Les modèles de croissance de 1945 à nos jours
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 9 · prépa ECG, 1re année
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En , deux systèmes sortent vainqueurs de la guerre et proposent au monde deux manières opposées de produire de la richesse. Quatre-vingts ans plus tard, l'un a disparu, l'autre a été bouleversé, et la croissance mondiale la plus rapide s'est produite là où personne ne l'attendait — en Asie orientale, selon des recettes qui ne sont exactement ni celles de Washington ni celles de Moscou.
Trois questions organisent ce chapitre. Qu'est-ce qu'un modèle de croissance, et combien y en a-t-il eu ? Pourquoi la rupture des années - frappe-t-elle les deux blocs presque en même temps ? Et surtout, pourquoi le décollage des économies émergentes a-t-il été si inégal — foudroyant en Asie orientale, interrompu en Amérique latine, tardif et fragile en Afrique ?
Une précaution de méthode d'abord. Ce chapitre est écrit en histoire-géographie, non en sciences économiques : on y cherche des séries longues, des cartes et une périodisation. Les modèles n'y sont pas des équations mais des façons d'organiser un territoire, et c'est à ce titre qu'on les compare.
9.1 : deux systèmes, deux jeux de règles
Combinaison durable et cohérente de quatre éléments : qui décide de l'investissement, d'où vient le progrès technique, comment la richesse est répartie, et quel rapport le pays entretient avec le marché mondial. Deux pays peuvent croître au même rythme selon des modèles opposés — c'est précisément le cas de la France et de l'URSS dans les années .
Repère : Les institutions du monde d'après, -
Juillet , Bretton Woods : Fonds monétaire international et Banque internationale pour la reconstruction et le développement ; changes fixes mais ajustables, dollar convertible en or à dollars l'once. — Octobre , signature du GATT par vingt-trois pays : réduction négociée des droits de douane, clause de la nation la plus favorisée. — Juin , discours de Harvard : le plan Marshall verse de l'ordre de treize milliards de dollars à seize pays européens entre et ; l'OECE naît en avril pour les répartir. — Janvier , le CAEM (Comecon) organise l'espace économique soviétique. Le monde économique a désormais deux capitales.
Figure 1. Dix jalons, –, placés à l'échelle du temps. Les six premiers couvrent trente-sept ans (–), les quatre derniers trente-neuf (–) : la frise est presque coupée en deux parts égales, mais les jalons ne s'y répartissent pas également. Entre les deux traits en pointillé s'ouvre le plus grand vide de la frise, treize ans de à . Ce vide n'est pas une lacune : c'est le cœur des Trente Glorieuses, la période où rien ne rompt parce que tout fonctionne. Sur une frise à l'échelle, un silence est un résultat.
Auteur : Angus Maddison (1926-2010) — deux mille ans de produit par habitant
Économiste britannique passé par l'OCDE, il consacre sa vie à reconstruire le produit par habitant de tous les pays du monde depuis l'an . La thèse. On ne peut comparer les modèles de croissance qu'à condition de disposer de séries homogènes : mêmes prix, même unité, même méthode. Le concept le plus utile. Le dollar international de à parité de pouvoir d'achat, unité de compte artificielle qui permet de comparer la Chine de et la France de . La précaution qu'il impose. Une série reconstruite n'est pas une mesure : Maddison donne des estimations, révisées à chaque édition. Tout chiffre d'avant est un ordre de grandeur. La filiation est vivante : le Maddison Project poursuit et corrige son travail, et la quasi-totalité des graphiques de croissance longue que vous rencontrerez en dérivent.
9.2 Les Trente Glorieuses : le modèle libéral en son âge d'or
Expression forgée par Jean Fourastié en pour désigner la période - dans les pays développés à économie de marché : croissance forte et régulière, plein-emploi, gains de productivité élevés, généralisation de la consommation de masse et construction des États sociaux. Le mot est français ; les Britanniques parlent d'âge d'or, les Allemands de miracle économique, les Italiens de miracolo.
