Les ressources, un enjeu stratégique
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 14 · prépa ECG, 1re année
Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre
Une ressource n'existe pas dans la nature. Le pétrole a suinté pendant des millénaires sous les yeux de peuples qui n'y voyaient qu'un poison ; l'uranium n'était qu'un colorant pour verrerie avant ; le lithium ne valait rien avant la batterie. Ce qui fait d'une substance une ressource, c'est un besoin, une technique et un prix — trois choses qui changent.
Cette remarque, qui paraît philosophique, est en réalité l'outil le plus pratique du chapitre. Elle explique pourquoi les réserves mondiales de pétrole ont augmenté pendant cinquante ans alors qu'on en consommait chaque jour ; pourquoi la géographie de la puissance s'est déplacée du charbon vers le pétrole puis vers les métaux ; et pourquoi la question stratégique n'est presque jamais « en reste-t-il ? » mais « qui tient le passage, le raffinage et le prix ? ».
14.1 Ce qu'on appelle une ressource
Auteur : Erich Zimmermann (World Resources and Industries, 1933) — la ressource n'est pas, elle devient
Économiste allemand émigré aux États-Unis. La thèse, tenant en une formule : resources are not, they become — les ressources ne sont pas, elles deviennent. Une substance ne devient ressource que si une technique sait l'extraire, un usage la réclame et un prix rend l'opération viable. Le concept le plus utile. La théorie fonctionnelle des ressources : une ressource est une relation entre un milieu, une société et un savoir-faire, jamais une propriété du sol. La conséquence. Un stock physique inchangé peut voir sa valeur stratégique s'effondrer ou exploser sans qu'un gramme de matière ait bougé. La filiation : toute la géographie des ressources part de là, et notamment la distinction entre ressource et réserve exposée ci-dessous.
La ressource désigne l'ensemble de la matière présente dans la croûte terrestre, connue ou non, exploitable ou non. La réserve en est la part que l'on a localisée et que l'on sait extraire à un coût inférieur au prix courant : c'est une catégorie technico-économique, pas géologique. La production est le flux annuellement extrait. Une réserve se déplace donc avec le prix, la technique et le droit — pas avec la géologie.
Figure 1. Les quatre cases de la matière souterraine, et les deux mouvements qui alimentent les réserves. Une seule case sur quatre — la case teal — porte le nom de « réserve prouvée ». Les deux flèches rouges disent d'où viennent les réserves nouvelles : de la hausse du prix ou du progrès technique, qui font basculer la case orange ; de l'exploration, qui fait basculer la case bleue. Aucune des deux flèches n'est géologique : c'est pourquoi les réserves prouvées peuvent croître pendant qu'on consomme.
Le contresens le plus fréquent de tout le programme : « au rythme actuel, il reste années de pétrole ». Ce chiffre est le rapport réserves/production, et il ne mesure pas une durée. Il a oscillé autour de quarante à cinquante ans pendant des décennies — parce que le numérateur augmentait à mesure que le dénominateur était consommé. La figure 1 explique pourquoi : le numérateur est une catégorie économique. Un tel ratio se commente, il ne se prend jamais pour une date d'épuisement.
Auteur : Harold Hotelling (1895-1973) — la rente de rareté
Mathématicien et économiste américain, il publie en The Economics of Exhaustible Resources. La thèse. Le propriétaire d'un stock épuisable arbitre entre extraire aujourd'hui et laisser en terre. À l'équilibre, le prix net du coût d'extraction — la rente — doit croître au taux d'intérêt, sans quoi il aurait intérêt à tout vendre tout de suite ou à tout garder. Le concept le plus utile. La rente de rareté : la part du prix qui ne rémunère aucun travail, mais la seule possession du gisement. C'est elle que se disputent l'État, la firme et la population locale. L'objection empirique. Les prix réels des matières premières n'ont pas suivi cette trajectoire croissante : le progrès technique et les découvertes ont repoussé la contrainte. C'est le sens du pari de , où le biologiste Paul Ehrlich, convaincu de l'épuisement prochain des métaux, mise contre l'économiste Julian Simon sur le prix réel de cinq d'entre eux à dix ans — en , les cinq avaient baissé et Ehrlich dut payer. Le pari ne prouve pas que les ressources sont infinies : il prouve qu'à l'horizon d'une décennie, le prix mesure la disponibilité économique, non la quantité physique. La filiation : toute l'économie des ressources épuisables, et le débat sur la taxation des rentes minières.
