Adloun

Économie, croissance et sociétés dans les pays occidentaux de 1913 à 1945

Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 8 · prépa ECG, 1re année

Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre

Entre et , les pays occidentaux traversent en trente-deux ans deux guerres mondiales, une hyperinflation, le plus grand krach boursier de l'histoire, une dépression de dix ans et la destruction du système monétaire qui organisait le monde depuis un siècle. Ce n'est pas une suite de malheurs : c'est un enchaînement, et le travail de ce chapitre consiste à en montrer les articulations. Comment un monde aussi ouvert que celui de a-t-il pu se fermer aussi vite ? Pourquoi la crise de n'a-t-elle frappé ni partout de la même manière, ni au même moment ? Que reste-t-il, en , du monde de ?

Une mise en garde d'emblée : ce chapitre appartient à un cours d'histoire, de géographie et de géopolitique. On y traite les faits, l'espace et le temps — des séries longues, des cartes, une périodisation ; les théories n'y figurent que comme instruments de lecture, toujours datés.

8.1 : l'apogée d'un monde ouvert

Définition 8.1Première mondialisation

Phase d'intégration croissante des économies, conventionnellement datée de à , qui repose sur quatre piliers simultanés : la baisse du coût des transports (vapeur, canal de Suez ouvert en ), la liberté quasi totale de circulation des capitaux, l'étalon-or comme monnaie commune de fait, et une émigration de masse sans contrôle de passeport. Retirez un seul de ces piliers et l'édifice ne tient plus — c'est exactement ce qui va se produire.

Repère : Le monde économique de en cinq mesures

Les exportations mondiales de marchandises représentent de l'ordre de du produit mondial, contre moins de en (séries d'Angus Maddison, ).
Les États-Unis assurent à eux seuls de l'ordre de de la production industrielle mondiale, l'Allemagne de l'ordre de , le Royaume-Uni de l'ordre de (estimations de Paul Bairoch, ).
L'Europe entière en assure encore de l'ordre de la moitié : elle est dépassée par un pays, pas par un continent.
Londres est la place de compensation du monde ; la livre sterling est convertible en or à parité fixe depuis .
De l'ordre de cinquante millions d'Européens ont quitté le continent entre et , principalement vers les Amériques.

Attention

Ne lisez pas comme un âge d'or du libre-échange. Le Royaume-Uni est le seul grand pays réellement ouvert ; les États-Unis, l'Allemagne, la France et la Russie s'industrialisent derrière des tarifs élevés — tarif Méline pour l'agriculture française depuis , tarif Dingley aux États-Unis depuis . La première mondialisation est une mondialisation des flux, non un désarmement douanier général.

Auteur : Paul Bairoch (1930-1999) — mesurer avant de juger

Historien économiste, Bairoch a passé sa vie à reconstruire des séries longues là où l'on se contentait d'impressions. La thèse. Le récit selon lequel le libre-échange aurait fait la prospérité du XIXe siècle ne résiste pas aux chiffres : les pays qui se sont industrialisés le plus vite — États-Unis, Allemagne — sont ceux qui protégeaient le plus. Le concept le plus utile. Les niveaux d'industrialisation par habitant, qui permettent de comparer des pays de tailles très différentes et de dater les rattrapages. L'avertissement de méthode. Bairoch répète que toute reconstruction antérieure à est une estimation : il donne des fourchettes, jamais des décimales. La filiation passe par Angus Maddison, dont les séries servent encore de référence mondiale, et par Ha-Joon Chang.

8.1.1 Trente-deux ans, dix ruptures

Figure 1. Dix ruptures, –, placées à l'échelle du temps. Le trait horizontal en pointillé marque le milieu exact de la frise, et ce milieu est : , soit seize ans avant et seize ans après. Au-dessus du trait, quatre jalons (, , , ) ; au-dessous, cinq (, , , , ). Le krach n'est pas au centre par hasard : il sépare deux régimes, celui des tentatives de restauration et celui du repli.

8.2 La Grande Guerre : produire pour détruire, puis payer

Définition 8.2Économie de guerre

Régime dans lequel l'État substitue la contrainte au marché pour orienter les ressources vers l'effort militaire : réquisitions, priorités d'attribution des matières premières, contrôle des prix, rationnement, emprunts, création monétaire. Inventé dans l'urgence de -, ce régime servira de modèle à toutes les politiques dirigistes du siècle, y compris en temps de paix.

