La France : un modèle entre héritages, crises et transformations
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 16 · prépa ECG, 1re année
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Le programme accorde à la France « une place toute particulière ». Trois chapitres lui sont consacrés, et il faut d'emblée dire lequel fait quoi. Celui-ci examine la France de l'intérieur : son modèle social, économique et politique, ce qu'il doit à son histoire, et ce que trente ans d'ouverture lui ont fait. Le chapitre suivant l'examine depuis l'Europe ; le dernier, depuis les océans.
Une précaution de vocabulaire avant tout. Le mot « modèle » a deux sens qu'il faut tenir séparés. Au sens descriptif, un modèle est un agencement particulier d'institutions — c'est en ce sens qu'on parle du modèle suédois ou du modèle allemand. Au sens normatif, c'est un exemple à suivre. La France a longtemps confondu les deux, et le débat français sur « le modèle français » s'en ressent : on y discute d'un objet dont on ne sait pas s'il est un constat ou un idéal. Ce chapitre s'en tient au premier sens.
16.1 Un modèle daté, et qui le reste
Figure 1. Neuf jalons du modèle français à l'épreuve, –, placés à l'échelle du temps. Les deux premiers (, ) sont antérieurs à la période du programme : ils l'éclairent sans en faire partie. Cinq jalons se pressent en seize ans (–) — c'est la séquence européenne et monétaire. Puis vient le plus long vide de la frise, dix ans (–) : une décennie sans réforme de structure ni rupture, entre une crise financière absorbée par la dette publique et une révolte venue d'où on ne l'attendait pas.
Agencement d'institutions qui associe une protection sociale très largement financée par des cotisations assises sur le travail, un secteur public étendu (santé, éducation, transports, énergie) et un droit du travail protecteur adossé à des statuts. Trois traits le distinguent : la place de l'État, le poids des dépenses socialisées, et le rôle de la négociation de branche plutôt que d'entreprise.
État qui prend en charge la protection des individus contre les risques sociaux — maladie, vieillesse, chômage, charges de famille. On distingue le modèle bismarckien (assurance liée au travail, financée par cotisations, gérée paritairement) du modèle beveridgien (universalité, financement par l'impôt, gestion étatique). La France est un cas hybride : bismarckienne par son financement d'origine, elle s'est beveridgisée par la généralisation progressive des droits et la montée des impôts affectés.
Repère : L'acte de naissance, 1944-1946
Le programme du Conseil national de la Résistance ( mars ) promet « un plan complet de sécurité sociale ». Les ordonnances des et octobre créent la Sécurité sociale ; le préambule de la Constitution de y ajoute le droit à la santé, au repos et aux moyens d'existence. La même période nationalise l'électricité, le gaz, le charbon, les grandes banques et Renault, et crée le Commissariat général du Plan (). Ces trois gestes — assurer, nationaliser, planifier — forment le socle. Tout ce que ce chapitre raconte ensuite est l'histoire de leur mise à l'épreuve.
Auteur : Jean Fourastié (1907-1990) — les Trente Glorieuses
Économiste français, il publie en Les Trente Glorieuses, dont le titre a nommé une époque. La thèse. De à , la France connaît une transformation sans précédent — croissance forte, plein emploi, bascule d'une société agricole à une société de services — que ses contemporains n'ont pas perçue tant elle était rapide. Le concept le plus utile. Le passage de « Madère » à « Cessac », deux villages fictifs qui figurent la même commune avant et après : la mesure du changement se prend sur la vie ordinaire, pas sur les agrégats. Ce qu'il faut en retenir ici. Le modèle social français a été bâti dans ces conditions-là, et il en garde les hypothèses. La filiation : toute la littérature française sur la « crise » depuis se lit comme une comparaison, souvent implicite, avec la période que Fourastié a nommée.