Figure 2. Produit par habitant de quatre zones, –, indice base en , échelle logarithmique. Les segments sont construits sur les taux de croissance annuels moyens estimés par Maddison () : ils donnent la tendance de chaque période, non les à-coups annuels. Trois lectures. Avant , le Japon monte plus vite que tous — son indice est multiplié par près de six en vingt-trois ans, contre environ deux et demi pour l'Europe occidentale. Après , toutes les pentes s'infléchissent sauf une : la Chine est la seule des quatre dont la pente s'accroît, et l'ex-URSS la seule dont elle devienne négative — son indice perd de l'ordre de entre et . Une mise en garde : ce sont des indices, non des niveaux. Quand la courbe chinoise passe au-dessus de la courbe européenne, au tout début des années , cela signifie que la Chine a progressé plus depuis , pas qu'elle soit devenue plus riche par habitant — elle en reste très loin.
Auteur : Jean Fourastié (1907-1990) — les Trente Glorieuses
Économiste et statisticien français, il publie Le Grand Espoir du XXe siècle en et Les Trente Glorieuses en . La thèse. La croissance d'après-guerre est d'abord un transfert d'emplois entre secteurs : le progrès technique libère la main-d'œuvre agricole, l'industrie l'absorbe, puis les services prennent le relais. Le concept le plus utile. Le partage en trois secteurs — primaire, secondaire, tertiaire — et surtout l'idée que les gains de productivité y sont très inégaux, faibles dans les services, ce qui annonce le ralentissement futur. La démonstration célèbre. La comparaison de deux villages, l'un de , l'autre de : mêmes maisons, autre monde. La filiation : l'expression est entrée dans la langue, souvent au prix d'un contresens nostalgique que Fourastié refusait — il décrivait une transition, pas un paradis.
États-Unis : marché intérieur immense, entreprises géantes, protection sociale limitée, avance technologique entretenue par la dépense militaire. France : planification indicative depuis le premier plan Monnet (), nationalisations, grands programmes d'État — nucléaire, aéronautique, chemin de fer à grande vitesse. Allemagne de l'Ouest : économie sociale de marché, banques universelles au capital des entreprises, cogestion, priorité à la stabilité monétaire. Japon : administration qui oriente le crédit, groupes industriels intégrés, emploi durable dans les grandes firmes, effort d'exportation systématique.
Ce que la comparaison enseigne. Ces quatre pays connaissent la même croissance forte avec des institutions très différentes. Il n'y a donc pas un modèle libéral mais une famille, et la question intéressante n'est pas « lequel est le bon » mais « qu'ont-ils en commun ». Réponse : des gains de productivité élevés, une demande intérieure soutenue et un cadre international stable — les trois choses qui disparaîtront ensemble après .
Auteur : Michel Albert (1930-2015) — capitalisme contre capitalisme
Haut fonctionnaire et assureur français, il publie en Capitalisme contre capitalisme. La thèse. Après la disparition du communisme, le vrai débat n'oppose plus le marché au plan mais deux capitalismes : le modèle anglo-saxon, tourné vers le marché financier, la mobilité et le court terme, et le modèle rhénan — Allemagne, Japon, Europe du Nord — fondé sur la banque, la formation, la négociation sociale et le long terme. Le paradoxe qu'il énonce. Le rhénan lui paraît économiquement supérieur et politiquement perdant, parce que l'anglo-saxon est plus séduisant. La filiation : c'est le point de départ de toute la littérature sur les variétés du capitalisme, et l'outil le plus commode pour comparer deux pays sans les hiérarchiser.
9.3 Le modèle communiste : la planification et son plafond
Système où la propriété des moyens de production est collective et où un organisme central — le Gosplan en URSS — fixe par avance les quantités à produire, les prix et les investissements. Les prix n'y transmettent aucune information sur la rareté : ils sont administrés. La croissance y vient de l'accumulation — plus d'usines, plus d'ouvriers, plus de charbon — bien plus que de l'efficacité.
Repère : Le modèle communiste, étapes et bornes
, premier plan quinquennal soviétique : priorité absolue à l'industrie lourde. — , CAEM : spécialisation imposée aux démocraties populaires. — , Spoutnik : le modèle paraît capable de battre l'Ouest sur son propre terrain. — -, Grand Bond en avant en Chine. — Années , tentatives de réforme (Liberman en URSS, ) sans lendemain. — , la Chine bifurque. — -, l'Europe de l'Est puis l'URSS abandonnent le système.
