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Les espaces asiatiques dans la mondialisation

Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 2e année), chapitre 11 · prépa ECG, 2e année

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Un porte-conteneurs quitte Shanghai. Trente-cinq jours plus tard il décharge à Rotterdam. Entre les deux, il aura franchi quatre passages où sa route se resserre à quelques kilomètres de large, croisé quelques dizaines de milliers de navires suivant les mêmes couloirs, et touché des ports dont huit sur les dix premiers du monde se trouvent dans la région qu'il vient de quitter.

C'est cette trajectoire qui donne son objet au chapitre. L'Asie n'est pas seulement un ensemble de puissances : c'est le lieu où se fabrique une part décisive de ce que le monde consomme, et le lieu par où passe une part encore plus grande de ce qu'il transporte. Les deux faits ne se recouvrent pas exactement, et c'est leur écart qui est instructif.

Trois questions organisent le chapitre. Par où passent les flux, et à quels goulets ? Où se sont concentrés les ports et les métropoles qui les commandent ? Et comment la production s'est-elle fragmentée entre des pays qui, sur la chaîne d'un même objet, n'occupent pas le même rang ? Les rapports de puissance ont été traités au chapitre précédent ; on ne les reprend ici que là où ils commandent un flux.

11.1 La maritimisation d'un continent

Définition 11.1Maritimisation

Processus par lequel une part croissante de la production, des échanges et des ressources d'un espace dépend de la mer — pour son transport, pour son approvisionnement ou pour son exploitation. De l'ordre de % du commerce mondial de marchandises circule par voie maritime, mesuré en volume (estimation de la CNUCED, années ).

Définition 11.2Passage obligé

Détroit, canal ou chenal par lequel une route maritime doit obligatoirement transiter, faute d'alternative de coût comparable. Sa valeur stratégique ne tient pas à sa taille mais à l'absence de substitut : le contourner allonge le trajet, renchérit le fret et, dans certains cas, dépasse le tirant d'eau disponible ailleurs.

Figure 1. Les routes maritimes de l'Asie et leurs sept passages obligés. Trois lectures. Un : la grande route Europe--Asie orientale et la route du pétrole du Golfe se confondent entre l'océan Indien et la mer de Chine méridionale — la même ligne porte les conteneurs de l'Europe et les hydrocarbures du Golfe. Deux : elles se resserrent toutes deux sur Malacca, qui est le nœud de l'ensemble. Trois : le contournement par Lombok et Makassar existe, mais il allonge le trajet de plusieurs jours, ce qui explique qu'il ne soit emprunté que par les navires trop chargés pour Malacca.

Figure 2. Ce que voit passer chaque passage obligé, en pétrole et produits raffinés. Les deux premiers du monde sont asiatiques, et ils portent à eux seuls près des deux tiers du total des sept passages représentés. Le rapprochement avec la figure donne le fait central du chapitre : les deux passages les plus chargés de la planète sont sur la même route, l'un à son entrée occidentale, l'autre en son milieu. Un navire venu du Golfe vers la Chine les franchit tous les deux.

Repère : Malacca en ordres de grandeur

Longueur : environ kilomètres. Largeur minimale : de l'ordre de kilomètres dans le chenal de Phillips, près de Singapour. Profondeur : de l'ordre de mètres, ce qui plafonne le tonnage admissible et donne son nom à la classe malaccamax. Trafic : de l'ordre de plusieurs dizaines de milliers de navires par an, un des plus denses du monde. Détour : passer par Lombok allonge le trajet de l'ordre de mille à mille cinq cents milles nautiques.

Attention

Un passage obligé n'est pas seulement un risque militaire. Trois autres vulnérabilités s'y logent, et les copies les oublient. La piraterie et le brigandage : le détroit de Malacca et ses abords ont concentré une part notable des attaques recensées dans le monde, ce qui a conduit les trois États riverains à organiser des patrouilles coordonnées à partir de . L'accident : un seul navire échoué en travers d'un chenal étroit suffit à interrompre le trafic, comme l'a montré le canal de Suez en mars . Le climat : l'étiage d'un canal à écluses réduit le tirant d'eau admissible, ce qu'a connu Panama en -.

Auteur : Alfred Mahan (1840-1914) — la puissance par la mer

Officier de marine américain, The Influence of Sea Power upon History (). La thèse. La puissance d'un État tient à sa capacité à assurer la libre circulation de son commerce maritime, ce qui suppose une flotte, des bases échelonnées et le contrôle des passages. Le concept le plus utile. La chaîne production--transport--marchés, dont chaque maillon doit être protégé : une économie dépendante de la mer est vulnérable là où sa route se resserre. Ce qui l'a réactualisé. L'expression « dilemme de Malacca », attribuée à un dirigeant chinois en , formule exactement le problème de Mahan à l'échelle asiatique. La critique. Mahan écrit avant l'aviation et le sous-marin ; le contrôle des mers ne se réduit plus à la maîtrise des points de passage.

