Les défis géopolitiques et géoéconomiques du changement climatique
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 15 · prépa ECG, 1re année
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Le changement climatique est le problème le plus difficile que la géopolitique ait eu à traiter, et il l'est pour une raison structurelle : le lieu de l'émission et le lieu du dommage ne coïncident pas. Une tonne de CO émise à Shanghai, à Houston ou à Lille produit exactement le même effet sur le climat de Tuvalu. Aucun État ne peut se protéger seul, aucun ne peut être exclu du bénéfice de l'effort des autres, et chacun a donc intérêt à ce que les autres agissent d'abord.
Trois questions organisent le chapitre. Que sait-on du phénomène, et par quelle institution ? Comment les États ont-ils tenté de s'accorder, et pourquoi la méthode a-t-elle changé du tout au tout entre et ? Et enfin : puisque les responsabilités, les vulnérabilités et les capacités d'action sont inégales, comment se partagent l'effort et la facture ?
15.1 Le fait, et l'institution qui l'établit
Auteur : Joseph Fourier (1768-1830) — la chaleur retenue
Mathématicien et physicien français. Dans un mémoire de sur les températures du globe, il pose la question qui fonde le sujet : pourquoi la Terre est-elle plus chaude que ne le prévoit le seul rayonnement solaire reçu ? La thèse. L'atmosphère laisse passer la lumière du Soleil mais freine la sortie de la chaleur rayonnée par le sol. Ce qu'il faut savoir. Fourier ne parle pas encore de CO ; il identifie le mécanisme, pas son agent. La filiation : Tyndall mesure en l'absorption infrarouge de la vapeur d'eau et du gaz carbonique, puis Arrhenius chiffre.
Auteur : Svante Arrhenius (1859-1927) — le premier calcul
Chimiste suédois, prix Nobel . En , il publie le premier calcul de l'effet d'un changement de teneur atmosphérique en gaz carbonique sur la température du globe. La thèse. Doubler la concentration de CO élèverait la température moyenne de plusieurs degrés — un ordre de grandeur que plus d'un siècle de travaux n'a pas démenti. Le concept le plus utile. La sensibilité climatique : la hausse de température associée à un doublement de la concentration, encore aujourd'hui le paramètre central des projections. Le détail qui frappe. Arrhenius voyait dans ce réchauffement une perspective plutôt favorable pour un Suédois. Le fait scientifique est ancien ; sa lecture comme problème est récente. La filiation : de ce calcul à main levée aux modèles de circulation générale, la chaîne est continue.
Figure 1. Le bilan radiatif de la planète, et le déséquilibre qui la réchauffe. Sur environ watts par mètre carré reçus au sommet de l'atmosphère, une centaine repartent aussitôt, réfléchis. Le reste chauffe la surface, qui rayonne dans l'infrarouge — et c'est ce rayonnement-là que la couche teal — CO, méthane, protoxyde d'azote, vapeur d'eau — intercepte puis renvoie partiellement vers le sol. La flèche violette est la seule qui compte pour le réchauffement : elle figure le déséquilibre, de l'ordre de watt par mètre carré (GIEC, AR6, ), soit un peu plus de trois millièmes du flux entrant. Un écart de trois millièmes, maintenu pendant des décennies, suffit.
L'effet de serre est le mécanisme par lequel certains gaz de l'atmosphère absorbent le rayonnement infrarouge émis par la surface et en renvoient une partie vers le sol ; sans lui, la Terre serait glacée. Le forçage radiatif est la perturbation, en watts par mètre carré, qu'une modification de l'atmosphère impose au bilan d'énergie. Le CO équivalent convertit les autres gaz — méthane, protoxyde d'azote — en la quantité de CO qui produirait le même effet sur un horizon donné, conventionnellement cent ans. Le choix de cet horizon n'est pas neutre : il minore le méthane, très puissant mais de courte durée de vie.
Auteur : Charles David Keeling (1928-2005) — la courbe qui a rendu le fait indiscutable
Géochimiste américain. À partir de , il mesure en continu la concentration de CO atmosphérique à l'observatoire du Mauna Loa, à Hawaï. La thèse, qui n'en est pas une : c'est une mesure, obstinément répétée. Le résultat. La courbe de Keeling montre une oscillation saisonnière — la végétation de l'hémisphère nord respire — superposée à une montée régulière et sans ambiguïté. Le fait à retenir. La concentration est passée d'environ parties par million avant l'ère industrielle à environ ppm dans les années (NOAA), soit une hausse de l'ordre de cinquante pour cent. La filiation : c'est cette série qui a fait passer le sujet de l'hypothèse à l'observation, et sans laquelle aucune négociation n'aurait eu d'objet.