Exemple 8.3Ce que la guerre déplace, -

Les hommes. De l'ordre de neuf à dix millions de morts militaires, dont de l'ordre de million de Français et de deux millions d'Allemands. Les femmes. Elles entrent massivement dans les usines d'armement — les « munitionnettes » — et en sortiront pour la plupart après . L'argent. L'Europe liquide ses avoirs à l'étranger pour acheter américain : débiteurs nets du monde en , les États-Unis en deviennent le premier créancier, et les Alliés leur doivent de l'ordre de dix milliards de dollars de l'époque. Les monnaies. La convertibilité-or est suspendue partout dès : c'est la fin, de fait, du système de .

Important

Retenez le basculement de créance : c'est le fait économique majeur de la guerre, plus durable que les destructions. En quatre ans, le centre financier du monde se déplace de Londres vers New York. Toute la géopolitique économique de l'entre-deux-guerres en découle — y compris l'incapacité du Royaume-Uni à jouer le rôle de stabilisateur en .

8.2.1 La facture : réparations, dettes, inflation

Repère : Versailles et l'engrenage des réparations

, traité de Versailles, article : l'Allemagne est déclarée responsable des dommages. — , état des paiements de Londres : la dette de réparations est fixée à milliards de marks-or. — , occupation de la Ruhr par la France et la Belgique après un défaut de livraison. — , plan Dawes : rééchelonnement, et surtout arrivée de capitaux privés américains. — , plan Young : nouvel allègement. — , moratoire Hoover. — , conférence de Lausanne : les réparations sont, de fait, abandonnées.

Figure 2. Le circuit des réparations et des dettes de guerre, –. Les trois flèches forment un cycle fermé : les prêts américains permettent à l'Allemagne de payer les réparations, qui permettent à Paris et à Londres de rembourser Washington, dont les banques reprêtent à Berlin. La croix rouge est posée sur la flèche des prêts et sur elle seule : c'est le retrait des capitaux américains, après , qui interrompt le circuit — et non un refus de payer. Les deux autres flèches meurent par contagion.

Définition 8.4Hyperinflation

Hausse des prix si rapide et si générale que la monnaie cesse d'être un instrument de réserve, puis de compte, puis d'échange ; le seuil usuel retenu est de par mois. L'hyperinflation est toujours un phénomène budgétaire : un État qui ne peut ni lever l'impôt ni emprunter fait tourner la planche à billets.

Exemple 8.5L'Allemagne de

Occupée dans la Ruhr, l'Allemagne finance la résistance passive de ses ouvriers en émettant de la monnaie : en novembre , un dollar vaut de l'ordre de milliards de marks. La stabilisation par le Rentenmark, le mois suivant, arrête tout en quelques semaines — preuve que le phénomène était bien d'origine budgétaire. Ce qu'il faut en retenir : l'hyperinflation ruine les rentiers et les classes moyennes urbaines, dont une partie basculera vers les extrêmes dix ans plus tard, et laisse à l'Allemagne une phobie durable de l'inflation qui pèsera sur sa politique de -.

Auteur : John Maynard Keynes (1883-1946) — la paix manquée, puis la demande

Économiste britannique, présent à Versailles comme conseiller du Trésor, il démissionne et publie dès Les Conséquences économiques de la paix. La première thèse. Les réparations exigées dépassent la capacité de paiement de l'Allemagne ; les imposer, c'est préparer une crise politique. La seconde, dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie () : une économie peut s'équilibrer durablement avec du chômage de masse ; il faut alors soutenir la demande effective par la dépense publique. Le concept le plus utile. La demande effective : ce n'est pas la production qui crée la demande, c'est la demande anticipée qui commande la production. La filiation est immense : Keynes est à Bretton Woods en — il y perd la bataille du bancor contre le plan américain — et sa grille inspire les politiques occidentales de aux années .

8.3 Les années : une prospérité mal assurée

Définition 8.6Taylorisme et fordisme

Le taylorisme () est une méthode de productivité : séparation de la conception et de l'exécution, chronométrage des gestes, recherche du one best way, salaire au rendement. Le fordisme y ajoute trois éléments : la chaîne de montage (Highland Park, ), la standardisation intégrale du produit, et des salaires élevés — les cinq dollars par jour, janvier — pour que les ouvriers deviennent les clients de ce qu'ils fabriquent. Le prix de la Ford T passe de l'ordre de dollars en à moins de au milieu des années .