Auteur : Gøsta Esping-Andersen (né en 1947) — les trois mondes de l'État-providence
Sociologue danois, The Three Worlds of Welfare Capitalism (). La thèse. Il n'existe pas un État-providence mais trois régimes, qui se distinguent par leur degré de démarchandisation — la mesure dans laquelle un individu peut vivre décemment sans vendre sa force de travail. Le régime libéral (anglo-saxon) assiste les pauvres et laisse le marché faire ; le régime social-démocrate (nordique) universalise des droits financés par l'impôt ; le régime conservateur-corporatiste (Allemagne, France, Italie) assure des statuts professionnels et conserve les hiérarchies. Où la France se range. Dans le troisième, mais elle est la plus étatisée des corporatistes, et sa dépense familiale la rapproche des nordiques. La filiation : c'est la typologie de référence de toute comparaison des systèmes sociaux, et l'origine du reproche fait au modèle français de protéger les insiders plus que les outsiders.
Auteur : Michel Albert (1930-2015) — capitalisme rhénan contre capitalisme néo-américain
Ancien commissaire au Plan, il publie Capitalisme contre capitalisme en — c'est-à-dire à l'ouverture même de la période du programme. La thèse. Après la chute du communisme, la vraie rivalité n'oppose plus le capitalisme au socialisme mais deux capitalismes : le néo-américain, individualiste, financier, à horizon court, et le rhénan, associant banques, entreprises et syndicats dans le temps long. Le pronostic, et son ironie. Albert juge le modèle rhénan supérieur mais annonce sa défaite, faute d'être désirable : il est efficace et peu séduisant. Où est la France. Ni tout à fait dans l'un ni dans l'autre : rhénane par l'État et la protection, américaine par la financiarisation de ses grandes entreprises cotées. La filiation : toute la discussion sur la « variété des capitalismes » part de là.
Ces trois auteurs disent la même chose sous trois angles : le modèle français n'est pas une anomalie, c'est une variante. La comparer suppose une typologie, et la typologie choisie décide déjà d'une partie de la conclusion. Une copie qui écrit « l'exception française » sans dire par rapport à quelle règle ne dit rien.
16.1.1 Trois piliers, trois pressions
Figure 2. Les trois piliers du modèle social français, leur assiette commune et les trois pressions qui s'exercent sur eux. Les flèches bleues montent : elles disent que les trois piliers sont portés par une même ressource. Les flèches rouges descendent : elles disent que chaque pilier subit une pression distincte. Le point important de la figure est l'unicité de la case du bas — un modèle assis sur les revenus du travail devient vulnérable dès que le travail se déplace.
Retenez le mécanisme, il commande tout le chapitre. Le modèle français finance sa protection en prélevant sur le travail salarié effectué en France. L'ouverture des frontières rend cette assiette mobile : elle peut se déplacer, et le capital plus vite encore. On peut réagir de trois façons — élargir l'assiette à d'autres revenus, réduire les prestations, ou emprunter. La France a fait un peu des trois, dans cet ordre de préférence inverse.
Ne confondez pas « modèle » et « exception ». Le modèle français n'a rien d'unique : il ressemble beaucoup au modèle italien, assez au modèle belge et au modèle allemand d'avant les années . Ce qui est plus rare, c'est l'intensité : la part des dépenses passant par la sphère publique y est l'une des deux plus élevées de l'Union européenne. La singularité est un degré, pas une nature — et ce degré se mesure, il ne s'affirme pas.
16.2 Le choc de l'ouverture
Recul de la part de l'industrie dans la valeur ajoutée et dans l'emploi d'un pays. Elle a trois causes qu'il faut distinguer, car elles n'appellent pas les mêmes réponses : les gains de productivité (on produit autant avec moins de bras), l'externalisation de fonctions autrefois comptées dans l'industrie (nettoyage, gardiennage, informatique, devenus des services), et la concurrence internationale avec les délocalisations. Confondre les trois conduit à surestimer la troisième.
Figure 3. La désindustrialisation française, mesurée de deux façons : en part de la valeur ajoutée totale, et en effectifs. Périmètre unique et constant : l'industrie manufacturière (INSEE, comptes nationaux, base ). Les hauteurs sont proportionnelles aux valeurs à l'intérieur de chaque panneau ; les deux panneaux n'ont pas la même échelle et ne se comparent pas l'un à l'autre. Les deux mesures reculent, et de façon voisine : la part dans la valeur ajoutée perd % de sa valeur ( % en , % en ), l'effectif % ( millions, puis ) — soit un peu plus de deux millions d'emplois.