Concentration : ppm avant l'industrialisation, ppm dans les années (NOAA), soit environ %. Réchauffement : environ °C pour la décennie - par rapport à - (GIEC, AR6, ) ; l'année a été la première année civile mesurée au-dessus de °C (OMM, ), sans que l'objectif de Paris, qui porte sur une moyenne pluriannuelle, soit pour autant formellement dépassé. Émissions : de l'ordre de milliards de tonnes de CO par an, dont environ d'origine fossile (Global Carbon Project, ). Mer : environ cm entre et , et un rythme récent plusieurs fois supérieur à la moyenne du siècle (GIEC, AR6).
L'atténuation agit sur la cause : réduire les émissions, accroître les puits de carbone. Ses bénéfices sont mondiaux, différés, et profitent à tous — y compris à ceux qui n'ont rien payé. L'adaptation agit sur les conséquences : digues, variétés résistantes, alerte précoce, urbanisme. Ses bénéfices sont locaux, rapides, et profitent à celui qui paie. Cette asymétrie explique à elle seule pourquoi l'adaptation avance plus facilement que l'atténuation, et pourquoi elle ne peut pas s'y substituer.
Auteur : Paul Crutzen (1933-2021) — l'Anthropocène
Chimiste de l'atmosphère néerlandais, prix Nobel pour ses travaux sur la destruction de la couche d'ozone. La thèse. Il popularise en , avec Eugene Stoermer, le terme d'Anthropocène : l'humanité serait devenue une force géologique, au point de mériter une époque à son nom. L'intérêt du concept. Il change l'échelle du problème — non plus une pollution, mais un changement d'état du système Terre. Les réserves à connaître. Le terme n'a pas été retenu comme unité formelle par l'instance compétente de stratigraphie ; et le singulier « anthropos » masque des responsabilités très inégales, d'où les contre-propositions du type « Capitalocène ». La filiation : il fournit le cadre conceptuel des limites planétaires vues au chapitre 13.
15.2 Le régime climatique : une frise qui n'est pas régulière
Figure 2. Sept jalons du régime climatique international, –, placés à l'échelle du temps. Les quatre premiers tiennent en dix-huit ans (–) : la science s'organise, puis le droit se construit. Vient ensuite le plus grand vide de la frise, douze ans, marqué en rouge à gauche de l'axe — le temps qu'il aura fallu pour que le protocole de Kyoto entre en vigueur (), montre ses limites, et qu'une nouvelle tentative soit organisée. Elle échoue à Copenhague. La refondation de et son premier bilan de occupent les huit dernières années. Un espacement égal ferait passer ces douze ans pour quatre : c'est précisément ce que la frise à l'échelle interdit.
Repère : Ce que la frise ne montre pas
Cinq jalons ont été écartés de la figure 2 pour ne pas la surcharger. : entrée en vigueur de la CCNUCC. : entrée en vigueur du protocole de Kyoto, huit ans après son adoption, une fois la Russie ralliée. : entrée en vigueur de l'accord de Paris, un an seulement après son adoption. : Glasgow, où la formule sur le charbon est passée en dernière minute de « sortie » à « réduction ». : Charm el-Cheikh, création du fonds « pertes et préjudices ».
Kyoto () procède par le haut. Un objectif global est négocié, puis réparti en engagements chiffrés et juridiquement contraignants, imposés aux seuls pays développés listés en annexe. Ce qui a échoué : les États-Unis n'ont jamais ratifié, le Canada s'est retiré en , et les grands émergents — dont la Chine, devenue premier émetteur mondial pendant la période — n'avaient aucun engagement. Un accord contraignant qui ne lie qu'une partie décroissante des émissions perd son objet. Paris () procède par le bas. Chaque État annonce ce qu'il compte faire — sa contribution déterminée au niveau national — et l'accord organise la révision périodique de ces annonces. Le renversement : on abandonne la contrainte sur le contenu pour obtenir l'universalité de la participation. Le pari est que la transparence, la comparaison et la répétition feront à la longue ce que la contrainte n'a pas obtenu.
La contribution déterminée au niveau national (CDN) est l'engagement qu'un État soumet lui-même au titre de l'accord de Paris. Sa communication et sa mise à jour périodique sont des obligations de procédure ; son contenu et son atteinte ne sont pas juridiquement sanctionnés. Le bilan mondial (global stocktake) est l'exercice collectif d'évaluation, prévu tous les cinq ans, qui compare la somme des CDN à la trajectoire nécessaire. Le premier a été rendu à Dubaï en .