Auteur : Thomas Malthus (1766-1834) — la population contre les subsistances
Pasteur et économiste britannique, Essai sur le principe de population (). La thèse. La population croît selon une progression géométrique quand les subsistances ne croissent que selon une progression arithmétique ; l'écart se referme par la misère, la maladie et la guerre — les « obstacles destructifs ». Le concept le plus utile. L'idée d'un plafond de subsistance imposé par la terre disponible, matrice de tous les raisonnements ultérieurs sur les limites. Ce qui l'a démenti. Il n'a prévu ni la révolution agricole, ni les engrais de synthèse, ni la transition démographique qui fait baisser la fécondité avec le développement. La filiation : le néo-malthusianisme des années -, et la critique adressée au rapport Meadows.
Auteur : Ester Boserup (1910-1999) — la contrainte fait l'innovation
Économiste danoise, The Conditions of Agricultural Growth (). La thèse. Malthus a inversé la causalité. Ce n'est pas la production agricole qui commande la population : c'est la pression démographique qui oblige à intensifier — jachères raccourcies, irrigation, outils, engrais. Le concept le plus utile. L'intensification induite : la rareté est un aiguillon avant d'être une fatalité. La limite. L'intensification a elle-même des coûts — érosion des sols, pollution des eaux, dépendance aux intrants — que Boserup ne comptabilise pas. La filiation : elle fournit l'objection standard à toute prophétie d'épuisement, et rejoint Simon contre Ehrlich.
Auteur : Donella Meadows (1941-2001) — les limites de la croissance
Scientifique américaine, première signataire du rapport commandé par le Club de Rome et publié en sous le titre The Limits to Growth (Halte à la croissance ?). La thèse. Un modèle de simulation (World3) couple population, production, alimentation, ressources et pollution ; dans la plupart des scénarios explorés, la croissance matérielle bute au cours du XXIe siècle non sur une pénurie unique mais sur l'accumulation des contraintes. Le concept le plus utile. Le dépassement suivi d'effondrement : un système à inertie longue franchit sa limite avant de la percevoir, parce que les signaux arrivent en retard. Ce que le rapport NE dit pas, et qu'on lui prête constamment : il n'annonce aucune date d'épuisement, et surtout pas « la fin du pétrole en l'an ». Il explore des scénarios conditionnels — attribuer à un modèle une prophétie qu'il n'a pas faite est la manière la plus rapide de perdre la confiance d'un correcteur. La filiation : le rapport a fondé la modélisation prospective environnementale, et fournit la moitié « limites » du débat dont Boserup et Simon tiennent l'autre.
14.2 L'énergie : la finitude mise à l'épreuve
Le mix énergétique est la répartition des sources dans la consommation d'énergie primaire d'un pays ou du monde. L'intensité énergétique est la quantité d'énergie consommée par unité de PIB : elle mesure l'efficacité avec laquelle une économie convertit l'énergie en valeur. Une intensité qui baisse n'implique pas une consommation qui baisse, si le PIB croît plus vite.
Un ordre de grandeur à connaître et à savoir dater : les énergies fossiles — pétrole, charbon, gaz — représentaient encore environ % de la consommation mondiale d'énergie primaire en , contre de l'ordre de % au début des années (Energy Institute, Statistical Review of World Energy, ). Le recul de la part est réel — six points environ en une vingtaine d'années — mais la consommation fossile en volume a, elle, continué d'augmenter sur la période. Part et volume ne disent pas la même chose : préciser lequel des deux on commente est une exigence minimale.