Vérifiez toujours quel chiffre on vous donne. Pour la même réalité, quatre valeurs correctes coexistent, selon le périmètre — industrie manufacturière ou industrie au sens large, énergie et eau comprises — et selon le dénominateur — valeur ajoutée totale ou PIB. Pour : % (manufacturier / valeur ajoutée), % (manufacturier / PIB), % (industrie large / valeur ajoutée). Aucun n'est faux ; les mélanger l'est. Et deux nuances récentes vont contre le récit courant : la part de l'industrie au sens large est remontée en – sous l'effet des prix de l'énergie, et l'emploi manufacturier ne baisse plus depuis le milieu des années .
Capacité d'une économie à conserver ou gagner des parts de marché. On la décompose en compétitivité-prix (coût du travail, fiscalité, taux de change) et compétitivité hors prix (qualité, innovation, image, délais, service après-vente, positionnement de gamme). Le diagnostic français courant est un déficit hors prix : un positionnement de milieu de gamme qui expose à la concurrence par les coûts sans donner les marges du haut de gamme.
Repère : Les étapes de l'ouverture, 1986-2002
: premières privatisations et « big bang » de la place de Paris — : libération complète des mouvements de capitaux dans la Communauté — : traité de Maastricht, ratifié par référendum le septembre par millions de « oui » contre millions de « non », soit % — : achèvement du marché unique — : entrée en vigueur des accords de l'OMC — : pacte de stabilité et de croissance — : l'euro devient monnaie de compte — : l'euro devient monnaie fiduciaire. En seize ans, la France a cédé le change, le taux d'intérêt, le contrôle des capitaux et une part de sa politique commerciale. Ce qui lui reste — le budget, la fiscalité, le droit du travail, la protection sociale — est exactement ce sur quoi porteront toutes les crises suivantes.
Deux précautions de citation, qui valent leçon de méthode. La proclamation du Conseil constitutionnel pour ne publie aucun pourcentage : elle donne des effectifs. Tous les pourcentages en circulation sont donc des recalculs, et le « % » universellement recopié est une troncature de %, dont l'arrondi correct est %. De même, le commerce extérieur français est en déficit de biens depuis — mais écrire qu'il fut « excédentaire jusqu'en » serait faux : et étaient déjà déficitaires, et est un rebond isolé. Le chiffre exact et la formulation exacte sont deux exigences distinctes.
Auteur : Pierre Veltz (né en 1945) — l'économie d'archipel
Ingénieur et sociologue, Mondialisation, villes et territoires (), puis Paris, France, monde (). La thèse. La mondialisation ne dissout pas les territoires, elle les trie. La richesse se concentre dans un petit nombre de grandes aires urbaines connectées entre elles — un archipel — dont les liens réciproques sont parfois plus denses que les liens avec leur propre arrière-pays. Le concept le plus utile. L'économie de la relation : ce que produisent les métropoles n'est pas d'abord des biens mais de la coordination, de la conception et de la confiance, activités qui exigent la proximité et se moquent des frontières. Pourquoi c'est ici. Ce mécanisme explique le passage de la question sociale à la question territoriale : la ligne de fracture ne sépare plus seulement des classes, elle sépare des lieux. La filiation : Veltz fournit la base analytique dont Guilluy tirera une lecture politique — et il récuse une bonne part de ses conclusions.
16.3 Les fractures : deux cartes, un seul fond
Figure 4. La France des métropoles : dix des plus grandes aires d'attraction des villes, les trois façades maritimes et les flux qui les alimentent. Le rayon des disques croît avec le poids démographique de l'aire, sans être une mesure exacte : il ordonne, il ne chiffre pas. Attention au périmètre — cette carte ne montre que la France métropolitaine, elle ne peut donc rien dire de la France mondiale, qui fait l'objet du chapitre .