Auteur : Frederick Winslow Taylor (1856-1915) — le geste décomposé

Ingénieur américain, Principes d'organisation scientifique des usines paraît en . La thèse. La flânerie ouvrière n'est pas un vice mais la conséquence d'une organisation absurde : il faut mesurer chaque geste, déterminer la meilleure façon de l'exécuter, payer au rendement. Le concept le plus utile. La séparation de la conception et de l'exécution, qui explique à la fois la naissance d'un encadrement technique et la déqualification de l'ouvrier. La critique, qu'il faut connaître, est immédiate et vient autant des syndicats que des artistes : Les Temps modernes de Chaplin () est une lecture de Taylor. La filiation passe par Ford, par l'URSS des années — Lénine admirait le taylorisme — et par toute la sociologie du travail.

iRemarque

Les années ont deux visages. Aux États-Unis, consommation de masse, automobile, électricité domestique, radio, crédit à tempérament ; en Europe, une reconstruction financée par l'emprunt et l'inflation, des monnaies à restaurer, des marchés extérieurs perdus. Et partout une agriculture qui ne suit pas : dès le milieu de la décennie, les prix agricoles mondiaux baissent. Les campagnes américaines, canadiennes et australiennes entrent en crise avant les villes — la surproduction est là avant le krach.

Méthode : Lire un retour à l'étalon-or

Devant une décision de parité, posez trois questions dans cet ordre.

  • À quelle parité ? Au taux d'avant-guerre, ou à un taux déprécié ? Le Royaume-Uni choisit en avril la parité de ; la France, en juin , stabilise le franc à de l'ordre du cinquième de sa valeur-or de .
  • Qui paie l'écart ? Une monnaie surévaluée renchérit les exportations : ce sont les industries exportatrices et leurs ouvriers qui paient. La grève générale britannique de en découle.
  • Que reste-t-il comme marge ? Sous étalon-or, on ne peut ni dévaluer ni créer de la monnaie librement. Le choix de enlève au Royaume-Uni les instruments dont il aura besoin en .

Auteur : Barry Eichengreen (né en 1952) — les entraves d'or

Économiste et historien américain, Golden Fetters paraît en . La thèse. L'étalon-or restauré dans les années n'a pas seulement échoué à prévenir la crise : il l'a transmise et aggravée. Pour défendre sa parité, un pays attaqué doit augmenter ses taux et comprimer la demande — exactement le contraire de ce qu'exige une dépression. Le résultat le plus utile. Une régularité empirique très robuste : plus un pays quitte l'or tôt, plus il sort de la crise tôt. Royaume-Uni, septembre ; États-Unis, ; bloc-or, seulement -. Ce que la figure 4 en montre. L'ordre des reprises suit exactement l'ordre des sorties. La filiation : c'est aujourd'hui la lecture dominante de la Grande Dépression, et l'argument est repris tel quel dans les débats sur les unions monétaires contemporaines.

8.4 - : du krach à la Grande Dépression

Attention

Ne confondez pas quatre mots que les copies mélangent. Le krach est un effondrement boursier : quelques jours. La récession est un recul de la production : quelques trimestres. La dépression est un recul durable et cumulatif : ici dix ans. La déflation est une baisse générale des prix : c'est elle, et non le krach, qui fait la gravité de .

Repère : La chronologie du basculement

Jeudi octobre , « jeudi noir » : première panique à New York. — Mardi octobre , « mardi noir » : l'effondrement devient irréversible. — Le Dow Jones passe de points le septembre à points le juillet , soit une perte de l'ordre de . — De l'ordre de neuf mille banques américaines disparaissent entre et . — La masse monétaire des États-Unis se contracte d'environ un tiers sur la même période. — La valeur du commerce mondial recule d'environ deux tiers entre janvier et janvier .

Figure 3. La spirale de déflation par la dette, d'après Irving Fisher (). Les six flèches forment une boucle fermée : aucune n'en sort, et c'est là tout l'argument. Le paradoxe se lit sur la case du bas : les débiteurs remboursent, donc les prix baissent, donc la valeur réelle de ce qu'ils doivent augmente. Plus ils remboursent, plus ils doivent. Aucun comportement individuel rationnel ne brise la boucle — d'où l'appel à un acteur extérieur, État ou banque centrale.