Auteur : Marion King Hubbert (1903-1989) — la courbe en cloche
Géophysicien américain, employé de la Shell, il présente en un modèle de production pétrolière. La thèse. La production d'un champ, d'un pays ou du monde suit une courbe en cloche : elle croît, atteint un maximum lorsque la moitié environ du récupérable est extraite, puis décline. La prévision. Il annonce un pic de la production états-unienne entre et : la production de brut des États-Unis culmine effectivement autour de millions de barils par jour en , puis décline pendant près de quarante ans (EIA). Ce qui l'a pris en défaut. Il raisonne sur un récupérable fixe. La fracturation hydraulique associée au forage horizontal a fait basculer dans les réserves des roches jusque-là inexploitables — la flèche orange de la figure 1. La filiation : tous les débats sur le « pic pétrolier », et leur déplacement récent du pic de production vers le pic de demande.
Figure 2. La cloche de Hubbert et la production états-unienne de brut, –. Le tracé teal donne les moyennes annuelles de l'EIA, arrondies au dixième. Il monte jusqu'à millions de barils par jour en — le pic annoncé, et le seul point où le modèle et les faits coïncident — puis tombe à en , soit près de la moitié en trente-huit ans. Il remonte ensuite à en , dépassant d'environ un tiers le pic de . La courbe orange est une cloche symétrique tracée à titre de principe, et non la courbe publiée en : elle sert à montrer que le modèle décrit correctement la première moitié de l'histoire et manque entièrement la seconde.
Auteur : Vaclav Smil (né en 1943) — les transitions énergétiques sont lentes
Chercheur tchéco-canadien, auteur d'une {œ}uvre considérable sur l'énergie et les matériaux. La thèse. Les grandes transitions énergétiques s'étalent sur des générations, parce qu'elles supposent de renouveler des infrastructures lourdes, longuement amorties. Le concept le plus utile. Le caractère additif des transitions passées : le charbon n'a pas fait disparaître le bois, le pétrole n'a pas fait disparaître le charbon. Chaque source nouvelle s'est ajoutée aux précédentes, et la consommation totale a crû. La conséquence stratégique. Une transition qui substitue au lieu d'ajouter serait un fait historiquement inédit — ce qui ne la rend pas impossible, mais interdit de la traiter comme acquise. La filiation : Smil est la référence obligée pour tempérer les annonces de basculement rapide, sans pour autant fournir un argument contre l'action.
Fondée à Bagdad en par cinq États — Arabie saoudite, Irak, Iran, Koweït, Venezuela — l'Organisation des pays exportateurs de pétrole naît d'un constat : les prix étaient fixés par les grandes compagnies occidentales, pas par les pays détenteurs du sous-sol. Son arme est le quota de production, qui agit sur le prix par l'offre. Son moment est : la guerre du Kippour et l'embargo décidé par les pays arabes producteurs font quadrupler le prix du brut en quelques mois, puis -, où la révolution iranienne le fait encore environ tripler. Sa limite est le passager clandestin : chaque membre gagne à dépasser discrètement son quota, ce qui a plusieurs fois fait s'effondrer la discipline — spectaculairement lors du contre-choc de . Son adaptation est le format dit OPEP+, qui associe depuis des producteurs non membres, dont la Russie, pour peser sur un marché où l'organisation seule ne fait plus la loi.
14.3 L'appropriation : gisements, détroits, routes
Figure 3. Producteurs d'hydrocarbures, goulets maritimes et principales routes. En brun, les dix premiers producteurs de pétrole en ; en orange, quatre grands producteurs de gaz naturel qui n'y figurent pas. Les sept goulets, en rouge, sont numérotés d'ouest en est et portent leur transit quotidien ; les quatre routes, en teal, sont orientées dans le sens du flux. Ce que la carte donne à voir n'est pas la richesse du sous-sol mais la disjonction entre les lieux de production et les lieux de consommation, et le très petit nombre de passages qui les relient. Deux d'entre eux commandent presque tout : Malacca et Ormuz voient passer chacun de l'ordre du quart et du cinquième d'une consommation mondiale de liquides d'environ millions de barils par jour — et l'on n'additionne pas ces parts, car un même baril du Golfe destiné à l'Asie orientale franchit les deux. C'est ce petit nombre — et non la dimension des détroits, ni la nationalité de leurs riverains — qui en fait des objets stratégiques. Deux mises en garde que la carte impose : la Chine est à la fois l'un des dix premiers producteurs et le premier importateur mondial, ce qui interdit de lire la couleur comme une autonomie ; et le contournement par le cap de Bonne-Espérance, quatrième route, n'existait pas à ce niveau avant la fin de .