Figure 5. La « France périphérique » : le complémentaire exact des dix pôles de la figure 4. La figure est construite sur le même contour, la même Corse et les mêmes dix pôles, aux mêmes coordonnées que la figure — le bloc de code est recopié à l'identique, seule la couleur a changé de place. La figure ajoute par-dessus ce contour le soulignement de son littoral, qui ne figure pas ici ; tout le reste est rigoureusement identique. C'est tout l'objet du débat : la même France, deux descriptions, et deux politiques opposées selon celle qu'on retient.
Comparez les figures et avant d'aller plus loin, exactement comme on compare deux cartes rivales d'un même espace disputé. Elles partagent le contour, la Corse et l'emplacement des dix pôles. Une seule chose change : où est la couleur. Une carte de géopolitique — et une carte sociale n'y échappe pas — argumente par ce qu'elle choisit de colorer.
Auteur : Christophe Guilluy (né en 1964) — la France périphérique
Géographe, Fractures françaises (), La France périphérique (). La thèse. La mondialisation a produit une France à deux vitesses qui n'est pas celle qu'on croit : d'un côté les grandes métropoles, qui concentrent l'emploi qualifié, les revenus et les catégories favorisées ; de l'autre une « France périphérique » — petites villes, périurbain, espaces ruraux — où vivrait la majorité des classes populaires, à l'écart des lieux où se crée la richesse. Le concept le plus utile. L'idée que la relégation n'est plus d'abord sociale mais spatiale : ce n'est pas la position dans la hiérarchie qui assigne, c'est le lieu de résidence, parce que le prix du foncier trie l'accès aux métropoles. La filiation : la thèse a fourni la grille dominante de lecture du mouvement des gilets jaunes, et elle est vigoureusement contestée par une bonne partie des géographes.
Trois objections à connaître, car un jury attend que vous les ayez. Une, le découpage est binaire : entre la métropole et le rural isolé, il existe des villes moyennes dynamiques et des banlieues métropolitaines très pauvres, que la carte des figures et ne sait pas montrer. Deux, la pauvreté mesurée reste plus concentrée dans les quartiers prioritaires des grandes agglomérations que dans le périurbain : la « périphérie » de Guilluy n'est pas la France la plus pauvre. Trois, la thèse mêle un constat géographique, largement admis, et une interprétation politique du vote, qui l'est beaucoup moins. Il faut savoir séparer les deux.
Auteur : Laurent Davezies (né en 1950) — les territoires vivent de transferts
Économiste, La République et ses territoires (), La crise qui vient (). La thèse. Le revenu d'un territoire n'est pas celui qu'il produit. Salaires de fonctionnaires, pensions de retraite, prestations sociales et dépenses de touristes redistribuent massivement la richesse depuis les lieux de production vers les lieux de résidence. Le concept le plus utile. L'économie résidentielle : beaucoup de territoires apparemment déclinants vivent confortablement de revenus captés ailleurs, ce qui explique que la carte de la production et celle du revenu ne coïncident pas. L'avertissement. Ce mécanisme amortisseur repose sur la dépense publique ; si celle-ci se contracte, les territoires les plus dépendants encaissent le choc en premier. La filiation : Davezies nuance Guilluy sans le contredire frontalement — il montre que la « périphérie » est moins abandonnée qu'elle ne se croit, et plus fragile qu'elle ne le sait.
Écart durable et cumulatif entre territoires d'un même pays, portant à la fois sur l'emploi, le revenu, l'accès aux services et les perspectives. Le mot suppose deux choses qu'il faut vérifier avant de l'employer : que l'écart se creuse plutôt qu'il ne se réduit, et qu'il est vécu comme une injustice. Un simple écart de niveau, stable et accepté, n'est pas une fracture.