Auteur : Irving Fisher (1867-1947) — plus on rembourse, plus on doit

Économiste américain, ruiné par le krach qu'il avait déclaré impossible, il publie en The Debt-Deflation Theory of Great Depressions. La thèse. Une dépression profonde suppose deux ingrédients et deux seulement : un surendettement de départ, et une déflation. Pris isolément, chacun est gérable ; combinés, ils s'alimentent. Le concept le plus utile. La distinction entre dette nominale et dette réelle : si les prix baissent de , une dette inchangée pèse un tiers de plus. La leçon de méthode. Fisher s'était trompé publiquement en octobre — « les cours ont atteint un plateau élevé et permanent ». Il a tiré de son erreur la meilleure analyse de la crise : on peut être un grand savant et un mauvais prévisionniste. La filiation passe par Hyman Minsky, puis par Ben Bernanke, qui appliquera explicitement Fisher en -.

Auteur : Milton Friedman (1912-2006) et Anna Schwartz (1915-2012) — la crise vient de la monnaie

A Monetary History of the United States paraît en . La thèse. Le krach n'aurait été qu'une récession sévère si la Réserve fédérale n'avait pas laissé la masse monétaire américaine se contracter d'un tiers entre et , en refusant de secourir les banques. Le concept le plus utile. La distinction entre le choc initial et son amplification par la politique monétaire : une crise n'a pas une cause mais une chaîne, et l'on peut couper la chaîne. Le désaccord avec Keynes : pour Keynes, l'insuffisance de la demande appelle la dépense publique ; pour Friedman et Schwartz, c'est la monnaie qu'il fallait fournir. La filiation est spectaculaire : en , Ben Bernanke, alors gouverneur de la Fed, déclare publiquement à Friedman « vous avez raison, nous l'avons fait, et nous ne le referons pas ». Il tiendra parole en .

8.4.1 Quatre pays, quatre crises différentes

Figure 4. La production industrielle de quatre pays occidentaux, –, en indice base en . Trois lectures. La profondeur : le creux américain, de l'ordre de en , est le plus bas des quatre ; le britannique, de l'ordre de , le moins bas. La date : trois pays touchent le fond en , la France seule en — et c'est le seul des quatre resté dans le bloc-or jusqu'en . L'arrivée : en , deux courbes seulement ont dépassé leur point de départ, l'Allemagne (de l'ordre de , par le réarmement) et le Royaume-Uni (de l'ordre de ) ; les États-Unis et la France sont encore sous leur niveau de . Les valeurs sont des ordres de grandeur arrondis : ce sont la profondeur et la date des creux qui font l'argument, non le détail annuel.

Exemple 8.7Le chômage, quatre mesures et un piège

États-Unis : de l'ordre de de la population active en , soit environ treize millions de personnes. Allemagne : de l'ordre de six millions de chômeurs au début de , près de des actifs. Royaume-Uni : de l'ordre de des assurés en , avec de forts écarts régionaux — sidérurgie du nord et chantiers navals écossais dévastés, sud-est de l'Angleterre épargné. France : de l'ordre de quatre cent mille chômeurs secourus au creux de .

Le piège est là. Ce dernier chiffre ne dit pas que la France a été épargnée : il dit qu'elle comptait mal. Le chômage y est amorti par le retour à la campagne, le renvoi de travailleurs étrangers et le travail à temps réduit, qui n'apparaissent dans aucune statistique. Comparer des taux de chômage de l'entre-deux-guerres sans comparer d'abord les définitions est une faute de méthode.

8.5 Le repli : protectionnisme, blocs, autarcies

Définition 8.8Protectionnisme

Ensemble des mesures par lesquelles un État protège sa production nationale de la concurrence étrangère : droits de douane, contingents, contrôle des changes, préférence impériale, accords bilatéraux de compensation. Le protectionnisme des années est défensif — chacun cherche à exporter son chômage — et donc cumulatif : la riposte du voisin annule le gain espéré.

Repère : Les étapes du repli, -

Juin , tarif Hawley-Smoot aux États-Unis : les droits sur les produits taxables atteignent de l'ordre de en , et une vingtaine de pays ripostent. — Septembre , la livre quitte l'étalon-or ; un bloc sterling se constitue. — Février , l'Import Duties Act rompt avec quatre-vingts ans de libre-échange britannique. — Août , conférence d'Ottawa : préférence impériale. — Juillet , échec de la conférence économique de Londres ; constitution du bloc-or autour de la France. — Septembre , Neuer Plan de Schacht : accords de clearing bilatéraux avec l'Europe danubienne et balkanique. — Octobre , dévaluation du franc : le bloc-or disparaît.