Exemple 11.3Le dilemme de Malacca, et trois réponses

Le problème est simple à énoncer : une part majeure des hydrocarbures importés par la Chine transite par un détroit qu'elle ne contrôle pas et où une marine tierce pourrait l'interrompre. Trois réponses ont été engagées, et il faut les distinguer. Un, contourner : des oléoducs et gazoducs terrestres depuis la Birmanie, l'Asie centrale et la Russie, qui déplacent une fraction du flux sur le continent. Deux, diversifier : accroître la part de fournisseurs accessibles autrement que par Malacca. Trois, protéger : construire une marine hauturière et acquérir des points d'appui. Aucune des trois n'annule le problème, et c'est ce qui rend la question durable.

11.2 Des façades et des mégapoles portuaires

Définition 11.4Façade maritime

Portion de littoral organisée par un ensemble de ports reliés à un même arrière-pays et intégrés dans les mêmes réseaux d'échange. La façade se définit moins par sa longueur de côte que par la profondeur de son arrière-pays et par la densité des liaisons qui l'irriguent.

Figure 3. Les grands ports à conteneurs d'Asie, en figurés proportionnels. Trois façades apparaissent, et elles ne se valent pas. Celle de l'Asie orientale concentre les plus gros disques, du golfe de Bohai au delta du Yangzi. Celle de l'Asie du Sud-Est tient d'abord à un point de passage : Singapour doit son rang à sa position sur le détroit, non à son arrière-pays. Celle de l'Asie du Sud est, à cette échelle, presque absente — l'Inde, deuxième population du monde, n'a aucun port de premier rang mondial. Attention : pour rester lisible, la carte ne porte qu'un port du delta de la rivière des Perles, Shenzhen ; Guangzhou et Hong Kong figurent au graphique suivant.

Auteur : François Gipouloux (né en 1948) — la Méditerranée asiatique

Économiste et sinologue français, La Méditerranée asiatique (). La thèse. L'Asie orientale maritime forme un corridor de villes-ports — de Tokyo à Singapour par Shanghai, Hong Kong et Taipei — dont la cohérence économique dépasse celle des États qui les abritent : c'est un espace de flux comparable à la Méditerranée des cités marchandes. Le concept le plus utile. Le corridor plutôt que le pays : l'unité pertinente n'est ni l'État ni le continent, c'est le chapelet de nœuds littoraux. Ce qui l'appuie. La figure : les grands ports forment une ligne côtière continue, sans rapport avec le poids démographique des arrière-pays. La critique. Le modèle sous-estime le retour de l'État, très visible depuis les années dans la politique portuaire chinoise.

Figure 4. Le classement mondial des ports à conteneurs. Le fait brut : les huit premiers ports du monde sont asiatiques, et le premier port européen n'apparaît qu'au-delà du dixième rang. Deux nuances doivent l'accompagner. Un : trois de ces huit ports — Shenzhen, Guangzhou et Hong Kong — appartiennent au même delta, celui de la rivière des Perles ; le classement compte des ports, pas des systèmes portuaires. Deux : Shanghai traite près de quatre fois le trafic de Rotterdam, mais les deux ne font pas le même métier — l'un est la sortie d'un atelier continental, l'autre la porte d'entrée d'un marché.

Exemple 11.5Trois ports, trois logiques

Shanghai est le débouché d'un arrière-pays continental — le bassin du Yangzi — et son trafic mesure d'abord la production chinoise. Singapour n'a presque pas d'arrière-pays : son trafic est fait pour l'essentiel de transbordement, c'est-à-dire de conteneurs qui changent de navire sans entrer dans le pays. Hong Kong, longtemps premier port du monde, a vu son trafic reculer à mesure que les ports du continent chinois — Shenzhen d'abord — captaient directement le fret qui transitait autrefois par lui. Trois trajectoires que le seul classement en volume ne distingue pas.

Auteur : Antoine Frémont (né en 1962) — le monde en boîtes

Géographe français des transports, Le monde en boîtes (). La thèse. La conteneurisation, née en et normalisée à la fin des années , n'a pas seulement abaissé le coût du transport : elle a rendu la rupture de charge si peu coûteuse qu'elle a permis de découper la production entre des lieux éloignés. Le concept le plus utile. La massification : les gains viennent de la taille des navires et de la concentration sur quelques ports, ce qui produit mécaniquement une hiérarchie portuaire très inégale. La conséquence à retenir. Un port n'est plus choisi pour sa proximité mais pour sa place dans un réseau : d'où des ports de transbordement sans arrière-pays, et des littoraux entiers desservis par un seul nœud.