Le mouvement des gilets jaunes, à partir du novembre , naît d'une hausse de la fiscalité sur les carburants. Lu avec Guilluy, c'est la révolte de la France périphérique : là où la voiture est obligatoire parce que l'emploi est loin et les transports collectifs absents, une taxe sur le carburant est un impôt sur le lieu de résidence. Lu avec Davezies, c'est la crise d'un modèle de compensation : les transferts ont maintenu le revenu sans rapprocher l'emploi, et le mouvement éclate quand l'un des termes du compromis est retiré. Lu avec Veltz, c'est la conséquence prévisible d'une économie d'archipel qui n'a pas organisé la redistribution de ses gains. Les trois lectures portent sur des mécanismes différents et peuvent être vraies en même temps.
Auteur : Robert Castel (1933-2013) — la désaffiliation
Sociologue, Les métamorphoses de la question sociale (). La thèse. La société salariale construite après-guerre reposait sur un lien entre travail stable et protection ; sa fragilisation ne produit pas seulement de la pauvreté, elle produit de l'effritement du lien social. Le concept le plus utile. La désaffiliation, qui décrit une trajectoire et non un état : de l'intégration (travail stable, réseaux) à la vulnérabilité (travail précaire, liens fragiles), puis à la désaffiliation (absence des deux). L'intérêt est de rendre pensable la zone intermédiaire, la plus nombreuse et la moins visible. La filiation : Castel fournit le chaînon manquant entre l'analyse économique de la précarité et l'analyse politique du ressentiment — les deux mots que le débat français emploie sans les articuler.
16.4 L'État sous tension
La dépense publique regroupe les dépenses des administrations publiques : État, collectivités territoriales, administrations de sécurité sociale. Les prélèvements obligatoires sont les impôts et cotisations sociales versés sans contrepartie directe. Les deux ratios se rapportent au PIB et ne se confondent pas. En France, pour : dépense publique % du PIB, soit milliards d'euros ; prélèvements obligatoires % ; déficit public % ; dette publique % du PIB à la fin du premier trimestre (INSEE).
Deux erreurs classiques sur ces quatre chiffres. Une : l'écart entre la dépense () et les prélèvements () fait points, mais le déficit n'est que de — parce que les administrations ont d'autres recettes que les prélèvements obligatoires. Cet écart n'est pas le déficit. Deux : la France n'est plus la championne d'Europe de la dépense publique. La Finlande l'a dépassée en ( % contre en ), et elle n'a jamais été première pour les prélèvements obligatoires, où le Danemark la précède. Un superlatif se vérifie au millésime de l'année où l'on écrit.
Un ratio élevé de dépense publique n'est pas en soi un diagnostic. Il dépend du périmètre : un pays qui socialise ses retraites et sa santé affiche mécaniquement une dépense publique plus forte qu'un pays où les mêmes dépenses existent mais transitent par des assurances privées. Comparer la France aux États-Unis sur ce seul chiffre, sans corriger du périmètre, ne prouve rien. La bonne question n'est pas « combien ? » mais « pour quel service rendu, et financé comment ? ».
Figure 6. L'enchaînement souvent invoqué pour expliquer la crise du modèle, et sa boucle de retour. Cinq flèches pleines relient six étapes ; la sixième flèche, en pointillé, revient de l'étape à l'étape — c'est elle qui transforme une chaîne en engrenage. Aucune de ces flèches n'est mécanique : chacune a été contestée, et chacune peut être coupée par une politique publique. Le schéma sert à ordonner un débat, pas à le clore.
Ne récitez jamais la figure comme une démonstration. Deux de ses flèches sont solides ; deux sont discutées — la dette française tient autant à la faiblesse des recettes qu'à la hausse des dépenses — et la flèche de retour dépend entièrement du contenu des réformes. Un schéma qui explique tout n'explique rien.
Auteur : Pierre Rosanvallon (né en 1948) — l'État est en France une forme politique
Historien, L'État en France de à nos jours (), Le modèle politique français (). La thèse. La singularité française n'est pas la taille de son État mais sa fonction : la Révolution ayant détruit les corps intermédiaires, l'État est devenu le seul lieu où la nation se représente à elle-même. Le concept le plus utile. La généralité : la loi doit valoir pour tous, ce qui rend suspecte toute négociation particulière et explique pourquoi les réformes françaises passent par la loi là où d'autres pays passent par l'accord. La conséquence pratique. Un conflit social français s'adresse toujours à l'État, même quand l'employeur est privé — la rue y est une institution de négociation. La filiation : Rosanvallon éclaire ce que Fourastié et Castel décrivent, en remontant du social au politique.