Figure 5. Le même monde en et en . Les neuf zones occupent exactement les mêmes positions dans les deux panneaux : rien n'a bougé sur la carte, seules les couleurs et les flèches ont changé. En haut, une seule couleur et sept flèches qui relient les zones de proche en proche — on va de l'Amérique latine au Japon en trois flèches, et aucun groupe ne se referme. En bas, cinq couleurs et quatre flèches seulement : trois restent à l'intérieur d'une couleur, et la quatrième, en rouge, est la seule à en franchir une — c'est le clearing bilatéral de Schacht, par lequel Berlin achète en Turquie, en Égypte ou en Iran en imposant sa monnaie de compte. Quant à la couleur des autarcies, elle ne porte aucune flèche : c'est la définition même du mot. La fermeture n'est donc pas une baisse des échanges, c'est leur redécoupage.

Auteur : Charles Kindleberger (1910-2003) — il manquait un chef

Économiste américain, artisan du plan Marshall puis historien, il publie en La Grande Crise mondiale, -. La thèse. La dépression a été si longue et si profonde parce que l'économie mondiale se trouvait sans stabilisateur : le Royaume-Uni n'en avait plus les moyens, les États-Unis n'en voulaient pas encore la charge. Le concept le plus utile. La stabilité hégémonique : un système ouvert exige qu'une puissance accepte trois coûts — être le marché de dernier ressort, le prêteur de dernier ressort, et le garant d'une monnaie de réserve. L'image qu'il a rendue célèbre est la spirale rétractile du commerce mondial, mois après mois entre et : un escargot qui rentre dans sa coquille. La filiation traverse toute l'économie politique internationale, et se lit en creux dans Bretton Woods : est la leçon tirée de .

Attention

La question « le protectionnisme a-t-il causé la crise ? » est mal posée. Le tarif Hawley-Smoot est voté en juin , huit mois après le krach : il n'a pas déclenché la dépression. Ce qu'il a fait est autre chose et plus grave : il a transformé une crise en régime, en rendant impossible la reprise par les exportations. Distinguez toujours ce qui déclenche, ce qui amplifie et ce qui empêche de sortir.

8.6 Trois réponses politiques, trois sociétés

Figure 6. Trois réponses occidentales à la dépression, lues sur cinq mêmes questions. La ligne « la monnaie » est la clé : les trois pays échappent à l'or, mais à des dates différentes — États-Unis en , Allemagne par le contrôle des changes dès -, France seulement en octobre — et l'ordre des sorties est l'ordre des reprises visibles en figure 4. La ligne « le résultat » interdit toute morale simple : c'est le régime le plus brutal qui affiche le meilleur chiffre de chômage, et la ligne « la limite » dit pourquoi ce chiffre ne prouve rien.

Repère : Le New Deal en dates

Novembre , Roosevelt est élu ; il entre en fonction le mars . — Mars-juin , les « cent jours » : loi bancaire d'urgence, Agricultural Adjustment Act, National Industrial Recovery Act, Tennessee Valley Authority, Glass-Steagall Act séparant banques de dépôt et banques d'affaires. — Janvier , Gold Reserve Act : l'once d'or passe de à dollars, soit une dépréciation du dollar de l'ordre de . — , second New Deal : Wagner Act sur le droit syndical, Social Security Act, chantiers de la WPA. — -, la Cour suprême invalide le NIRA puis l'AAA. — -, rechute de la production et du chômage.

Exemple 8.9Le Front populaire : ce qu'il change, ce qu'il ne change pas

Ce qu'il change durablement. Les accords Matignon du juin imposent des hausses de salaires, les conventions collectives et les délégués du personnel ; les lois de juin instituent la semaine de quarante heures et quinze jours de congés payés, qui inventent le tourisme populaire. Ce qu'il ne change pas. La production industrielle ne repart pas, et l'ordre des mesures y est pour beaucoup : les salaires montent d'abord, la dévaluation ne vient qu'en octobre , si bien que l'inflation absorbe les gains avant que la compétitivité ne soit rétablie.