Mao veut rattraper le Royaume-Uni en quinze ans. Les paysans sont regroupés en communes populaires, l'acier est produit dans des hauts-fourneaux de village au métal inutilisable, les statistiques de récolte sont gonflées par des cadres qui n'osent pas déplaire, et l'État prélève sur des récoltes qui n'existent pas. Il en résulte une famine dont les estimations vont de quinze à quarante-cinq millions de morts, selon les sources et les méthodes.
Ce que l'épisode démontre, au-delà de son horreur : dans une économie sans prix et sans contre-pouvoir, l'information ne remonte pas. Ce n'est pas seulement un crime politique, c'est une défaillance de système — et c'est exactement l'argument que Deng Xiaoping opposera au maoïsme vingt ans plus tard.
Figure 3. L'organisation économique du monde vers . Trois zones portent la première couleur, trois la deuxième, trois la troisième — et la quatrième n'en compte qu'une. C'est là que se joue tout le chapitre : en , les nouveaux pays industriels d'Asie sont une exception, pas un modèle. Ils sont militairement dans le bloc occidental et économiquement ailleurs, puisqu'ils confient à l'État un rôle que Washington ne recommande à personne. Les cinq flèches disent le sens de la dépendance : aide, plan et commandes descendent toujours d'une économie avancée vers celles qui la suivent — sauf une, celle de Bandung, seule tracée à double sens, qui relie deux périphéries sans passer par aucun centre.
Ne concluez pas de la figure 2 que le modèle soviétique fut un échec dès l'origine : entre et , le produit par habitant de l'URSS progresse de l'ordre de par an, plus vite que celui des États-Unis. Le problème n'est pas le rythme, c'est sa nature : une croissance extensive, obtenue en ajoutant des facteurs et non en les employant mieux, s'arrête quand il n'y a plus de paysans à envoyer à l'usine ni de gisements faciles à ouvrir. C'est le plafond que l'URSS heurte au tournant des années .
Auteur : Alexander Gerschenkron (1904-1978) — l'avantage du retard
Historien économiste né à Odessa, formé à Vienne, professeur à Harvard, il publie en Economic Backwardness in Historical Perspective. La thèse. Il n'existe pas un chemin unique vers l'industrialisation : plus un pays part tard, plus il substitue des institutions à ce qui manque — les banques en Allemagne, l'État en Russie — et plus son décollage est brutal et concentré sur l'industrie lourde. Le concept le plus utile. L'avantage du retard : un retardataire n'a pas à inventer les techniques, il les importe, ce qui lui permet d'aller plus vite que le pionnier. L'usage à en faire ici. Gerschenkron explique d'un même mouvement la Russie de Witte, l'URSS de Staline et les dragons asiatiques : partout, un substitut institutionnel compense un capital privé absent. La filiation traverse toute la littérature sur le rattrapage, jusqu'à Chalmers Johnson et Ha-Joon Chang.
9.4 Trois modèles mis côte à côte
Figure 4. Trois modèles de croissance, lus sur cinq mêmes questions. La ligne « le marché mondial » est la clé : le modèle libéral s'ouvre par négociation, le modèle communiste échange en circuit fermé, et le troisième fait les deux à la fois — il protège l'entreprise à l'entrée du marché intérieur et l'expose sans filet à la concurrence mondiale à la sortie. La ligne « le plafond » interdit de lire ce tableau comme un palmarès : chacun des trois a buté, à une date différente, sur une limite que son propre succès avait fabriquée.
Auteur : Chalmers Johnson (1931-2010) — l'État développeur
Politiste américain spécialiste du Japon, il publie en MITI and the Japanese Miracle. La thèse. Le miracle japonais n'est ni un pur marché, ni un plan : c'est un developmental state, un État qui fixe des priorités industrielles, oriente le crédit et protège des secteurs naissants, mais laisse la propriété et la concurrence aux entreprises privées. Le concept le plus utile. La distinction entre l'État régulateur, qui fixe des règles du jeu, et l'État développeur, qui fixe des objectifs de production. Le critère décisif, souvent oublié des copies : l'aide est conditionnelle aux résultats à l'exportation. Une entreprise protégée qui n'exporte pas perd sa protection — c'est ce qui distingue Séoul de Brasília. La filiation : toute l'analyse des émergents asiatiques, et le débat sur les politiques industrielles contemporaines.
