Nouvelles frontières, nouveaux territoires et limites de la mondialisation
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 12 · prépa ECG, 1re année
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Deux annonces se sont succédé, et toutes deux se sont révélées fausses. Dans les années , on a proclamé la fin des frontières : le commerce, l'information et le capital allaient dissoudre les lignes tracées sur les cartes. Depuis, on annonce périodiquement la fin de la mondialisation : les chaînes se rompent, les tarifs remontent, les blocs se reforment. Ni l'une ni l'autre n'a eu lieu.
Ce qui s'est produit est plus intéressant, et c'est l'objet de ce chapitre. Les frontières n'ont pas disparu : elles se sont différenciées — ouvertes aux marchandises, fermées aux personnes, redoublées de murs là même où le commerce est le plus dense. Et de nouveaux territoires se sont ouverts, sur lesquels le droit classique n'avait rien prévu : la mer au-delà des côtes, l'espace extra-atmosphérique, le cyberespace. Chacun pose la même question, sous trois formes différentes : à qui appartient ce qui n'appartient à personne ?
La dernière section examine les limites. Non pas pour annoncer une démondialisation — l'expression est trompeuse — mais pour distinguer ce qui ralentit, ce qui se fragmente et ce qui se recompose.
12.1 La frontière n'a pas disparu, elle s'est différenciée
Limite qui sépare deux espaces de souveraineté. Elle est à la fois une ligne tracée et bornée, une institution juridique qui distingue le national de l'étranger, et un filtre qui laisse passer certains flux et en arrête d'autres. Une même frontière peut être ouverte pour un conteneur, entrouverte pour un capital et fermée pour un piéton : c'est cette sélectivité qui la définit aujourd'hui, bien plus que son tracé.
Auteur : Kenichi Ohmae (né en 1943) — le monde sans frontières
Consultant et essayiste japonais, il publie The Borderless World en , puis The End of the Nation State en . La thèse. L'économie mondiale s'organise désormais en régions-États — Californie du Sud, delta de la rivière des Perles, nord de l'Italie — reliées entre elles par-dessus les frontières politiques, qui deviennent des survivances administratives. Ce qui est juste. L'observation d'un fait réel : les régions les plus intégrées au monde le sont souvent plus qu'à leur propre arrière-pays. Ce qui est faux. Le pronostic. Trente ans plus tard, les frontières se sont multipliées, matérialisées et durcies. La filiation est polémique : Ohmae est l'auteur qu'on cite pour montrer qu'un diagnostic exact peut fonder une prévision entièrement démentie.
Auteur : Michel Foucher (né en 1946) — l'obsession des frontières
Géographe et diplomate français, il publie Fronts et frontières en puis L'Obsession des frontières en . La thèse. La frontière n'est pas un archaïsme : c'est une institution jeune, en expansion continue. Depuis , des dizaines de milliers de kilomètres de frontières nouvelles ont été tracées, essentiellement par démembrement d'États. Le concept le plus utile. L'horogenèse : l'étude de la naissance des frontières, de leur tracé, de leur démarcation et de leur acceptation. Une frontière contestée est presque toujours une frontière mal née. Ce qu'il faut retenir pour une dissertation. Il n'y a pas moins de frontières qu'en , il y en a davantage. La filiation : toute l'école française des border studies, et la revue Hérodote.
Auteur : Élisabeth Vallet (née en 1971) — le comptage des murs
Politiste et géographe, elle dirige à Montréal des travaux de recensement des barrières frontalières. La thèse. Le mur frontalier, qu'on croyait disparu avec celui de Berlin, connaît depuis une expansion sans précédent. Le fait à retenir. De l'ordre de quinze barrières frontalières existaient en ; on en compte plus de soixante-dix aujourd'hui — soit un quadruplement en une génération. Le concept le plus utile. Le mur est d'abord un acte de communication intérieure : il est bâti moins pour arrêter des flux, ce qu'il fait mal, que pour montrer à une opinion qu'on agit. La filiation : elle fournit la contre-preuve empirique la plus nette à la thèse d'Ohmae.
Le paradoxe central de ce chapitre tient en une phrase : la même frontière s'ouvre et se ferme selon ce qui la traverse. Le poste-frontière qui laisse passer un camion en quelques minutes refuse un visa au bout de six mois. Ce n'est pas une contradiction, c'est une politique : la sélectivité est l'instrument. Une copie qui écrit « les frontières s'ouvrent » ou « les frontières se ferment » se trompe deux fois ; il faut écrire pour qui.
Repère : Les chiffres de la fermeture
De l'ordre de murs frontaliers en , plus de aujourd'hui (É. Vallet). Frontière entre les États-Unis et le Mexique : km, dont de l'ordre de km bâtis, soit environ un tiers. Espace Schengen : États en , avec des réintroductions temporaires de contrôles depuis . Personnes déracinées de force dans le monde : millions fin , dont millions de réfugiés (HCR) — soit un peu plus du tiers.
