seul endroit ;
  • l'unité d'action : une seule intrigue principale, sans épisodes inutiles.

Boileau la résume : « Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli. »

Définition 4.8Vraisemblance et bienséances

Deux exigences complètent les unités :

  • la vraisemblance : ce qui est montré doit paraître croyable au public ;
  • les bienséances : rien de choquant (violence, mort) ne doit être représenté sur scène ; la mort est racontée, non montrée.

4.3.2 Trois maîtres

◆Théorème 4.9Corneille, Molière, Racine
  • Pierre Corneille (1606--1684) : la tragédie de l'héroïsme et du devoir. Ses héros triomphent de leurs passions par la volonté (Le Cid, 1637 ; Horace, 1640).
  • Molière (Jean-Baptiste Poquelin, 1622--1673) : la comédie de caractère et de mœurs. Il peint les ridicules de son temps (Tartuffe, 1664 ; L'Avare, 1668 ; Le Misanthrope, 1666).
  • Jean Racine (1639--1699) : la tragédie de la passion fatale, où l'amour conduit à la mort (Andromaque, 1667 ; Phèdre, 1677 ; Britannicus, 1669).
Figure : Repères : comédie et tragédie classiques
ComédieTragédie
PersonnagesBourgeois, valets, gens ordinairesRois, princes, héros
RegistreComique, satiriqueTragique, pathétique
FinHeureuse (mariage)Funeste (mort)
ViséeFaire rire, corriger les mœursÉmouvoir, purger les passions
MaîtreMolièreRacine, Corneille

4.4 Évolutions : du XVIII<sup>e</sup> au XXI<sup>e</sup> siècle

4.4.1 Le XVIII<sup>e</sup> siècle : Marivaux et Beaumarchais

Au siècle des Lumières, le théâtre affine l'analyse des sentiments et aiguise sa critique sociale.

◆Théorème 4.10Deux voix des Lumières
  • Marivaux (1688--1763) invente le marivaudage : un langage délicat et subtil où les personnages, en jouant sur les mots, découvrent peu à peu l'amour qu'ils se cachent (Le Jeu de l'amour et du hasard, 1730).
  • Beaumarchais (1732--1799) mêle rire et critique de l'ordre social ; son valet Figaro conteste les privilèges des maîtres (Le Mariage de Figaro, 1784).

4.4.2 Le drame romantique

Au XIXe siècle, les romantiques brisent les règles classiques. Dans la Préface de Cromwell (1827), Victor Hugo réclame la liberté totale de l'art et l'alliance des contraires.

Définition 4.11Sublime et grotesque

Hugo veut réunir sur la scène le sublime (le noble, le beau, l'élevé) et le grotesque (le laid, le trivial, le comique), à l'image de la vie réelle où tout se mêle. Le drame romantique abolit les unités et mélange les registres. La représentation d'Hernani (1830) provoque une véritable « bataille » entre classiques et romantiques.

4.4.3 Le XX<sup>e</sup> siècle : le théâtre de l'absurde

Après les guerres, un théâtre nouveau naît, qui met en scène l'absurdité de la condition humaine et la faillite du langage.

◆Théorème 4.12Le théâtre de l'absurde

Samuel Beckett (En attendant Godot, 1953) et Eugène Ionesco (La Cantatrice chauve, 1950 ; Rhinocéros, 1959) rompent avec l'intrigue traditionnelle. L'action piétine, les personnages attendent sans savoir quoi, le langage tourne à vide en clichés et non-sens. Le théâtre de l'absurde dit l'angoisse d'un monde privé de sens.

4.5 Deux études de texte

Exemple 4.13Une scène de comédie : Molière, L'Avare, IV, 7 (1668)

Harpagon, l'avare, vient de découvrir le vol de sa cassette. Seul en scène, il délire :

« Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. […] Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. »

Analyse. Ce monologue est un sommet du comique de caractère : la passion de l'or est poussée à un tel excès qu'Harpagon confond son argent avec un être aimé (« mon cher ami », « ma joie »). Le comique de mots éclate dans l'accumulation hyperbolique (« assassiné », « coupé la gorge ») : le vol d'argent est vécu comme un meurtre. La double énonciation joue à plein : les personnages ne sont pas là, mais le spectateur, lui, rit de cette démesure et perçoit la satire de l'avarice. Molière exhibe un vice pour mieux le corriger — castigat ridendo mores.