Méthode : Comparer deux modèles de croissance sans les hiérarchiser
- Poser les mêmes questions aux deux. Qui investit, d'où vient le progrès technique, comment on répartit, comment on échange. Une comparaison qui change de questions en cours de route ne compare rien.
- Dater l'apogée de chacun. Un modèle se juge à son sommet, non à son déclin : comparer l'URSS de aux États-Unis de est un procédé, pas un argument.
- Nommer le plafond. Tout modèle bute sur une limite interne. La trouver est plus instructif que de désigner un vainqueur.
- Vérifier la comparabilité des chiffres. Même unité, même méthode, même source — c'est l'avertissement de Maddison.
9.5 - : la rupture, puis le tournant libéral
Repère : Dix-huit ans qui changent les règles
août : Nixon suspend la convertibilité-or du dollar. — Janvier , accords de la Jamaïque : les changes flottants sont officialisés. — Octobre : le baril passe de l'ordre de trois à douze dollars, soit environ un quadruplement. — - : second choc, de l'ordre de treize à trente-quatre dollars. — Août , Paul Volcker à la Réserve fédérale : les taux directeurs américains montent jusqu'à de l'ordre de en . — Mai , Margaret Thatcher ; janvier , Ronald Reagan. — , John Williamson formule le « consensus de Washington ».
Coexistence, inhabituelle avant , d'une inflation élevée et d'un chômage élevé. Elle désarme la politique économique : relancer aggrave l'inflation, freiner aggrave le chômage. C'est cette impasse, plus que les chocs pétroliers eux-mêmes, qui ruine le crédit intellectuel des politiques de demande et ouvre la voie au tournant des années .
Auteur : John Williamson (1937-2021) — le consensus de Washington
Économiste britannique de l'Institute for International Economics, il dresse en la liste des dix mesures qui font alors accord entre le FMI, la Banque mondiale et le Trésor américain à propos de l'Amérique latine : discipline budgétaire, réforme fiscale, libéralisation des taux d'intérêt et du commerce, ouverture aux investissements étrangers, privatisations, dérégulation, droits de propriété. La précision qu'il n'a cessé de rappeler. Il décrivait un constat, non un programme ; le mot lui a échappé et est devenu, dans le monde entier, le nom d'une doctrine imposée. Le concept le plus utile. L'idée qu'un ensemble de recommandations puisse devenir une conditionnalité : l'accès au crédit international se paie en réformes. La filiation est surtout critique — Stiglitz, Rodrik, Chang — et la crise asiatique de puis celle de en ont considérablement réduit l'autorité.
Le tournant libéral n'est pas un retrait de l'État, c'est un changement d'emploi de l'État. La dépense publique ne recule pas partout ; ce qui change, c'est la priorité — la lutte contre l'inflation passe devant le plein-emploi —, la propriété — les privatisations —, et le droit — dérégulation financière, ouverture des capitaux. Écrire que « l'État se retire après » est une approximation que les chiffres de dépense publique démentent presque partout.
9.6 Le décollage inégal des économies émergentes
Économie qui n'appartient pas au groupe des pays développés, mais dont la croissance rapide, l'industrialisation et l'ouverture aux capitaux étrangers la distinguent des pays les moins avancés. La catégorie est floue et mouvante : le terme apparaît en dans le vocabulaire de la Société financière internationale pour désigner des marchés d'actions, avant de qualifier des pays. Une économie émergente est donc d'abord une catégorie d'investisseur.