Auteur : Bertrand Badie (né en 1950) — la fin des territoires
Politiste français, il publie La Fin des territoires en . La thèse. Le principe territorial — un pouvoir, un sol, une population — perd de sa capacité à organiser les relations internationales : les allégeances, les réseaux et les identités débordent les découpages étatiques. Le concept le plus utile. L'impuissance de la puissance : les moyens matériels les plus considérables échouent devant des problèmes qui ne sont pas territoriaux — une diaspora, un réseau, une opinion. La nuance qu'on oublie, et qui est capitale ici. Badie n'annonce pas la disparition des frontières : il constate que le territoire ne suffit plus à expliquer le pouvoir. Sa thèse et celle de Foucher ne se contredisent donc pas. La filiation : la sociologie des relations internationales, et l'étude des acteurs transnationaux.
12.2 Les nouveaux territoires
12.2.1 La mer : le plus ancien des espaces neufs
Signée à Montego Bay le décembre , entrée en vigueur le novembre — douze ans plus tard — elle est ratifiée par plus de États. Elle découpe l'espace marin en zones emboîtées de droits décroissants, et institue les grands fonds internationaux en « patrimoine commun de l'humanité ». Les États-Unis, qui en appliquent l'essentiel, ne l'ont jamais ratifiée.
Figure 1. Les zones du droit de la mer, à l'échelle horizontale. La mer territoriale mesure unité et la zone économique exclusive : la ZEE est près de dix-sept fois plus large. C'est cette disproportion que la figure sert à montrer, et qu'un schéma à zones d'égale largeur — le plus courant dans les manuels — efface entièrement. La verticale, en revanche, n'est pas à l'échelle : à la même échelle que l'horizontale, la fosse la plus profonde ferait moins d'un tiers d'unité.
Auteur : Hugo Grotius (1583-1645) — la mer est libre
Juriste néerlandais, il publie anonymement Mare Liberum en . La thèse. La mer ne peut être appropriée : elle est inépuisable, elle ne peut être occupée matériellement, et la navigation est un droit naturel commun à tous. L'argument sert alors les intérêts des Provinces-Unies contre le monopole portugais sur les routes des Indes. La controverse, qu'il faut connaître. L'Anglais John Selden lui répond en par Mare Clausum : une mer peut être appropriée comme une terre. Le compromis, qui dure trois siècles. Une bande côtière appropriée — à l'origine la portée d'un boulet de canon, soit trois milles — et la liberté au-delà. La filiation : la convention de est l'héritière directe de ce compromis, avec une bande côtière élargie de trois à deux cents milles.
Figure 2. La mer de Chine méridionale : la ligne en neuf traits, les trois archipels contestés et la limite des milles marins. Les neuf traits, numérotés pour rester comptables, sont tracés en tireté : ils sont revendiqués et approchés, ils ne forment pas une frontière, et la sentence du juillet les a jugés sans fondement juridique. La ligne court loin de la côte chinoise et près de celles des voisins — le haut-fond de James, son point le plus méridional, est à milles marins de la côte malaisienne et à de la côte chinoise. Les trois archipels, eux, ne sont pas dans la même situation : deux couleurs les séparent, et le détail des revendications est en légende.
Repère : La sentence du 12 juillet 2016
Saisi par les Philippines, un tribunal arbitral constitué sous l'égide de la convention de juge que la revendication chinoise fondée sur des « droits historiques » à l'intérieur des neuf traits est sans fondement juridique, et que plusieurs formations occupées sont des rochers ou des hauts-fonds ne générant aucune ZEE. La Chine, qui a refusé de participer à la procédure, n'en reconnaît pas la validité. C'est le meilleur cas d'école du chapitre : une règle sans exécutant est une règle sans effet immédiat, mais elle demeure disponible pour toute négociation ultérieure.
De l'ordre de % du trafic intercontinental de données transite par des câbles sous-marins, dont le réseau représente de l'ordre d'un million et demi de kilomètres. Ces câbles sont posés par des entreprises privées, financés depuis les années en grande partie par les grandes plateformes numériques, et protégés par presque rien : en haute mer, la convention de n'impose qu'une obligation de réparation et une sanction pénale des ruptures intentionnelles. Un espace stratégique majeur y est donc gouverné par un droit conçu à l'époque du télégraphe.