Auteur : Fernand Braudel (1902-1985) — l'identité de la France est un espace
Historien, L'identité de la France (), inachevé. La thèse. La France est d'abord une diversité — de sols, de climats, de langues, de rythmes économiques — qu'un pouvoir central a lentement cousue : cette unité est un travail, jamais un donné. Le concept le plus utile. La longue durée : les faits structurants s'observent sur des siècles, et la carte des inégalités françaises garde la trace de découpages très anciens. Ce qu'il apporte ici. Il oblige à poser la question de l'échelle temporelle : la « fracture territoriale » de est-elle un fait nouveau, ou la réapparition d'un partage ancien que les Trente Glorieuses avaient masqué ? La filiation : Braudel donne à la géographie française son horizon long, celui dont Veltz et Guilluy discutent l'état présent.
Transfert de compétences et de ressources de l'État vers des collectivités territoriales élues, dotées de la personnalité juridique. À distinguer de la déconcentration, qui déplace des services de l'État sans transférer le pouvoir de décision. Trois actes en France : les lois Defferre (), l'acte II inscrit dans la Constitution (, qui fait de l'organisation de la République une organisation « décentralisée »), et la réforme territoriale achevée par la loi NOTRe (), qui réduit le nombre de régions métropolitaines de vingt-deux à treize.
La décentralisation française reste inachevée sur un point décisif : la ressource. Les collectivités ont reçu des compétences plus vite que des recettes propres, et la suppression progressive d'impôts locaux a accru leur dépendance aux dotations de l'État. On a donc décentralisé la dépense en recentralisant le financement — ce qui produit une responsabilité sans levier, et beaucoup de conflits.
Méthode : Traiter un sujet « la France face à la mondialisation »
- Refuser le plan bilan. « Atouts / faiblesses » est le plan qui coûte le plus de points : il juxtapose sans expliquer. Cherchez plutôt une tension — protéger ou exposer, compenser ou transformer, unifier ou différencier.
- Dater tout ce que vous avancez. La France de , celle de et celle de ne sont pas dans la même situation. Un exemple non daté ne prouve rien.
- Descendre au moins une fois à l'échelle d'un territoire. Un bassin d'emploi, un port, une métropole. C'est la marque des copies de géographie, par opposition aux copies d'économie générale.
- Nommer les auteurs, et les faire discuter. Guilluy contre Davezies vaut mieux que Guilluy seul.
- Réserver l'Europe et le monde à leur place. L'insertion européenne relève du chapitre , la projection maritime et mondiale du chapitre . Les convoquer ici en passant, c'est se priver de deux développements et affaiblir les trois.
Repère : Dates à retenir pour ce chapitre
programme du CNR — ordonnances créant la Sécurité sociale — Commissariat général du Plan — fin des Trente Glorieuses — lois Defferre — tournant de la rigueur — premières privatisations — Maastricht par référendum — grèves de novembre-décembre — et lois sur les 35 heures — euro fiduciaire — réforme Fillon des retraites et acte II de la décentralisation — « non » au traité constitutionnel européen — crise financière — loi NOTRe — gilets jaunes — pandémie et « quoi qu'il en coûte » — report de l'âge de départ à ans.
Retenez trois choses de ce chapitre. Un, le modèle français est une variante, pas une exception : il se compare, à condition de dire à quelle typologie. Deux, sa vulnérabilité vient de son assiette — il finance une protection universelle sur un travail devenu mobile. Trois, la question sociale française s'est doublée depuis les années d'une question territoriale, et les deux cartes de ce chapitre montrent qu'on peut décrire le même pays de deux façons opposées sans qu'aucune des deux ne soit fausse.