Passage maritime obligé dont la fermeture, même brève, renchérit fortement les échanges parce qu'aucune route de substitution n'existe à coût comparable. Trois conditions le caractérisent : un trafic considérable, l'absence d'alternative bon marché, et la capacité matérielle d'un acteur à l'interdire. Le contournement se paie en jours de mer, en carburant et en prime d'assurance : c'est ce surcoût, et non la géométrie, qui fait le pouvoir du détroit.
Repère : Quelques ordres de grandeur, à citer avec leur source
D'après l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA, estimations pour ), les transits quotidiens de pétrole et de produits pétroliers s'élevaient approximativement à : Malacca millions de barils par jour ; Ormuz ; Suez et l'oléoduc SUMED ; Bab el-Mandeb . Rapporté à une consommation mondiale de liquides de l'ordre de millions de barils par jour, Ormuz représente donc environ un cinquième de la consommation mondiale. Ces flux sont volatils : les attaques contre la navigation en mer Rouge à partir de la fin de ont fait chuter le trafic de Bab el-Mandeb et de Suez, dérouté vers le cap de Bonne-Espérance.
Le détournement du trafic de la mer Rouge vers le cap de Bonne-Espérance, à partir de la fin de , illustre les trois effets d'une fermeture de goulet. Un effet de distance : le contournement de l'Afrique allonge de plusieurs milliers de milles marins la liaison Asie-Europe, soit une à deux semaines de mer supplémentaires. Un effet de capacité : à flotte constante, des navires plus longtemps en mer transportent moins par an, ce qui raréfie l'offre de transport et fait monter les taux de fret. Un effet d'assurance : la prime de risque de guerre grimpe avant même tout incident, sur la seule annonce. Le troisième effet est le plus instructif — le risque de fermeture agit avant la fermeture, ce qui fait du détroit un instrument de pression permanent, utilisable sans être employé.
14.4 Les métaux : le goulet s'est déplacé vers l'usine
Figure 4. Extraction et raffinage de trois métaux de la transition : où se trouve le goulet. Pour chacun des trois métaux, la barre du haut donne la répartition de l'extraction et celle du bas la répartition du raffinage. Lisez la part de la Chine, en rouge, d'une barre à l'autre. Terres rares : d'environ % à l'extraction à environ % au raffinage. Lithium : d'environ % à environ %. Cobalt : une part d'extraction négligeable — le gisement est congolais à près de trois quarts — contre environ % du raffinage. La domination ne se lit donc pas au sol : elle se lit à l'usine. (Sources : USGS pour l'extraction, AIE pour le raffinage ; parts arrondies.)
Matière dont l'approvisionnement présente à la fois une importance économique élevée et un risque de rupture significatif. Le risque tient moins à la rareté géologique qu'à trois facteurs : la concentration géographique de l'offre, la stabilité des pays fournisseurs, et l'existence ou non de substituts. La criticité est donc une propriété de la chaîne d'approvisionnement, pas du minerai.
Ne dites jamais que les terres rares sont rares. Ces dix-sept éléments sont relativement abondants dans la croûte terrestre — le cérium y est plus commun que le cuivre. Ce qui est rare, c'est leur concentration en gisements exploitables, et surtout la séparation : les terres rares s'y trouvent mélangées entre elles et se séparent par des centaines d'étapes chimiques coûteuses et polluantes. La domination chinoise s'est construite là, sur une capacité industrielle et sur une tolérance environnementale, non sur une dotation géologique exceptionnelle.