L'accord de Paris est un traité contraignant — il est ratifié et fait droit — mais ce qu'il contraint, ce sont des procédures : soumettre une contribution, la mettre à jour, se soumettre à un cadre de transparence. Il ne contraint ni le niveau des objectifs, ni leur atteinte. Écrire que « Paris est non contraignant » est faux ; écrire qu'il « oblige les États à réduire leurs émissions de tant » l'est tout autant. La formule exacte est : obligation de moyens et de procédure, pas de résultat.
15.3 Trois classements, six mêmes acteurs
Figure 3. Les mêmes six acteurs, rangés selon trois critères différents. Suivez le rouge — la Chine : premier des émetteurs annuels avec environ % du total, elle n'est que troisième au cumul depuis avec environ %, et troisième encore par habitant. Suivez le bleu — les États-Unis : deuxièmes en annuel, mais premiers au cumul comme par habitant. Aucun des trois classements n'est faux ; chacun soutient une revendication différente, et c'est pour cela que le choix du critère est le premier enjeu de toute négociation climatique. (Sources : Global Carbon Project et compilations dérivées, - ; parts arrondies à l'unité.)
Auteur : Anil Agarwal et Sunita Narain (1991) — émissions de survie, émissions de luxe
Fondateur et directrice du Centre for Science and Environment de New Delhi. Leur brochure Global Warming in an Unequal World répond à un rapport américain qui imputait à l'Inde et à la Chine une part majeure des émissions mondiales. La thèse. Un tel calcul ignore trois choses : le stock accumulé depuis un siècle et demi, la population sur laquelle rapporter les émissions, et la nature de l'usage. Le concept le plus utile. La distinction entre émissions de survie — cuisiner, s'éclairer, cultiver — et émissions de luxe, qui ne sauraient être mises sur le même plan. La filiation : c'est le texte fondateur de la justice climatique, et la matrice de tout ce que le principe des responsabilités communes mais différenciées produira dans les négociations. La figure 3 est, littéralement, leur argument mis en dessin.
La responsabilité historique rapporte à chaque pays le stock cumulé de ses émissions passées, et non le flux de l'année : c'est le stock qui détermine le réchauffement, le CO demeurant plusieurs siècles dans l'atmosphère. Les émissions territoriales sont celles produites sur le sol national ; l'empreinte carbone y ajoute les émissions incorporées dans les importations et en retranche celles des exportations. L'écart entre les deux mesures est considérable pour les économies désindustrialisées.
La figure 3 est établie en émissions territoriales. En empreinte, les positions bougent : l'Union européenne et les États-Unis, importateurs nets de biens manufacturés, voient leur total augmenter, tandis que la Chine, atelier du monde, voit le sien diminuer d'une fraction notable. Toujours préciser en quelle comptabilité on parle. C'est exactement l'enjeu du découplage vu au chapitre 13 : une baisse territoriale peut n'être qu'un déplacement.
Figure 4. Émettre ici, subir là — et les deux cas où cela se recouvre. Les aplats rouges marquent les quatre principaux ensembles émetteurs ; les sept triangles violets, les zones les plus exposées : petits États insulaires du Pacifique et des Caraïbes, deltas d'Asie, Sahel, Arctique. La carte ne dit pas que les deux ensembles sont disjoints : l'Inde et la Chine portent l'aplat et un triangle — elles émettent massivement et comptent parmi les plus exposées. C'est ce recouvrement partiel qui interdit de réduire la géopolitique du climat à une opposition Nord-Sud, et qui explique que le bloc des pays en développement se soit fracturé dans les négociations.
La banquise d'été a perdu de l'ordre de quarante pour cent de son étendue minimale depuis le début des mesures satellitaires en (NSIDC), et la région se réchauffe plusieurs fois plus vite que la moyenne du globe. Ce qui s'ouvre : des routes maritimes plus courtes, l'accès à des hydrocarbures et à des zones de pêche, et une compétition entre les cinq États riverains sur l'extension du plateau continental. Ce qui se ferme : l'habitabilité même — érosion des côtes, dégel du pergélisol qui déstabilise routes et bâtiments et libère du méthane, bouleversement des modes de vie autochtones. L'ordre de grandeur qui remet les choses en place : le trafic de la route maritime du Nord se compte en dizaines de millions de tonnes par an, dont l'essentiel est du cabotage russe, quand celui de Suez se comptait avant en milliards. La route arctique est un enjeu stratégique bien avant d'être un enjeu commercial.