12.2.2 L'espace : un territoire sans propriétaire et déjà encombré
Espace situé au-delà de l'atmosphère, régi par le traité du janvier . Trois principes : non-appropriation — aucun État ne peut revendiquer la souveraineté sur un corps céleste — liberté d'exploration pour tous, et responsabilité de l'État de lancement pour les dommages causés. Le traité ne dit rien de l'exploitation commerciale des ressources, ce qui est aujourd'hui le point de friction.
Figure 3. Les orbites, à l'échelle, mesurées depuis le centre de la Terre. Le rayon de l'orbite géostationnaire vaut fois celui de la Terre ; celui de l'orbite moyenne, fois. Les deux arcs teal, en revanche, sont presque collés au globe : toute l'orbite basse — où se trouvent la station spatiale, l'essentiel de l'observation et la totalité des grandes constellations — occupe unité sur , soit moins de %. La congestion orbitale ne concerne donc pas « l'espace » : elle concerne cette pellicule.
Auteur : Isabelle Sourbès-Verger (née en 1957) — l'espace est une politique
Géographe française, spécialiste des politiques spatiales. La thèse. L'espace n'est pas un milieu technique neutre mais un prolongement des rapports de puissance : les programmes spatiaux se comprennent par les objectifs politiques et industriels des États qui les financent, non par la seule logique de l'exploration. Le concept le plus utile. La distinction entre l'espace comme outil — observation, positionnement, télécommunications, qui servent d'abord des besoins terrestres — et l'espace comme scène — prestige, démonstration de capacité. Ce qu'il faut en retenir. L'orbite basse est aujourd'hui le vrai enjeu, et elle est de plus en plus occupée par des acteurs privés. La filiation : la géopolitique de l'espace, et les débats sur la gouvernance des constellations.
Le nombre de satellites actifs est de l'ordre de en , dont plus de la moitié appartiennent à un seul opérateur privé ; l'Agence spatiale européenne suit par ailleurs de l'ordre de débris de plus de dix centimètres. Donald Kessler a décrit en le scénario qui porte son nom : au-delà d'une certaine densité, une collision en engendre d'autres et l'orbite devient inutilisable pour des générations. Le régime de , qui interdit l'appropriation, n'organise aucune répartition — ce qui rend l'orbite basse justiciable de la « tragédie des communs ».
12.2.3 Le cyberespace : trois couches, trois pouvoirs
Espace créé par l'interconnexion des systèmes d'information. Il n'est pas immatériel : il repose sur des câbles, des routeurs et des centres de données qui sont, eux, posés sur des territoires souverains. C'est de cette double nature — flux mondial, infrastructure localisée — que naissent tous ses problèmes juridiques.
Figure 4. Les trois couches du cyberespace, et ce que chacune permet de faire. L'ordre de lecture est celui de la prise qu'un acteur peut avoir : sur la couche physique on coupe un câble ou l'on saisit un serveur, sur la couche logique on normalise et l'on filtre, sur la couche sémantique on censure et l'on monétise. La couche du bas est la seule posée sur un sol souverain — c'est pourquoi les conflits qui semblent « immatériels » finissent toujours par se régler sur une carte.
Auteur : Frédérick Douzet (née en 1970) — la géopolitique du cyberespace
Géographe française, titulaire d'une chaire consacrée à la cybersécurité, elle prolonge dans Hérodote la démarche de Lacoste (chapitre 1). La thèse. Le cyberespace se lit avec les outils de la géopolitique : il y a des territoires — les couches — des acteurs rivaux, et des représentations concurrentes de ce que devrait être le réseau. Le concept le plus utile. La lecture en couches, qui permet de situer un conflit : une attaque sur un câble, une querelle sur les noms de domaine et une campagne de manipulation informationnelle ne se traitent ni avec les mêmes acteurs ni avec les mêmes règles. Ce qu'il faut savoir. Deux modèles de gouvernance s'opposent : un réseau ouvert géré par des instances techniques multi-acteurs, et un réseau segmenté où chaque État exerce sa souveraineté. La filiation : elle importe dans le numérique la géographie critique de Lacoste.
Figure 5. Sept jalons du droit des espaces communs, –, placés à l'échelle du temps. Le plus long écart vaut quinze ans et se produit deux fois — –, puis – ; entre les deux, trois jalons se succèdent en dix-neuf ans (–). Le plus court écart vaut sept ans, lui aussi deux fois (– et –). La répartition des couleurs est le vrai enseignement : cinq jalons pour la mer, un seul pour l'espace et un seul pour le cyberespace. Les deux territoires les plus récents sont aussi les moins gouvernés — et le jalon spatial date de .
12.3 Les limites : ralentissement, fragmentation, recomposition
Stabilisation, depuis , du rapport entre le commerce mondial et la production mondiale, après trois décennies de hausse rapide. Le terme anglais slowbalisation, popularisé en , désigne ce plateau. Il ne signifie pas un recul du commerce en volume — qui continue de croître — mais la fin de sa croissance plus rapide que celle du produit mondial.