À l'automne , à la suite d'un incident maritime près des îles Senkaku/Diaoyu, les livraisons chinoises de terres rares vers le Japon sont brutalement ralenties. L'effet immédiat est une envolée des prix et une panique dans l'industrie japonaise, très dépendante de ces éléments. L'effet durable est plus intéressant : l'épisode déclenche des programmes de diversification et de recyclage, la réouverture de mines hors de Chine, et l'inscription des terres rares sur toutes les listes de matières critiques. Le résultat, quinze ans plus tard, est instructif : la dépendance à l'extraction chinoise a reculé, celle au raffinage beaucoup moins — c'est précisément l'écart que montre la figure 4. Ouvrir une mine prend quelques années ; bâtir une filière de séparation, davantage.
14.5 Les ressources renouvelables et la question des communs
Auteur : Garrett Hardin (1915-2003) — la tragédie des communs
Écologue américain, article célèbre paru dans Science en sous le titre The Tragedy of the Commons. La thèse. Sur un pâturage ouvert à tous, chaque éleveur a intérêt à ajouter une bête : il en encaisse tout le bénéfice et n'en supporte qu'une fraction du coût, réparti sur l'ensemble. La somme des rationalités individuelles détruit la ressource. Le concept le plus utile. La divergence entre coût privé et coût collectif, dont la surpêche est le cas d'école : la FAO estime que plus d'un tiers des stocks halieutiques mondiaux sont exploités au-delà des limites biologiques (rapport SOFIA, ), et la haute mer est juridiquement un libre accès. L'erreur de vocabulaire, décisive. Hardin décrit un libre accès, non un commun : un commun est par définition doté de règles et d'ayants droit. Cette confusion a longtemps servi à justifier qu'il n'y aurait que deux issues, la privatisation ou l'État. La filiation : Ostrom, qui le réfute.
Auteur : Elinor Ostrom (1933-2012) — les communs se gouvernent
Politiste américaine, prix Nobel d'économie — la première femme à le recevoir — pour Governing the Commons (). La thèse. Contre Hardin, elle documente des centaines de cas où des communautés gèrent durablement une ressource partagée — irrigation, pâturages d'altitude, pêcheries côtières, forêts — sans privatisation ni administration centrale. Le concept le plus utile. Ses principes de conception : frontières claires de la ressource et du groupe, règles adaptées au milieu local, participation des usagers à leur définition, surveillance mutuelle, sanctions graduées, mécanismes de résolution des conflits peu coûteux, reconnaissance par l'autorité supérieure. La limite qu'elle reconnaît. Ces dispositifs fonctionnent d'autant mieux que le groupe est identifiable et le milieu circonscrit ; les transposer à l'atmosphère est autrement difficile. La filiation : la gouvernance polycentrique, et une bonne partie des travaux sur les régimes environnementaux internationaux.
Un bien commun est rival — ce qu'un usager prélève, un autre ne l'a plus — et difficilement excluable : il est coûteux d'en interdire l'accès. Stocks de poissons, nappes phréatiques, pâturages en relèvent. Le libre accès est le cas dégradé où aucune règle ni aucun ayant droit n'est défini : c'est là, et là seulement, que le scénario de Hardin se réalise. Un commun bien gouverné n'est pas un libre accès.
Figure 5. Un bassin fluvial partagé entre trois États, et l'asymétrie qu'il installe. Le trait bleu passe de la plus forte à la plus faible épaisseur entre le premier et le dernier segment : c'est le débit qui décroît, sous l'effet du barrage puis des prélèvements. L'asymétrie est physique et non négociée : l'État d'amont peut agir sur l'État d'aval sans franchir sa frontière, tandis que l'inverse est impossible. C'est pourquoi les conflits de bassin se règlent par des traités de partage du débit — ou ne se règlent pas.
Le Nil. L'Égypte tire du fleuve la quasi-totalité de son eau douce et s'appuie sur des accords anciens, dont celui de conclu avec le Soudan, auxquels l'Éthiopie n'est pas partie. Cette dernière a engagé en la construction du Grand barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, dont le remplissage a commencé en : le litige porte moins sur l'existence de l'ouvrage que sur la vitesse de remplissage et sur la gestion en période de sécheresse. Le Tigre et l'Euphrate. Les grands aménagements turcs en amont réduisent le débit parvenant en Syrie et en Irak, sans traité global de partage. Le Mékong. Les barrages construits sur le cours supérieur modifient le régime des crues dont dépendent la pêche et la riziculture en aval, et la commission du Mékong () ne réunit que les États de l'aval. Le point commun : dans les trois cas, l'amont a construit avant de négocier, ce qui transforme un projet en fait accompli.