11.3 L'atelier fragmenté

Définition 11.6Chaîne de valeur mondiale

Séquence des opérations qui, de la conception au service après-vente, transforment des intrants en un bien vendu, lorsque ces opérations sont réparties entre plusieurs pays. Chaque pays n'y apporte qu'une valeur ajoutée propre, qui peut être très inférieure à la valeur du bien qu'il exporte.

Figure 5. La courbe du sourire : où se loge la valeur le long d'une chaîne. La courbe dit que les deux extrémités — la conception en amont, la marque et le service en aval — captent une valeur ajoutée bien supérieure à celle du maillon central, l'assemblage. C'est pourquoi un pays peut exporter beaucoup en gagnant peu. Attention : le schéma est qualitatif, il n'a pas d'unité et ne mesure aucune grandeur ; ce qu'il représente est une hiérarchie, pas un montant. L'enjeu de toute politique industrielle asiatique tient en une phrase : remonter la pente, d'un côté ou de l'autre du creux.

Important

Un ordre de grandeur qui a fait date. Une étude de décomposant la valeur d'un téléphone intelligent assemblé en Chine et vendu aux États-Unis concluait que l'assemblage réalisé en Chine représentait de l'ordre de % de la valeur du produit exporté — le reste allant aux composants importés du Japon, de Corée, d'Allemagne, et surtout à la conception et à la marque. Or la statistique douanière imputait % de cette valeur aux exportations chinoises. La leçon : les balances commerciales bilatérales, comptées en valeur brute, surestiment lourdement le contenu national des exportations d'un pays d'assemblage.

Auteur : Akamatsu Kaname (1896-1974) — le vol des oies sauvages

Économiste japonais, formulation dès les années , diffusion internationale à partir de . La thèse. Le développement industriel d'une région se propage en formation, comme un vol d'oies : un pays de tête abandonne successivement ses industries les plus simples aux suivants, qui les reprennent en montant eux-mêmes en gamme. Le concept le plus utile. La propagation en escalier : le textile passe du Japon aux nouveaux pays industriels, puis à l'ASEAN, puis à la Chine, puis au Viêt Nam et au Bangladesh — chaque étape libérant la précédente pour un travail plus qualifié. La critique à connaître. Le modèle suppose une file ordonnée et un pays de tête stable ; or la Chine a occupé simultanément plusieurs rangs, et l'ordre s'est brouillé. La filiation : toute la littérature sur les stratégies de rattrapage.

Auteur : Richard Baldwin (né en 1958) — le second dégroupage

Économiste américain, The Great Convergence (). La thèse. La mondialisation a connu deux dégroupages. Le premier, au XIXe siècle, sépare le lieu de production du lieu de consommation : le coût du transport s'effondre. Le second, à partir des années , sépare les étapes de la production les unes des autres : c'est le coût de la coordination, donc de l'information, qui s'effondre. Le concept le plus utile. La distinction entre les deux : elle explique pourquoi l'industrialisation asiatique récente n'a pas exigé de construire une industrie complète, mais seulement de s'insérer dans une chaîne. La conséquence. L'industrialisation devient plus rapide, et plus réversible.

Exemple 11.7« Chine plus un »

À partir des années , la hausse des salaires chinois, puis les tensions commerciales et l'expérience des ruptures d'approvisionnement, ont conduit de nombreuses firmes à conserver leur production chinoise tout en ouvrant un second site ailleurs — Viêt Nam, Inde, Mexique, Indonésie. Trois points à retenir. Un, c'est une addition, non un départ : les volumes chinois n'ont pas reculé en proportion de ce que la formule laisse croire. Deux, les nouveaux sites importent souvent leurs composants de Chine, si bien que la dépendance se déplace vers l'amont. Trois, le Viêt Nam, premier bénéficiaire, a vu simultanément monter ses exportations vers les États-Unis et ses importations depuis la Chine.

11.4 Relier : les nouvelles routes de la soie

Définition 11.8Corridor

Axe de transport aménagé reliant deux ensembles économiques, associant généralement plusieurs modes — route, rail, oléoduc, port — et bénéficiant d'aménagements institutionnels propres. Un corridor n'est pas une ligne sur une carte : c'est un investissement, un accord de transit et une exploitation.