Auteur : Walt Whitman Rostow (1916-2003) — les cinq étapes et le décollage
Économiste et conseiller américain, il publie en Les Étapes de la croissance économique, un manifeste non communiste. La thèse. Toute société traverse cinq étapes — société traditionnelle, conditions préalables, décollage, marche vers la maturité, consommation de masse — et le décollage suppose un taux d'investissement qui double, un secteur moteur, et un cadre institutionnel favorable. Le mot qui est resté. Le take-off, décollage : la métaphore aéronautique, avec sa vitesse critique, structure encore tout le vocabulaire du développement. Les critiques, qu'il faut connaître. Le modèle est linéaire et occidentalo-centré ; il ignore les rapports de domination entre économies ; et le sous-titre dit assez qu'il s'agit d'une arme de guerre froide. La filiation est double : les politiques d'aide au développement des années , et toute l'école critique qui s'y oppose, de Wallerstein aux théories de la dépendance.
Figure 5. Les vagues successives du décollage émergent. Lisez d'abord la légende, elle est ordonnée dans le temps : cinq dates de départ, plus une sixième couleur qui n'est pas une date mais un échec. En Asie, les trois flèches dessinent une cascade — le Japon d'abord, puis la Corée du Sud et Taïwan, puis l'Asie du Sud-Est et la Chine — où chaque vague reprend les productions que la précédente abandonne en montant en gamme. Ailleurs, il n'y a pas de cascade : l'Amérique latine porte une flèche barrée, celle d'un décollage engagé dès les années et interrompu par la crise de la dette de . C'est cette différence de forme, et non un écart de rythme, que le mot « inégal » désigne.
Au début des années , le produit par habitant de la Corée du Sud et celui du Ghana sont du même ordre de grandeur — de l'ordre de cent cinquante à deux cents dollars courants, d'après la Banque mondiale. Le Ghana est même mieux doté en ressources et en cadres formés. En , le produit par habitant coréen est de l'ordre de quinze fois celui du Ghana.
Ce qui s'est passé entre les deux. La Corée du Sud a investi massivement dans l'école primaire puis secondaire, orienté le crédit vers un petit nombre de groupes industriels, protégé son marché intérieur, et surtout conditionné cette protection à des résultats à l'exportation. Le Ghana a fondé son revenu sur une culture d'exportation, le cacao, taxée pour financer l'État — et s'est trouvé sans marge lorsque les cours mondiaux ont chuté.
La leçon de méthode. Une comparaison de ce type ne prouve pas qu'une recette fonctionne partout : elle isole une variable — ici le rapport à l'exportation — en tenant les autres à peu près constantes au départ. C'est l'usage légitime d'un couple de cas.
Figure 6. Deux stratégies de développement, deux enchaînements. Les deux colonnes partent du même geste — protéger une industrie naissante — et le trait en pointillé qui les relie au sommet est là pour l'affirmer : la divergence n'est pas entre protection et libre-échange. Elle est plus bas, à la troisième case : dans un cas, l'entreprise protégée n'a d'autre juge qu'un marché intérieur captif, et les devises manquent pour acheter les machines ; dans l'autre, elle doit survivre au prix mondial, ce qui lui fournit les devises et la contrainte de progresser. Les deux colonnes s'achèvent sur une crise, et ; seule la première coupe la trajectoire.
Auteur : Ha-Joon Chang (né en 1963) — retirer l'échelle
Économiste sud-coréen enseignant à Cambridge puis à Londres, il publie en Kicking Away the Ladder. La thèse. Les pays aujourd'hui développés se sont industrialisés derrière des tarifs élevés, des subventions et un mépris tranquille des brevets étrangers ; ils recommandent aux pays pauvres l'inverse de ce qu'ils ont pratiqué. L'image du titre est de Friedrich List : grimper, puis retirer l'échelle. Le concept le plus utile. La distinction entre le discours normatif d'une puissance et son histoire réelle — qui oblige à vérifier les deux. La réserve à garder. Que le protectionnisme ait accompagné les décollages ne prouve pas qu'il les cause : le contre-exemple latino-américain est dans la figure 6. La filiation remonte à Friedrich List () et à Paul Bairoch, et alimente tous les débats contemporains sur la politique industrielle.
Repère : Le décollage émergent en six mesures datées
Chine : croissance du produit intérieur de l'ordre de par an en moyenne de à (Banque mondiale).
Part de la Chine dans le produit mondial : de l'ordre de en , de l'ordre de à en (Banque mondiale, dollars courants).
Part des économies émergentes et en développement dans le produit mondial en parité de pouvoir d'achat : elle dépasse la moitié à la fin des années (FMI).