Auteur : Karl Polanyi (1886-1964) — le double mouvement

Historien et anthropologue économique d'origine hongroise, il publie en La Grande Transformation. La thèse. Un marché « autorégulateur » étendu à la terre, au travail et à la monnaie est une utopie : appliqué, il désorganise la société qui le porte, laquelle réagit pour se protéger. Le concept le plus utile. Le double mouvement : à l'extension du marché répond toujours un contre-mouvement de protection. Polanyi y range des choses qu'on n'a pas l'habitude de réunir — le protectionnisme douanier, la législation sociale, le New Deal, mais aussi le fascisme. L'usage à en faire. Cette lecture explique pourquoi produit à la fois des États sociaux et des dictatures : deux réponses au même désencastrement. La filiation irrigue la sociologie économique contemporaine et tous les débats sur les « perdants de la mondialisation ».

8.7 - : la guerre totale et le basculement du monde

Définition 8.10Guerre totale

Conflit dans lequel l'ensemble des ressources — humaines, industrielles, scientifiques, financières — d'une société est mobilisé, et dans lequel la distinction entre combattants et non-combattants s'efface. Économiquement, la guerre totale signifie la planification généralisée : ce sont des bureaux, non des marchés, qui décident de ce qui est produit.

Repère : Les chiffres du basculement, -

Prêt-bail voté le mars : de l'ordre de cinquante milliards de dollars de l'époque, dont environ trente et un au Royaume-Uni et onze à l'URSS.
Production américaine de guerre : de l'ordre de trois cent mille avions et quatre-vingt-six mille chars entre et .
Produit intérieur réel des États-Unis : de l'ordre de entre et .
Chômage américain : de l'ordre de en , de l'ordre de en .
Part des femmes dans la main-d'œuvre américaine : d'environ un quart à plus d'un tiers.
En , les États-Unis assurent de l'ordre de la moitié de la production industrielle mondiale et détiennent de l'ordre des deux tiers du stock d'or monétaire mondial.

Important

Comparez ces chiffres à ceux de la figure 4. Aucune politique de l'entre-deux-guerres n'a ramené les États-Unis au plein-emploi ; la guerre y parvient en trois ans. Ce n'est pas un éloge de la guerre, c'est une mesure de ce qu'il fallait de dépense publique : le New Deal, souvent présenté comme keynésien, n'a jamais atteint l'ordre de grandeur budgétaire que la guerre atteindra sans discussion.

Exemple 8.11Bretton Woods, ou corrigé

Du er au juillet , quarante-quatre nations se réunissent dans le New Hampshire. Deux plans s'affrontent : celui de Keynes, qui propose une monnaie internationale de compte, le bancor ; celui de Harry Dexter White, qui organise le système autour du dollar convertible en or à dollars l'once. Le plan américain l'emporte, et deux institutions naissent : le Fonds monétaire international et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement.

Lisez Bretton Woods comme une réponse point par point aux années . Changes fixes mais ajustables, contre la rigidité de l'or ; contrôle des mouvements de capitaux, contre les fuites de ; un prêteur international, contre l'absence de stabilisateur qu'analysera Kindleberger. Un seul manque : rien n'oblige le pays émetteur de la monnaie de réserve à la discipline.

iRemarque

La guerre accouche aussi des États sociaux. Le rapport Beveridge, publié au Royaume-Uni en décembre , propose une protection « du berceau à la tombe » contre cinq fléaux — le besoin, la maladie, l'ignorance, l'insalubrité, l'oisiveté. En France, les ordonnances d'octobre créent la Sécurité sociale. Ce n'est pas un hasard de calendrier : on promet la sécurité d'après à des sociétés dont on exige tout pendant.

Repère : Dates à retenir pour ce chapitre

apogée de la première mondialisation — Versailles — les milliards de marks-or — hyperinflation allemande — plan Dawes — retour de la livre à l'or — franc Poincaré — octobre krach de Wall Street — tarif Hawley-Smoot — septembre la livre quitte l'or — Ottawa — janvier Hitler chancelier ; mars New Deal — Neuer Plan ; dollar dévalué — Front populaire, Théorie générale, fin du bloc-or — prêt-bail — rapport Beveridge — juillet Bretton Woods — Sécurité sociale en France.

Important

Retenez trois choses de ce chapitre. Un, la fermeture du monde n'est pas une baisse des échanges mais leur redécoupage en blocs : la figure 5 le montre à positions constantes. Deux, la date de sortie de l'étalon-or prédit mieux la date de reprise que la nature du régime politique : les figures 4 et 6 se lisent ensemble. Trois, en le centre de gravité économique du monde occidental a changé de continent, et les institutions de Bretton Woods sont écrites pour empêcher que recommence — avec un angle mort, celui du pays qui émet la monnaie de réserve.

Continuer sur Adloun : animation, QCM, fiches, exercices