15.4 Le prix, la facture, et la rivalité industrielle
Auteur : Nicholas Stern (né en 1946) — le coût de l'inaction
Économiste britannique, ancien chef économiste de la Banque mondiale, auteur du Stern Review remis au gouvernement britannique en . La thèse. Le changement climatique est « la plus grande défaillance de marché jamais observée » ; agir tôt coûte une fraction modeste du produit mondial, tandis que l'inaction coûterait un multiple de cette somme. Le point technique décisif. Tout dépend du taux d'actualisation, qui fixe la valeur présente d'un dommage futur : Stern en retient un très bas, au nom d'un argument éthique — pourquoi compter pour peu le sort de ceux qui viendront ? La controverse. Nordhaus lui reproche d'imposer un jugement moral sous les espèces d'un paramètre technique. La filiation : tout le débat sur l'évaluation économique du climat tient dans ce désaccord sur un seul nombre.
Auteur : William Nordhaus (né en 1941) — le prix du carbone
Économiste américain, prix Nobel , concepteur du modèle DICE qui couple économie et climat. La thèse. Le climat est un problème d'externalité : les émetteurs ne paient pas le dommage qu'ils causent. Le remède est d'en fixer le prix, par taxe ou par marché de quotas, et de laisser les agents trouver les réductions les moins coûteuses. Le concept le plus utile. Le coût social du carbone — le dommage marginal d'une tonne émise — et le club climatique : un groupe d'États s'imposant un prix commun et taxant à leurs frontières ceux qui n'en font pas partie, pour neutraliser le passager clandestin. La critique. Ses trajectoires optimales ont longtemps toléré un réchauffement supérieur aux objectifs politiques ultérieurs, faute de bien traiter les basculements. La filiation : le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières européen est, sur le papier, le club de Nordhaus.
Le prix du carbone donne un coût à la tonne émise, soit par une taxe — le prix est fixé, la quantité s'ajuste — soit par un marché de quotas — la quantité est fixée, le prix s'ajuste. Sa faiblesse est la fuite de carbone : la production migre là où le carbone est gratuit. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) répond à cette faiblesse en faisant payer à l'importation l'équivalent du prix intérieur. L'Union européenne a adopté le sien en , avec une phase déclarative avant les obligations financières.
La décennie a transformé la politique climatique en politique industrielle, et la coopération en concurrence. Les États-Unis adoptent en l'Inflation Reduction Act, qui subventionne massivement les technologies bas-carbone en conditionnant une partie des aides à une production sur le sol national. L'Union européenne adopte en son mécanisme d'ajustement aux frontières, qui protège son industrie tout en exportant sa norme. La Chine occupe une position dominante sur les chaînes de valeur du solaire, des batteries et de plusieurs métaux raffinés — voir la figure 4 du chapitre 14. Ce qu'il faut en conclure : l'atténuation n'est plus seulement un coût que chacun voudrait faire porter à l'autre, c'est aussi un marché que chacun veut prendre. Ce déplacement est ambigu — il accélère le déploiement des technologies, et il fragmente les chaînes en blocs concurrents.
Figure 5. Six blocs de la négociation climatique, ce que chacun demande, et les deux fractures récurrentes. Les six flèches pleines convergent vers l'accord : puisqu'il s'adopte par consensus, chacun de ces blocs dispose en pratique d'un pouvoir de blocage, et le texte final est le plus petit dénominateur commun. Les deux tirets rouges relient les couples qui s'affrontent frontalement : les petits États insulaires et les exportateurs d'hydrocarbures sur la sortie datée des énergies fossiles ; les pays les moins avancés et les pays riches sur le financement. Noter qu'il n'y a pas deux camps mais six, et que la Chine ne figure pas dans les deux fractures principales.
Dommages du changement climatique qui ne peuvent être évités ni par l'atténuation ni par l'adaptation : territoires submergés, cultures détruites, patrimoines et vies perdues. Réclamée depuis le début des années par les petits États insulaires, la reconnaissance d'un financement dédié a longtemps été refusée par les pays développés, qui y voyaient l'aveu d'une responsabilité juridique ouvrant la voie à des réparations. Un fonds a été créé en à Charm el-Cheikh et rendu opérationnel l'année suivante à Dubaï.