Exemple 4.14Une scène tragique : Racine, Phèdre, I, 3 (1677)

Phèdre avoue à sa confidente Œnone la passion coupable qu'elle éprouve pour son beau-fils Hippolyte :

« Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. […]
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler. »

Analyse. Le registre est tragique et pathétique. La fatalité s'incarne dans la déesse Vénus, qui fait de Phèdre sa « proie » : l'héroïne n'est pas coupable, elle est victime d'une passion qui la dépasse. Les antithèses (« transir et brûler ») et la gradation des sensations (« je rougis, je pâlis ») traduisent le déchirement du corps et de l'âme. Le rythme haletant des vers, coupés par les virgules, mime le trouble. Cette confession, moment de nœud tragique, suscite chez le spectateur la terreur et la pitié : la catharsis est à l'œuvre.

4.6 Méthode

Méthode : Analyser une scène de théâtre : texte et mise en scène

1. Situer la scène. Auteur, œuvre, date, genre (comédie, tragédie, drame). Où se place la scène dans la pièce (exposition, nœud, dénouement) ? Que sait le spectateur que les personnages ignorent ?

2. Étudier le dialogue. Repérer la forme des paroles : répliques, tirade, monologue, aparté, stichomythie. Qui domine ? Le rythme est-il rapide (conflit) ou ample (délibération, lyrisme) ?

3. Analyser la double énonciation. Ce que les personnages se disent et ce que l'auteur fait comprendre au spectateur. Chercher l'ironie dramatique, le quiproquo, l'aparté.

4. Identifier registre et procédés. Comique (mots, gestes, situation, caractère) ou tragique/pathétique (fatalité, passion) ? Relever figures de style, ponctuation, tonalité.

5. Ne pas oublier la mise en scène. Lire les didascalies : décor, gestes, déplacements, tons. Imaginer comment la scène serait jouée — espace, lumières, jeu du corps. Le sens naît aussi de la représentation.

6. Conclure sur la visée. Faire rire et corriger les mœurs ? Émouvoir et purger les passions ? Interroger le spectateur ?

4.7 Bilan

Le théâtre est l'art du langage et du corps mis en jeu devant un public. Genre double, il vit deux fois : dans le texte que l'on lit et dans la représentation qui le fait exister. Du classicisme mesuré du XVIIe siècle, corseté par la règle des trois unités, la vraisemblance et les bienséances, jusqu'au théâtre de l'absurde où le langage lui-même se défait, la scène a traversé les siècles en se réinventant sans cesse, du drame romantique de Hugo au théâtre contemporain.

Propriété : Synthèse du chapitre

  • Le théâtre est texte et représentation : didascalies, mise en scène et jeu des acteurs le font exister sur scène.
  • La double énonciation lie personnages entre eux et auteur au spectateur : elle fonde ironie dramatique, aparté et quiproquo.
  • Trois grands genres : la comédie (faire rire, satiriser les mœurs — Molière), la tragédie (fatalité, passions, catharsis — Corneille, Racine), le drame (mélange des registres — Hugo).
  • Le classicisme (XVIIe) impose les trois unités, la vraisemblance et les bienséances, sous le règne de Louis XIV.
  • Le théâtre évolue : Marivaux et Beaumarchais au XVIIIe, le drame romantique (sublime et grotesque, Hernani, 1830), le théâtre de l'absurde au XXe (Beckett, Ionesco : langage en crise).
  • Analyser une scène, c'est croiser le texte (dialogue, registre, procédés) et la représentation (didascalies, jeu, espace) pour saisir comment le théâtre représente, fait rire, émeut et interroge.

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