Pauvreté extrême : de l'ordre de de l'humanité en à moins de à la fin des années (Banque mondiale, seuil de dollars en parité de pouvoir d'achat ).
Amérique latine : en , le produit par habitant de la région est inférieur à son niveau de — c'est la « décennie perdue ».
Russie : le produit intérieur recule d'environ entre et .
Auteur : Branko Milanović (né en 1953) — qui a gagné à la mondialisation
Économiste serbo-américain, longtemps à la Banque mondiale, il publie en Global Inequality. La thèse. Entre la fin des années et la fin des années , les revenus n'ont pas progressé de la même façon selon la position dans la distribution mondiale : forte hausse pour les classes moyennes des pays émergents d'Asie, quasi-stagnation pour les classes populaires des pays riches, forte hausse pour le sommet mondial. L'image qui est restée est la « courbe de l'éléphant », dont le dos monte, la trompe retombe puis se relève. Les réserves qu'il faut citer. La courbe compare des positions, non des personnes : les mêmes ménages ne sont pas aux mêmes rangs aux deux dates, et le résultat dépend du traitement de la Chine. La filiation : c'est aujourd'hui la manière la plus courante d'expliquer que le décollage des émergents et le mécontentement politique des pays riches soient deux faces d'un même mouvement.
La formule du programme, « décollage inégal », se démontre en trois constats et non en un seul. Un, l'inégalité est chronologique — la figure 5 range les vagues par date, et l'écart entre la première et la dernière dépasse quarante ans. Deux, elle est qualitative : certains décollages ont été interrompus, comme celui de l'Amérique latine en , ce qui n'est pas la même chose qu'un décollage tardif. Trois, elle est interne aux pays : la croissance chinoise ou indienne s'est concentrée sur des littoraux et des métropoles, et ce sont les cartes à grande échelle, non les taux nationaux, qui le montrent.
9.7 Où en sont les modèles ?
Le vocabulaire lui-même est daté. « BRIC » est forgé en novembre par Jim O'Neill, économiste chez Goldman Sachs, pour désigner quatre marchés prometteurs ; le groupe se réunit à partir de , l'Afrique du Sud le rejoint en , et il s'élargit à partir de . Une catégorie d'investisseur est ainsi devenue une organisation intergouvernementale : c'est un fait géopolitique, et il rappelle qu'un mot d'analyse peut finir par produire l'objet qu'il décrivait.
Deux erreurs symétriques guettent les copies. La première consiste à traiter « les émergents » comme un bloc : le Brésil, la Corée du Sud, la Chine et l'Éthiopie n'ont ni le même niveau, ni la même trajectoire, ni les mêmes intérêts. La seconde consiste à croire le rattrapage automatique : la Banque mondiale a nommé en le piège du revenu intermédiaire pour désigner les pays qui, ayant cessé d'être bon marché sans être devenus innovants, stagnent à mi-chemin. Peu de pays ont franchi ce seuil depuis , et ils se comptent surtout en Asie orientale et en Europe méridionale.
Repère : Dates à retenir pour ce chapitre
Bretton Woods — GATT et plan Marshall — CAEM — conférence de Bandung — - Grand Bond en avant — Rostow — fin de la convertibilité-or — premier choc pétrolier — accords de la Jamaïque — tournant chinois — Thatcher et Volcker — Reagan — défaut mexicain — consensus de Washington et chute du Mur — fin de l'URSS et réformes indiennes — crise asiatique — la Chine à l'OMC et le sigle BRIC — crise financière mondiale — pandémie.
Retenez trois choses de ce chapitre. Un, il n'y a jamais eu deux modèles mais au moins trois, et le troisième — l'État développeur asiatique — est celui qui a produit les rattrapages les plus rapides de l'histoire. Deux, la rupture des années frappe les deux blocs presque en même temps, pour des raisons différentes : épuisement des gains de productivité à l'Ouest, épuisement des facteurs à l'Est. Trois, le décollage des émergents est inégal dans le temps, dans sa forme et à l'intérieur des pays : ces trois inégalités-là ne s'expliquent pas de la même manière, et les confondre est la faute la plus fréquente sur ce sujet.