Repère : Le financement, et les deux chiffres à ne pas confondre
milliards de dollars par an d'ici : promesse faite à Copenhague en par les pays développés au bénéfice des pays en développement, atteinte avec retard selon les décomptes de l'OCDE, et durablement contestée dans sa méthode — que compte-t-on comme financement climatique, et les prêts valent-ils des dons ? « Au moins milliards de dollars par an d'ici » : nouvel objectif collectif adopté à Bakou en , soit un triplement en quinze ans, jugé très insuffisant par les pays bénéficiaires qui en demandaient plusieurs fois davantage.
15.5 Le budget, et pourquoi il se referme plus vite qu'on ne le consomme
Figure 6. Le budget carbone compatible avec °C, et les deux façons dont il se vide. La barre est à l'échelle : le segment gris représente les quelque milliards de tonnes de CO déjà émises entre et , et les segments orange et teal réunis les milliards que le GIEC estimait encore disponibles au janvier pour une chance sur deux de tenir l'objectif (AR6, ). Le solde ne vaut donc qu'environ % du total. L'orange est ce qui en a été consommé en cinq ans, à un rythme d'environ quarante milliards de tonnes par an. La flèche rouge signale l'essentiel : le budget ne fait pas que se consommer, il est recalculé chaque année, et les actualisations le ramènent nettement en dessous de la simple soustraction.
Le budget carbone est le chiffre le plus mobile de tout ce chapitre : il est recalculé chaque année à mesure que l'on affine la sensibilité climatique, le réchauffement déjà réalisé et l'effet des gaz autres que le CO. N'en citez jamais une valeur sans son millésime, sa probabilité associée — une chance sur deux, deux sur trois — et son organisme. Et ne le présentez pas comme une date d'épuisement : c'est un solde conditionnel, pas un compte à rebours.
Auteur : Bruno Latour (1947-2022) — atterrir
Sociologue et philosophe français. Dans Où atterrir ? (), il propose une lecture du climat comme fait politique total. La thèse. Le « nouveau régime climatique » disqualifie l'opposition entre le local et le global : chacun dépend, pour subsister, d'un ensemble de conditions matérielles dispersées sur toute la planète, mais habite un lieu précis. Le concept le plus utile. La distinction entre le territoire où l'on vote et le territoire dont on vit, qui ne coïncident plus. Pourquoi c'est utile en géopolitique. C'est une des rares formulations qui rende compte de l'effondrement de l'universalisme dans les négociations climatiques sans le réduire à de l'égoïsme national. La filiation : Latour prolonge l'Anthropocène de Crutzen du côté des sciences sociales.
Méthode : Traiter un sujet « changement climatique »
- Séparer le fait et le régime. Le fait physique est établi ; ce qui fait débat est le partage de l'effort. Ne pas passer trois pages sur le premier.
- Choisir sa comptabilité, et le dire. Annuel, cumulé, par habitant, territorial, empreinte : chaque critère désigne un autre responsable (figure 3).
- Nommer les blocs, pas « la communauté internationale ». Six familles au moins, aux intérêts incompatibles (figure 5).
- Distinguer atténuation et adaptation. Les deux n'ont ni les mêmes bénéficiaires, ni les mêmes échéances, ni les mêmes financeurs.
- Dater et sourcer. Émissions, températures, budgets et engagements changent tous les ans : année et organisme, systématiquement.
Repère : Dates à retenir pour ce chapitre
Fourier — Tyndall — Arrhenius — début des mesures du Mauna Loa (Keeling) — première conférence mondiale sur le climat — création du GIEC — premier rapport du GIEC — Agarwal et Narain — CCNUCC (en vigueur en ) — protocole de Kyoto (en vigueur en ) — l'Anthropocène — rapport Stern — Copenhague et la promesse des milliards — accord de Paris (en vigueur en ) — Glasgow — fonds « pertes et préjudices » et Inflation Reduction Act — premier bilan mondial à Dubaï et adoption du MACF européen — nouvel objectif de financement à Bakou.
Retenez trois choses de ce chapitre. Un, le fait est ancien et solide — Fourier, Arrhenius, Keeling — et ce qui est récent, c'est sa constitution en problème politique : le débat ne porte pas sur le thermomètre. Deux, le régime international a changé de méthode en , troquant la contrainte sur le contenu contre l'universalité de la participation ; savoir dire ce que Paris oblige exactement vaut plusieurs points. Trois, tout le conflit tient dans le choix du critère de partage : annuel, cumulé, par habitant, territorial ou en empreinte, chacun désigne un autre payeur (figure 3), et six blocs au moins se disputent la réponse (figure 5).