La malédiction des ressources (Auty, ; travaux empiriques de Sachs et Warner, ) désigne la corrélation observée entre l'abondance d'exportations de matières premières et de moindres performances de croissance à long terme. Trois canaux l'expliquent. Le syndrome hollandais (Corden et Neary, , d'après l'expérience néerlandaise du gaz de Groningue) : les devises affluent, la monnaie s'apprécie, l'industrie exportatrice perd sa compétitivité. La volatilité des cours, qui rend les recettes publiques imprévisibles. La captation de la rente, qui nourrit la corruption, dispense l'État de lever l'impôt et affaiblit ainsi le lien de redevabilité envers les citoyens. Rien n'y est automatique : la Norvège, l'Australie, le Botswana ou le Chili exportent massivement sans présenter ce tableau. Ce n'est donc pas la ressource qui condamne, ce sont les institutions qui l'encadrent — ou ne l'encadrent pas.
14.6 Qui capte la rente ?
Figure 6. Six acteurs autour d'un gisement, et deux oppositions frontales. Les six flèches pleines partent du gisement : toutes ces familles tirent quelque chose de la même rente, ce qui est la définition même d'un enjeu stratégique. Les deux tirets rouges relient les couples les plus régulièrement en conflit : l'État producteur et les populations riveraines, qui se disputent l'usage du sol et la redistribution ; la firme et l'État consommateur, dont les intérêts divergent dès que la sécurité d'accès coûte plus qu'elle ne rapporte. Aucun trait ne relie l'État producteur à l'État consommateur : leur relation passe par le marché, jamais directement.
Méthode : Traiter un sujet « ressources », et analyser un goulet
- Commencer par Zimmermann. Dire ce qui fait de cette substance une ressource aujourd'hui : quelle technique, quel usage, quel prix. Le sujet est daté avant d'être localisé.
- Distinguer ressource, réserve et production. Un chiffre de réserves n'a de sens qu'avec le prix qui le fonde.
- Suivre la chaîne, pas le seul gisement. Extraire, transporter, transformer, recycler : le goulet est rarement au premier maillon.
- Devant un détroit, mesurer le flux et le dater, chercher la route de rechange et son coût, nommer qui peut fermer — puis regarder la terre : on ne tient pas un détroit avec une flotte seule, il faut tenir ses rives (l'objection de Spykman à Mahan, chapitre 1).
- Nommer les acteurs et le partage de la rente (figure 6). Un sujet de ressources est un sujet de répartition.
- Dater et sourcer. Ces chiffres vieillissent vite : devant une valeur incertaine, donner l'ordre de grandeur et la tendance.
Repère : Dates à retenir pour ce chapitre
Malthus — Hotelling — Zimmermann — le modèle de Hubbert — découverte du gaz de Groningue — fondation de l'OPEP — Boserup — Hardin — pic pétrolier des États-Unis — rapport Meadows — premier choc pétrolier — - second choc — syndrome hollandais (Corden et Neary) et convention de Montego Bay sur le droit de la mer — contre-choc — Ostrom — malédiction des ressources (Auty) — crise des terres rares — format OPEP+.
Retenez trois choses de ce chapitre. Un, une ressource est une relation, pas une substance : la réserve est une catégorie technico-économique, et c'est pourquoi elle grandit pendant qu'on consomme (figures 1 et 2). Deux, la puissance ne tient pas au sol mais aux goulets — maritimes hier, industriels aujourd'hui : le raffinage des métaux est le détroit d'Ormuz du XXIe siècle (figures 3 et 4). Trois, toute ressource pose une question de partage — entre États riverains d'un bassin, entre usagers d'un commun, entre ayants droit d'une rente (figures 5 et 6). C'est cette question, et non la quantité restante, qui fait le sujet.