Réorganisation des échanges selon des critères politiques plutôt que de coût : relocalisation, rapprochement chez des voisins, préférence pour des partenaires alliés. Le Fonds monétaire international a estimé en que le coût de long terme d'une fragmentation poussée pourrait atteindre jusqu'à sept pour cent du produit mondial, avec de fortes disparités selon les régions — les économies les plus intégrées étant les plus exposées.
Figure 6. Le trilemme politique de l'économie mondiale, d'après Dani Rodrik. La camisole dorée relie l'hypermondialisation à l'État-nation : les deux tiennent, mais la politique démocratique est bridée, puisque tout gouvernement doit d'abord rassurer les marchés. Le fédéralisme mondial relie l'hypermondialisation à la démocratie : les deux tiennent, mais la décision remonte au-dessus de l'État. Le compromis de Bretton Woods relie l'État et la démocratie : les deux tiennent, au prix d'une ouverture limitée. Aucune combinaison n'est « la bonne » — c'est un choix politique, et la figure sert à le rendre visible.
Auteur : Dani Rodrik (né en 1957) — le trilemme
Économiste turc, professeur aux États-Unis, il publie The Globalization Paradox en . La thèse. Hypermondialisation, État-nation et politique démocratique forment un trio impossible : on peut en tenir deux, jamais les trois. Le concept le plus utile. Le trilemme lui-même, parce qu'il transforme un débat idéologique en question de choix explicite — à quoi consent-on à renoncer ? La nuance qu'on oublie. Rodrik ne prône ni le protectionnisme ni la fermeture : il défend une mondialisation modérée, laissant aux États une marge de politique intérieure. La filiation : les débats sur la réforme de l'OMC, sur les clauses de sauvegarde, et toute la littérature récente sur la fragmentation.
, la pandémie. Le commerce mondial de marchandises recule de % en volume (OMC), avant de rebondir dès . La rupture révèle la dépendance à des fournisseurs uniques sur des produits critiques. , la guerre en Ukraine. Le gaz cesse d'être une commodité pour redevenir une arme ; l'Europe reconstruit en dix-huit mois une carte d'approvisionnement qu'elle croyait figée pour trente ans. -, la mer Rouge et Panama. Deux passages contraints simultanément, l'un par un conflit, l'autre par une sécheresse (chapitre 10). Dans les trois cas, la réponse n'a pas été la fermeture mais la réorganisation : autre fournisseur, autre route, autre stock. C'est exactement ce que « démondialisation » ne décrit pas.
Méthode : Traiter un sujet sur « les limites de la mondialisation »
- Distinguer les trois mots. Ralentissement (le rapport commerce/production plafonne), fragmentation (les flux se réorientent selon des critères politiques), démondialisation (le commerce recule en volume). Seuls les deux premiers sont attestés.
- Chercher la limite physique. Détroit, câble, orbite, ressource : les limites les plus dures ne sont pas économiques.
- Chercher la limite politique. Le trilemme de la figure 6 est l'outil : quel sommet le pays étudié a-t-il sacrifié ?
- Chercher la limite juridique. La figure 5 montre où le droit manque : l'espace et le cyberespace n'ont qu'un jalon chacun.
- Conclure sur une recomposition, pas sur une fin. Aucun des chocs récents n'a produit de fermeture : tous ont produit un redéploiement.
Trois choses à retenir de ce chapitre. Un : les frontières n'ont pas disparu, elles se sont différenciées et multipliées — de l'ordre de quinze murs en , plus de soixante-dix aujourd'hui. Deux : les nouveaux territoires — mer, espace, cyberespace — posent tous la même question, celle de la propriété de ce qui n'appartient à personne, et le droit y est très inégalement avancé : cinq jalons pour la mer, un pour chacun des deux autres. Trois : les limites de la mondialisation sont d'abord politiques. Le trilemme de Rodrik énonce le choix, il ne le tranche pas — et aucune copie sérieuse ne le tranchera à sa place.
Repère : Dates et chiffres à retenir pour ce chapitre
Grotius — Selden — Genève — le traité de l'espace — le syndrome de Kessler — Montego Bay — Ohmae — l'entrée en vigueur de la CNUDM — Badie — Budapest — Rodrik — juillet la sentence arbitrale — l'accord BBNJ. Chiffres : , et milles marins ; débris spatiaux de plus de dix centimètres (ESA, ) ; % du trafic intercontinental par câble ; de à plus de murs frontaliers depuis (É. Vallet) ; millions de déracinés dont millions de réfugiés (HCR, ) ; % de commerce en volume en (OMC) ; jusqu'à % du produit mondial comme coût d'une fragmentation poussée (FMI, ).