Figure 6. Les nouvelles routes de la soie : corridors terrestres et route maritime. Deux enseignements de tracé. Un : la « Ceinture » terrestre et la « Route » maritime ne desservent pas les mêmes espaces — la première traverse des pays enclavés et peu peuplés, la seconde relie des littoraux déjà denses. Deux : le corridor sino-pakistanais, de Kachgar à Gwadar, et l'axe birman vers l'océan Indien sont les seuls qui donnent à la Chine occidentale un accès à la mer sans passer par Malacca : leur raison d'être est lisible sur la figure .

Attention

Trois erreurs fréquentes sur cette initiative, lancée en . Un : ce n'est pas un plan unique et financé d'un bloc, mais un label sous lequel s'agrègent des projets aux montages très divers, dont beaucoup sont antérieurs. Deux : les montants annoncés circulent sans source homogène ; on écrira « de l'ordre de », ou l'on ne citera pas de chiffre. Trois : le rail transcontinental ne concurrence pas la mer en volume. Il achemine chaque année de l'ordre d'un million et demi à deux millions d'EVP — soit à peu près ce que le seul port de Shanghai traite en deux semaines. Il vaut par sa rapidité sur certains segments, non par sa capacité.

Auteur : Nadège Rolland (née en 1970) — lire l'initiative comme un projet

Chercheuse française, China's Eurasian Century? (). La thèse. Les nouvelles routes de la soie ne sont ni un simple programme d'infrastructures ni un plan de conquête : c'est un projet d'ordre régional, qui vise à organiser l'Eurasie autour d'un centre en combinant financements, normes et institutions. Le concept le plus utile. La distinction entre l'intention déclarée, les moyens mobilisés et les effets obtenus, qui rarement coïncident. Ce qu'elle établit. Les corridors terrestres coûtent cher et rapportent peu en trafic ; leur rendement est d'abord politique et sécuritaire, en particulier pour les provinces occidentales de la Chine. La critique. L'approche par les textes officiels prête au projet plus de cohérence que n'en ont les acteurs qui l'exécutent.

Exemple 11.9Trois ports, trois montages

Le Pirée : une compagnie maritime chinoise y acquiert une participation majoritaire en , dans le cadre d'une privatisation grecque — un investissement dans un port existant. Hambantota, au Sri Lanka : port construit sur crédit, puis concédé pour quatre-vingt-dix-neuf ans en après que l'État sri-lankais n'a plus pu en assurer le service — le cas le plus cité, et le plus discuté, du reproche de « piège de la dette ». Gwadar, au Pakistan : port neuf, exploité par un opérateur chinois, terminus d'un corridor terrestre. Trois montages juridiques différents, qu'une copie sérieuse ne confond pas.

iRemarque

On lit souvent que les nouvelles routes de la soie seraient un « piège de la dette » systématique. La formule mérite d'être maniée avec prudence : les travaux qui ont examiné les portefeuilles de créances concluent plutôt à une grande hétérogénéité des situations, et le cas de Hambantota, le plus cité, est aussi celui dont la chronologie est la plus discutée. Ce qui est établi, en revanche, est que plusieurs États emprunteurs ont vu leur dette extérieure augmenter fortement, et que les contrats sont rarement publics.

Méthode : Traiter un sujet sur l'insertion asiatique dans la mondialisation

  • Distinguer le flux et la valeur. Un tonnage, un nombre d'EVP et une valeur ajoutée ne mesurent pas la même chose, et un pays peut être premier pour l'un et marginal pour l'autre.
  • Dire de quel espace on parle. L'Asie orientale maritime, l'Asie du Sud-Est, l'Asie du Sud et l'Asie centrale n'ont pas la même insertion : les traiter ensemble produit des généralités fausses.
  • Nommer les passages. Un croquis sur ce sujet sans Malacca ni Ormuz est incomplet ; un croquis qui les nomme sans dire ce qui y passe l'est aussi.
  • Dater les chiffres et les qualifier. Trafics portuaires, montants d'investissement, parts de marché : tout bouge, et beaucoup de chiffres circulant sur ce sujet n'ont pas de source homogène.
Important

Un, l'insertion asiatique repose sur la mer : quelques couloirs, quelques passages, quelques dizaines de ports. Deux, la concentration portuaire y est extrême — les huit premiers ports du monde sont asiatiques — mais elle recouvre des métiers différents, arrière-pays contre transbordement. Trois, la production y est fragmentée en chaînes où l'assemblage, très visible dans les statistiques d'exportation, capte la part la plus faible de la valeur. Quatre, les corridors terrestres lancés depuis répondent moins à un besoin de capacité qu'à une vulnérabilité de tracé.

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